6 juillet 2018

Lac-Mégantic : guérir au son des DOT-111

Je comprends que les Méganticois aient le goût de tourner la page. Et je leur souhaite de tout cœur d’arriver à faire la paix avec les prédateurs financiers qui se sont emparé de leur joyau patrimonial après l’avoir saccagé. Deux ans pour décontaminer, trois ans pour reconstruire, et ce n’est pas fini. La voie de contournement tant attendue n’est même pas en construction : pourtant, il est impérieux que les trains-blocs pétroliers cessent de rouler dans la ville.

Je suis d’accord avec le ministre Garneau que l’enquête publique menée sur les causes mécaniques de l’accident répond à plusieurs questions. Cependant je suis d’avis qu’il faudrait en mener une seconde sur les compagnies pétrolières et ferroviaires, leurs PDG et leurs investisseurs. Ce qui n’arrivera pas, car ce serait comme mordre la main qui nourrit. Je suis de plus en plus certaine que les élus prennent leurs décisions avec un gun de lobbyiste plaqué sur la tempe...

Je tiens à remercier chaleureusement Anne-Marie Saint-Cerny et ses collaborateurs pour avoir éclairé notre lanterne dans ce brouillard toxique impossible à dissiper. C'est le plus beau cadeau qu'elle pouvait leur offrir pour le cinquième. En tout cas je me sens le cœur plus léger d’avoir partagé ses précieuses informations.

Pendant que Mr. Clean nettoie, Mme Blancheville exproprie, démolit et reconstruit

12 juillet 2013. Une haute clôture ceinture le périmètre de la «zone rouge», considérée comme une scène de crime par la police à la suite de l'accident ferroviaire du 6 juillet 2013 à Lac-Mégantic, Québec. (Source photo : Wikipédia)

MÉGANTIC Une catastrophe annoncée, Anne-Marie Saint-Cerny; Éditions Écosociété, juin 2018

Extraits

Les grandes manœuvres, Le grand nettoyage – la rivière Chaudière, p. 230-231 :
Le 11 juillet 2014, le ministère de l’Environnement, sous la gouverne libérale de Philippe Couillard, nous apprend qu’il effectuera «une mise à jour du portrait de la contamination des sédiments par une caractérisation de grande envergure (échantillonnages et analyses). Dans le respect du principe du pollueur-payeur, cette caractérisation sera prise en charge par World Fuel.»
   World Fuel, à qui appartient le pétrole mortel.
   World Fuel, qui n’a aucune indépendance ni crédibilité en ce domaine, sauf lorsqu’il s’agit de sauvegarder ses intérêts direct.

Le grand nettoyage – Le cloaque, la zone rouge, le centre-ville
Qui contrôle officiellement les chantiers de décontamination, rivière et zone rouge?
   MMA. MMA, comme dans «les clés de la scène du crime ont été remises au coupable».
   L’effet pervers du principe du pollueur-payeur» : tu salis, tu nettoies.
   Et sur la rivière, le sous-traitant de MMA, la compagnie SIMEC, «une société de gestion privée qui appartient à plusieurs des grandes sociétés pétrolières canadiennes», dixit son site web. Encore comme dans «les clés de la scène du crime...».

De la contamination à la reconstruction; Les grandes manœuvres, p. 241 :
La complaisance démontrée par le gouvernement du Québec, péquiste comme libéral, envers World Fuel est pour le moins étonnante. Se pourrait-il qu’on ait voulu, à Québec, se ménager les faveurs de World Fuel, le tout-puissant courtier du pétrole de schiste nord-américain, ce même pétrole que le Québec tient à exploiter? La réponse reste enfouie quelque part dans le bureau de la première ministre de l’époque, Pauline Marois, et de son successeur Philippe Couillard.
   Quoi qu’il en soit, toutes ces ordonnances ministérielles n’auront, dans les faits, aucun effet. Les entreprises s’empresseront de contester devant le Tribunal administratif du Québec. [...] Début août, le contrôle de MMA sur le site et les infos devient intenable.

[Imaginez que MMA a eu le culot de demander que la remise en état de sa voie ferrée soit défrayée par la Ville de Lac-Mégantic. Comme si la Ville était responsable de la catastrophe. Du front tout le tour de la tête, c’est incroyable.]

Id. La stratégie de choc; La méthode, p. 259-262 :
Dès les premiers jours et semaines suivant le drame, à l’insu de presque tout le monde, on prend des actions réglementaires et légales qui modifient totalement le Mégantic tel que le connaissent depuis toujours ses résidents. L’opération nécessite trois actions préparatoires. [...]
   En septembre 2013 ... seuls de gros commerçants et industriels, semble-t-il, ont eu l’occasion, dès le 8 août, de prendre conscience du nouveau plan et d’y collaborer.
   L’agrandissement du territoire du centre-ville est crucial. C’est l’étape préalable permettant à la loi 57, adoptée 11 jours plus tard à Québec, d’accomplir certaines de ses principales missions (l’expropriation, la démolition, etc.), et ce, sur un territoire beaucoup plus vaste que le soupçonnent alors les citoyens. ... La Ville a désormais des pouvoirs quasi absolus sur le sort de ses citoyens propriétaires et commerçants, dans un large secteur. [...]
   Pour bien resserrer le garrot, la loi lève toutes les dispositions protégeant les droits des expropriés et leurs possibilités de recours normalement accordées en vertu de la Loi sur l’expropriation. Avec la loi 57, les expropriés ne peuvent plus contester leur expropriation devant la Cour supérieure. Tous les délais qui les avantagent face à leurs expropriants sont réduits à  quelques jours, voire rendus inexistants.
   À deux occasions au moins, un peu plus tard, on tentera de prévenir des élus des effets pervers de cette loi. D’abord la SVP préviendra Sylvain Gaudreault, ex-ministre des Affaires municipales, et Amir Khadir, député de l’opposition. Après s’être essayé, M. Khadir s’avouera incapable d’alerter qui que ce soit, en raison de la position d’intouchables accordée aux élus et à sa mairesse Colette Roy-Laroche. Réjean Hébert, ex-ministre de la Santé, tentera aussi d’alerter ses collègues, sans plus de succès.

Id. La justification, p. 263/267 :
Pourquoi ne pouvait-on plus vivre avec ce qui vivait déjà très bien? De petits commerces, des maisons modestes mais proprettes – dont certaines sont très charmantes, comme cette maison de pierres, véritable chaumière à la Blanche-Neige. [...]
   ... Pour les auteurs du règlement et les élus de la Mairie, les maisons et les commerces de Fatima ne sont pas beaux, en tout cas pas à leur goût. Pas in, selon les mots mêmes du règlement.
   Et, ajoute le règlement en continuant à paraphraser, à Fatima, la population est pauvre. Deux faits qui font tache dans le joli conte du nouveau Mégantic.
   Désormais, les élus visent les modernes branchés. On veut gentrifier. Cela vaut pour Fatima, bien sûr, mais la recette sera appliquée à l’ensemble du centre-ville en reconstruction. [...]
   Autrement dit, Fatima possède de beaux terrains pour d’éventuels promoteurs de condos, de jolies boutiques et d’entreprises, que l’on veut innovantes dans cette région trop axée sur le bois. De beaux terrains de «redéveloppement urbain potentiel», à la condition que l’on fasse table rase. [...]
   Datée du 29 août 2013, soit un mois avant l’éviction, le dessin illustre le futur Jean Coutu, conforme à celui qui existe aujourd’hui, sur l’emplacement même de la maison de Madame M. Dès le 13 août, donc, la maison de madame M. était condamnée et remplacée. Et elle n’en savait rien. Sa piscine et son terrain sont aujourd’hui un stationnement. Tout comme l’église de Fatima, remplacée par le stationnement du Métro.

Id. Les condos commerciaux de la rue Papineau, p. 273 :
Dès la fonte des neiges, au printemps 2014, les Méganticois se promènent sur la rue Papineau, leur nouveau centre-ville, consternés. L’endroit a un modèle : le centre commercial DIX30, à Brossard. Le modèle architectural des fameux smart centers qui ne cessent de pulluler depuis des dizaines d’années. Bâtiments d’un étage, toit plat, forme moderne épurée; rien qui rappelle la rue commerçante boomtown animée de l’ancien centre-ville.

Photo : La presse. Musi-Café avant

Photo : Claude Grenier. Musi-Café après. (Toutes les bâtisses de cette firme d’architectes se ressemblent – SAQ, Marché Jean-Talon, caserne de pompiers, etc.)

Id. Des plans de reconstruction? Mais lesquels?, p. 280 :
L’abondance d’argent permettra à la Ville, déjà propriétaire d’une partie des commerces de son centre-ville, de lancer la seconde phase de son plan.
   L’acquisition de tout son centre-ville. Du jamais vu. [...]
   Elle deviendra ainsi, dans les faits, maître incontesté et incontestable des décisions relatives à la reconstruction et à la rétribution des terrains ainsi rachetés. Ce faisant, la Ville donne son aval à l’offensive mise de l’avant par des gens d’affaires regroupés dans le groupe Action Mégantic. «Le gouvernement du Québec vient d’octroyer 60 millions de dollars. Il faut racheter les terrains et les maisons. [...] Aussi bien vendre maintenant», dira Michel Duval, gérant de la caisse populaire de la Région de Mégantic.

Id. La lancinante question du «pourquoi»..., p. 302-303 
Raser des habitations, le cœur d’une ville, est brutal. Il est terrible de perdre ses repères, sa maison, ses souvenirs. Si terrible que cette technique  [la stratégie de choc] est utilisée ailleurs comme arme de guerre. Les victimes d’inondations ou de feux de forêt peuvent aussi en témoigner.
   Chose certaine, lors d’une telle intervention, délicatesse et extrême précaution devraient être de mise. Pourquoi pas ici? Aujourd’hui, deux questions continent de hanter les Méganticois.
   Qui a pris la décision de racheter toutes les propriétés du centre-ville, laissant la mairie devenir le seul et unique maître des lieux, et réduisant à néant la possibilité de retour chez eux pour les anciens propriétaires? Et surtout, pourquoi?
   Et qui a pris la décision de raser le centre-ville? Et pourquoi?
   Les trois étapes enclenchées dès les premières semaines de la catastrophe ont finalement été assez simples et révélatrices : d’abord la Ville rachète tout, la Ville redistribue ensuite les terrains ainsi libérés à ceux qu’elles choisis. Ou à ceux qui sont placés pour les réclamer.

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Un jour, en allant visiter un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps, j’ai été stupéfaite de voir l’immense îlot de verdure de son quartier (dans une ville de taille moyenne) presque complètement déboisé. Pas un seul arbre là où l’on avait rasé. «Ils ont commencé l’abattage à l’automne dernier, et puis au printemps, coupe à blanc et érection de ces affreuses constructions bétonnées, collées les unes aux autres. Et ils vont abattre tous les arbres qui restent...», me disait-il. Il a  vendu sa propriété. L’architecture de ces bunkers asiatiques (zen peut-être?) est à l’image des constructeurs : totalement dépourvue de cachet, de charme, de chaleur et de personnalité, et elle détonne avec les jolies maisons des quartiers environnants. C’est noir, brun, beige et straight – drabe comme on dit en québécois (terne, morne). On en voit partout, tant sur la rive nord que sur la rive sud de Montréal.

Exemple.

Et puis, qu’était-il arrivé à la faune qui logeait et nidifiait dans ce grand écosystème? Pourquoi s’étonner de voir des chats sauvages et des faons à nos portes puisqu’ils n’ont plus d’endroits où vivre. Les constructeurs de condos pour animaux humains (une espèce envahissante – ex aequo avec les fourmis) gruge de plus en plus de terrains et de terres agricoles. Merci aux promoteurs...

Le jour où il n’y aura plus que du béton, des dépotoirs et des humains (et plus aucun arbre pour les aider à respirer), eh bien, souhaitons-nous bonne chance...»

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