25 juillet 2017

«Ceux qui ne veulent pas tuer doivent parler...» (A. Camus)

Et je sais à nouveau que dans ce vaste monde
Le jour et la nuit ne résultent pas du seul flux des heures,
Mais qu'il y a des hommes qui sont tels le soleil, et devant
Qui les autres ne sont rien que des ombres...  
~ Stefan Zweig 1881-1942 (Thersite)

Un présent inestimable de la part de Catherine Camus :  
NOUS AUTRES MEURTRIERS, un texte presque inédit d’Albert Camus  


Catherine Camus, la fille d’Albert, m’a remis le vingt-huit avril 2017 un texte presque inédit de son père. Il est magnifique et annonce, bien sûr, la publication de «l’homme révolté», en 1951. En gras des passages de pleine actualité. Lisez! Relisez! Partage! Diffusez. (Axel Kahn *)

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Oui, c`est la vérité que nous vivons sans avenir et que le monde d’aujourd`hui ne nous promet plus que la mort ou le silence, la guerre ou la terreur. Mais c’est la vérité aussi que nous ne pouvons pas le supporter parce que nous savons que l’homme est une longue création et que tout ce qui vaut la peine de vivre, amour, intelligence, beauté, demande le temps et la maturité. Et si nous ne pouvons pas le supporter, nous devons le dénoncer. Et la première chose justement est de pousser ce cri de révolte. Car la terreur et la fatalité sont faites pour moitié au moins de l’inertie et de la fatigue des individus en face des principes stupides ou des actions mauvaises dont on continue d`empoisonner le monde. La tentation la plus forte de l’homme est celle de l’inertie. Et parce que le monde n’est plus peuplé par le cri des victimes, beaucoup peuvent penser qu’il  continuera d’aller son train pendant quelques générations encore. Il ira son train, en effet, mais parmi les prisons et les chaînes. Parce qu’il est plus facile de faire son travail quotidien et d’attendre dans une paix aveugle que la mort vienne un jour, les gens croient qu’ils ont assez  fait pour le bien de l’homme en ne tuant personne directement. Mais, en vérité, aucun homme ne peut mourir en paix s’il n’a pas fait tout ce qu’il faut pour que les autres vivent et s’il n’a pas cherché ou dit quel est le chemin d’une mort pacifiée. Et d’autres encore, qui n’ont pas envie de penser trop longtemps à la misère humaine, préfèrent en parler d’une façon très générale et dire que cette crise de l’homme est de tous les temps. Mais ce n`est pas une sagesse qui vaut pour le prisonnier ou le condamné. Et, en vérité, nous continuons d`être dans la prison, attendant les mots de l’espoir.

Les mots d’espoir sont le courage, la parole claire et l’amitié. Qu’un seul homme puisse envisager aujourd’hui une nouvelle guerre sans le tremblement de l’indignation et la guerre devient possible. Qu’un seul homme puisse justifier les principes qui conduisent à la guerre et à la terreur et il y aura guerre et terreur. Il faut donc bien que nous disions clairement que nous vivons dans la terreur parce que nous vivons selon la puissance et que nous ne sortirons de la terreur que lorsque nous aurons remplacé les valeurs de puissance par les valeurs d`exemple. Il y a terreur parce que les gens croient ou bien que rien n’a de sens ou bien que seule la réussite historique en a. Il y a terreur parce que les valeurs humaines ont été remplacées par les valeurs du mépris et de l’efficacité, la volonté de liberté par la volonté de domination. On n’a plus raison parce qu’on a la justice et la générosité avec soi. On a raison parce qu’on réussit.  Et plus on réussit, plus on a raison. A la limite, c’est la justification du meurtre.

Tout le monde aujourd’hui veut réussir, par l’argent ou par le jeu. Tout le monde veut triompher. Les nations ne souhaitent pas le succès parce qu’elles ont raison mais elles le veulent pour avoir enfin raison. Aucune d’elles ne veut plus écouter l’autre. Il n’y a plus de dialogues possibles dans un univers où tout le monde est sourd. Demain, ce sera le monologue du vainqueur et le silence de l’esclave. C`est pourquoi les hommes ont raison d’avoir peur, parce que dans un pareil monde c’est toujours par hasard ou par une arbitraire bienveillance que leur vie ou celle de leurs enfants sont épargnées. Et ils ont raison aussi d`avoir honte parce que ceux qui vivent dans un pareil monde sans le condamner de toutes leurs forces (c`est-à-dire presque tous) sont à leur manière aussi meurtriers que les autres.

Il n’y a qu’un seul problème aujourd’hui qui est celui du meurtre, toutes nos disputes sont vaines. Une seule chose importe qui est la paix. Les maîtres du monde sont aujourd’hui incapables de l’assurer parce que leurs principes sont faux et meurtriers. Que du moins, et dans tous les pays, ceux qui refusent le meurtre se réveillent, dénoncent les faux principes et entament pour leur propre compte la réflexion, le dialogue, le démarche exemplaire qui démontreront au moins que  l’histoire est faite pour l’homme et non pas le contraire. Ceux qui ne veulent pas tuer doivent parler, et ne dire qu’une seule chose, mais la dire sans répit, comme un témoin, comme mille témoins qui n’auront de cesse que lorsque le meurtre, à la face du monde sera répudié définitivement.

Albert Camus, Franchise No 3, novembre – décembre 1946.

* Source : Axel Kahn, suivez l’itinéraire d’un chercheur

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En complément :

«J'avais reconnu l'adversaire que j'avais à combattre – le faux héroïsme qui préfère envoyer les autres à la souffrance et à la mort, l'optimisme facile des prophètes sans conscience, politiques aussi bien que militaires, qui, promettant sans scrupules la victoire, prolongent la boucherie; et derrière eux, le choeur stipendié de tous ces ‘phraseurs de guerre’.» (Le monde d’hier)

«Tant qu'ils ne sont pas fin prêts, les despotes qui préparent la guerre n'ont que le mot de paix à la bouche.» (Les Très Riches Heures de l'Humanité)

~ Stefan Zweig  

24 juillet 2017

Festivalite et écoeurantite aigües

«On ne sait jamais ce que notre malchance nous a épargné de pire.»
~ Cormac McCarthy (No Country for Old men)

Montréal n’est pas épargnée du pire. Le 375e multiplie les horreurs estivales.
M. Coderre se vante souvent d’être intègre – en effet, il intègre sans discrimination tout ce qui fait beaucoup de bruit pour «mettre Montréal sur la ‘map’» (sic).

Le tandem Coderre / Evenko 

Les promoteurs d’Evenko doivent adorer M. Coderre : l’entreprise produit annuellement plus de 1 200 événements musicaux, familiaux, sportifs partout au Québec, dans les provinces de l’Atlantique et dans le nord-est des États-Unis. Parmi les concerts en plein air à Montréal, quatre événements de grande envergure : Festival musique et arts Osheaga, HEAVY MONTRÉAL et ÎleSoniq au parc Jean-Drapeau, et YUL EAT dans le Vieux-Port de Montréal. Evenko est également le promoteur des deux courses Montréal ePrix 2017, un événement international sur circuit urbain comptant pour le Championnat de Formule E de la FIA.

Je suis contre le terrorisme, incluant le terrorisme sonore – enfoncé dans nos oreilles sans notre consentement. Le rock métal est une forme de torture qui bousille le système nerveux et l’audition – on l’utilisait à plein volume dans les cellules d’isolement de Guantanamo pour soutirer des aveux aux prisonniers. À classer donc parmi les armes de destruction massive. 
   «Dans les années 1970, toute une génération de musiciens cinglés a déferlé. Des hystériques égocentriques carburant à la testostérone. Le but du punk rock était de promouvoir la violence, le sexe, la destruction, la drogue. Plusieurs stars mythiques sont d’ailleurs mortes d’une overdose. De l’énergie, des tripes! Les gens voulaient des shows, des décors, du son amplifié, plus de gens à poil, plus de débordement et plus de délire. On utilisa des stades. Le nombre de spectateurs grandissant, la distance entre les artistes et les derniers spectateurs s’est allongée. Conséquemment il fallut augmenter le volume. Un business très lucratif... Une des tournées de Led Zeppelin a coûté 11 millions de dollars – décadent et délirant, de l’argent jeté par les fenêtres.»
(Source : Les années 70 – La musique; production CNN, Platone, Herzog & Company)

Le 19 juillet dernier, les spectateurs ont payé 115 $ (peut-être plus) pour voir le groupe «stéréoïdé» Metallica (catégorie rock métal trash). Autrefois, ces types auraient été enfermés en asile psychiatrique pour psychose délirante
Imaginez un peu : 35 000 pers. x 115 $ ch. = 4 025 000 $.

Journal de Montréal – Près de 35 000 personnes se sont rassemblées au parc Jean-Drapeau, pour assister au spectaculaire concert de Metallica, dans le cadre de leur tournée «WorldWired Tour».
   Dès les premières notes de «Ecstasy of Gold», accompagné d'un clip western sur écran géant, le public était en transe, criant en levant les bras en l'air. Déjà humide et chaude, le reste de la soirée s'annonçait particulièrement explosive. Arrivés sur scène sous les acclamations de la foule, les quatre gars de Metallica ont immédiatement débuté avec «Hardwired», suivi de la percutante «Atlas Rise!». 
   «D'où vous venez, qui que vous soyez, quoique vous mangez ou que vous ne mangez pas, nous avons tous un point commun, a lancé le chanteur et guitariste James Hetfield. Notre point commun est que vous êtes tous venus pour célébrer la vie, avec nous!» 
   Pour son escale montréalaise, Metallica est arrivé avec toute l'artillerie lourde de sa tournée. ... Les effets pyrotechniques et les jeux de lumière ne sont rien à côté de la tonne de décibels qu'ils envoient et qui fait vibrer tout le corps lorsqu'on est trop près de la scène
   Avec «Now That We're Dead», quatre énormes tambours font leur apparition sur scène. Hetfield, le guitariste Kirk Hammett et le bassiste Robert Trujillo vont se mettre à frapper les tambours à l'unisson, rapidement rejoint par le batteur Lars Ulrich.

Ils appellent ça «célébrer la vie»... C’est une joke ou quoi?! 

Diable, que vois-je, une prothèse auditive?! Le pauvre homme ne s'entend plus... 
(Photo via Journal de Montréal)  

Bref, pollution sonore, pollution atmosphérique et pollution visuelle garanties.
‘Toujours plus gros, toujours plus fort, toujours plus loin’ dit la pub du Parc Jean-Drapeau. Un aperçu du concert : 
https://www.youtube.com/watch?v=qtIrGq7xWzQ ou
https://www.youtube.com/watch?v=x323z3Hv1dM

Les spectacles «O shit ha ga» et ÎleSoniq vont se succéder pendant plusieurs semaines. Je plains sincèrement les citoyens de Saint-Lambert

Gravel le matin, ICI Radio-Canada Première ǀ 20 juillet 2017 – La venue du groupe Metallica à Montréal n'a pas fait que des heureux mercredi soir. Certains citoyens de Saint-Lambert ont, bien malgré eux, assisté à la prestation de la populaire formation, raconte le maire de la municipalité, Alain Dépatie.
   «On est souvent ridiculisés dans les journaux, mais sur la route 132 et le boulevard Riverside, hier soir, on était comme au spectacle. C’est dans une zone plus densément peuplée de Saint-Lambert. Il y avait plein de gens qui écoutaient le spectacle comme s’ils avaient été de l’autre côté [sur le site].» ~ Alain Dépatie 
   Il mentionne que des plaintes ont commencé à affluer à l’hôtel de ville de Saint-Lambert dès mercredi après-midi en raison des tests de son.
   Le maire de Saint-Lambert soutient que le spectacle de Metallica n’était pas plus bruyant que les autres concerts, mais précise que ce sont de nouveaux citoyens, situés au centre-ville, qui ont été affectés par le bruit. Il condamne toutefois la fréquence des prestations. «Il y en a toutes les semaines, toutes les fins de semaine. Si ton voisin fait un party jusqu’à trois heures du matin une ou deux fois dans l’été, c’est acceptable, mais toutes les fins de semaine, ce n’est peut-être pas une démarche de bon voisinage.» 
   Les concerts d’Evenko ont été déplacés sur l’île Notre-Dame. La scène est actuellement adossée au pont Victoria. Un nouvel amphithéâtre naturel est en construction au parc Jean-Drapeau pour augmenter la capacité du site. Des investissements sont prévus pour réduire la portée sonore des spectacles.

En complément :  

L’ouïe foudroyée par le rock – Cool de se défoncer les tympans
Malheureusement pour les fans, le hard rock, le glam métal et les genres musicaux du même ordre ont le pouvoir de détruire notre précieux et fragile sens de l’ouïe ... (témoignages de jeunes qui ont écopé). Le seuil critique pour endommager ou perdre l'ouïe (si le bruit dure trop longtemps ou est constant) se situe à environ 85 décibels.
Concert Rock           110-120 dB
Feux d’artifice          130-190 dB
Formule 1                 140-150 dB

Les êtres vivants peuvent mourir s’ils sont exposés à des sons d’intensité supérieure à 150 dB. Les effets de la pollution sonore ne se limitent pas à la perte de l'ouïe. Les bruits forts persistants entraînent des maux de tête et d'estomac, des acouphènes, de l’irritabilité, de l’insomnie, des difficultés d'apprentissage, et même des maladies cardiaques et de l'hypertension artérielle. (New Scientist)

https://artdanstout.blogspot.ca/2016/01/louie-foudroyee-par-le-rock.html

Formule E aux frais des citoyens montréalais

Folie des grandeurs et raison ne font jamais bon ménage.

Pourquoi chambouler le centre-ville, alors que l’administration municipale aurait pu se servir du circuit Formule1? Qui s’emplit les poches? Des cols blancs ont distribué des tickets gratuits (porte-à-porte) aux gens des alentours pour compenser les inconvénients (le ridicule ne tue pas). Et si vous pensez qu’«électrique» est synonyme de silencieux, détrompez-vous – le son est strident, aigu est très agressant. Ça rappelle le sifflement des bombes durant leur trajectoire.

ATTENTION – baissez le volume au minimum.



ICI Radio-Canada Info – Les villes de Berlin, Paris, New York, Monaco, Marrakech et Hong Kong affirment qu'elles n'ont rien payé pour la tenue de courses de formule E (électrique). Montréal, elle, déboursera au moins 24 millions, et la facture pourrait grimper. En plus des 24 millions de dollars prévus pour différents travaux relatifs à la course, l'administration municipale a décidé de cautionner une marge de crédit de 10 millions de dollars pour l'organisme responsable de l'événement, Montréal, c'est électrique. Si les organisateurs ne sont pas en mesure de payer leur marge de crédit, c'est la Ville qui remboursera. 
   Radio-Canada a contacté toutes les villes hôtes d'une compétition de formule E en 2016-2017. Parmi celles qui nous ont répondu, aucune n'indique avoir investi de fonds publics dans l'aventure de cette course d'automobiles fonctionnant à l'électricité. 
   «Chaque ville a un modèle d'affaires différent. Celui choisi par Montréal permettait de maximiser le succès de l'organisation de cet événement d'envergure. Il démontre que Montréal est une grande métropole de courses automobiles. C'est une entente à long terme.» ~ Marc-André Gosselin, attaché de presse de Denis Coderre, maire de Montréal 
   «La question n'est pas de savoir si c'est une bonne ou une mauvaise idée, c'est d'essayer de comprendre pourquoi Denis Coderre n'a pas réussi à aller chercher cet événement-là sans impliquer l'argent des Montréalais.» ~ Valérie Plante, chef de Projet Montréal

http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1039720/montreal-paie-formule-e-verif-preuve-faits-course-automobile-electrique

La Presse – Des citoyens résidant près du circuit de la Formule E en ont assez du bruit, des fermetures de stationnement et des autres entraves à la circulation liés à l'ePrix  (course de Formule électrique) qui aura lieu les 29 et 30 juillet. 
   Roxanne Ducharme, résidante du boulevard René-Lévesque, a décidé de déménager en septembre pour ne pas avoir à endurer une autre année comme celle-ci, car Montréal a signé un contrat de trois ans avec la Formule E. «À 4 heures du matin, on entendait des coups de marteau et du bruit comme si on était sur un chantier de construction», dit-elle.

Si nous sommes peu nombreux à avoir adopté la voiture électrique, c’est qu’elle est hors de prix; et, nous n’avons pas besoin d’une course de formule E pour nous convaincre du bienfondé de l’électrification des véhicules. Cette justification de la Ville est ridicule.

Le tandem Coderre / NomadFest Rodéo Urbain

Les promoteurs doivent, eux aussi, adorer M. Coderre...

Le pire est à venir : du 24 au 27 août, Quai Jacques-Cartier, Vieux-Montréal, quatre rodéos, 150 cowboys. Comment l’administration municipale a-t-elle pu approuver un divertissement aussi déplacé et odieux? L’histoire de Montréal n’a rien de commun avec celle de Calgary et de son Stampede.

Je n’ai rien contre les gens qui se bousillent volontairement le système nerveux lors de spectacles rock métal ou de courses automobiles, c’est leur choix. Mais ici, il est question d’animaux qui n’ont pas choisi de se laisser brutaliser pour divertir le public.

Qu’on se le dise une fois pour toutes :
IL N’EXISTE AUCUNE FAÇON ÉTHIQUE DE BRUTALISER.

Capture du veau au lasso

Des spectacles aussi primitifs, sadiques et barbares que les rodéos devraient être bannis à tout jamais partout au pays. L’Angleterre, l’Écosse et les Pays-Bas ont complètement interdit les rodéos. Au Canada, la ville de Vancouver les a interdits.

Pétition à signer; au moins pouvez exprimer votre désaccord http://www.nonaurodeo.com/

Plus d’info :

NON au rodéo. Plus d’éducation et de respect.
https://situationplanetaire.blogspot.ca/2017/06/non-au-rodeo-plus-deducation-et-de.html

Les chevaux ne sont pas des «biens» patrimoniaux
https://situationplanetaire.blogspot.ca/2017/06/les-chevaux-ne-sont-pas-des-biens.html

À bas les CALÈCHES (bis) et le RODÉO du 375e MTL
https://situationplanetaire.blogspot.ca/2017/05/a-bas-les-caleches-bis-et-le-rodeo-du.html

“Of all the creatures that were made, man is the most detestable. Of the entire brood he is the only one the solitary one that possesses malice. That is the basest of all instincts, passions, and vices the most hateful. He is the only creature that has pain for sport, knowing it to be pain. Also in all the list he is the only creature that has a nasty mind.” ~ Mark Twain's Autobiography

22 juillet 2017

À ta santé, Liberté!

Après 50 ans, les mots de Charles de Gaulle «Vive le Québec... libre!» résonnent à vide aujourd’hui. Mais à l’époque ils ont eu l’effet d’une bombe. Présageait-il une potentielle crise comme en Algérie? Le FLQ a failli lui en donner la couleur...  

 
 Montréal 1967

Les propos ambigus du général rappellent ce qu’il disait le 4 juin 1958 à Alger «Je vous ai compris», puis deux jours plus tard à Mostaganem «Vive l’Algérie française!». L’idée de l’autodétermination ne plaisait ni aux Pieds-noirs ni aux partisans de l’Algérie française. Ce sont les troubles transformés en guerre civile entre 1957 et 1958, qui ont favorisé le retour de Charles de Gaule «aux affaires» et lui ont accordé «les pleins pouvoirs». En même temps qu'il fondait la Ve République, de Gaulle tentait de régler le problème algérien. Les accords d’Évian allaient finalement permettre l’indépendance de l’Algérie en 1962 (1).

Alger 1954 

«Je ne crois pas que depuis le commencement du monde, on ait jamais vu une nation se payer de mots aussi aisément que la nôtre. C'est d'ailleurs la seule qui ait eu le front d'écrire LIBERTÉ sur ses prisons, ÉGALITÉ sur ses palais et FRATERNITÉ sur cette fabrique de haine qu'on appelle le Parlement.»
~ Henry Maret (Pensées et opinions / Paris, Flammarion 1903)

«Qu’est-ce que la liberté? Une vieille idole en morceaux.»
~ Marcel Azaïs, critique littéraire (1888-1924)

«La liberté commence où l'ignorance finit.» ~ Victor Hugo

«L'idée qu'un citoyen, qui n'a jamais eu affaire à la justice de son pays, devrait rester parfaitement libre de dissimuler son identité à qui il lui plaît, pour des motifs dont il est seul juge, ou simplement pour son plaisir, que toute indiscrétion d'un policier sur ce chapitre ne saurait être tolérée sans les raisons les plus graves, cette idée ne vient plus à l'esprit de personne. Le jour n'est pas loin peut-être où il nous semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d'ouvrir notre portefeuille à toute réquisition. Et lorsque l'État jugera plus pratique, afin d'épargner le temps de ses innombrables contrôleurs, de nous imposer une marque extérieure, pourquoi hésiterions-nous à nous laisser marquer au fer, à la joue ou à la fesse, comme le bétail? L'épuration des Mal-Pensants, si chère aux régimes totalitaires, en serait grandement facilitée.»
~ Georges Bernanos, 1888-1948 (La France contre les robots, 1946)  

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La chambre haute de la Pologne a adopté samedi un projet de loi controversé qui permettrait au gouvernement de renforcer le contrôle politique sur la Cour suprême du pays. Les opposants du projet de loi soutiennent qu'il abolirait l'indépendance du pouvoir judiciaire et mettrait en péril l'État de droit. Après le vote, les manifestants rassemblés devant le Parlement, ont scandé «Honte!», «Traitres!», «Démocratie!».

«N'ouvre jamais ta porte à ceux qui, de toute façon, l'ouvrent sans ta permission.» ~ Stanislaw Jerzy Lec, écrivain polonais (1909-1966) [Nouvelles pensées échevelées]

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(1) Même si nous n’apprenons rien de l’histoire, vous trouverez sur ce site les jalons de l’histoire de l’Algérie depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui :   

Hitler n’a rien inventé (la manière de procéder est identique chez tous les envahisseurs et colonisateurs de toutes origines) :

Le saccage des Français
Les archives algériennes et les œuvres d'art en bois servirent souvent de combustion pour les feux de camp des militaires. Les méthodes utilisées par l’armée française furent généralement brutales, comme en fait foi ce témoignage du lieutenant-colonel Lucien-François de Montagnac, officier durant la conquête d’Algérie (Lettres d’un soldat, 15 mars 1843) :
     «Toutes les populations qui n'acceptent pas nos conditions doivent être rasées. Tout doit être pris, saccagé, sans distinction d'âge ni de sexe: l'herbe ne doit plus pousser où l'armée française a mis le pied [...]. Voilà comment il faut faire la guerre aux Arabes: tuer tous les hommes jusqu'à l'âge de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger les bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs. En un mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens.»
     Les Français se livrèrent à une guerre bactériologique en empoisonnant les puits, sans parler de la destruction systématique des cultures. Le général Thomas-Robert Bugeaud (1784-1849), par exemple, organisa de façon systématique le massacre de populations civiles en enfermant les gens dans des grottes afin de les gazer en les enfumant. Il se vantait même de chercher à exterminer les Arabes: «C’est la guerre continue jusqu’à extermination… Il faut fumer l’Arabe!» En réalité, seules quatre ou cinq «enfumades» auraient été recensées; elles auraient été étalées sur une période de cinq ans.
     Néanmoins, des tribus entières arabes et berbères furent rayées de la carte. Alors que la population algérienne était estimée à quelque trois millions en 1830, elle n'en comptait plus que deux millions en 1845. Aujourd'hui, on n'hésiterait guère à parler d'une forme de génocide. En 1843, le général Bugeaud reçut la grande croix de la Légion d'honneur, puis fut fait maréchal de France en récompense de ses loyaux services. Ce genre de reconnaissance nationale n'a pas été inventé par les Français; d'autres puissances impérialistes, notamment chez les Britanniques, l'ont pratiqué également sur une grande échelle.

La «mission civilisatrice» de la France
L'idéologie de l'époque trouvait en partie sa justification dans la présumée «supériorité de la race française» sur la «race indigène». Jules Ferry (1832-1893), l'un des fondateurs de l'éducation moderne française à l'origine des grandes lois scolaires républicaines instituant la gratuité, l'obligation et la laïcité de l'école, avait déclaré à ce sujet, le 28 juillet 1885, lors d'un débat à la Chambre des députés:
     «Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder [...] : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. [...] Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. [...] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. [...]
     Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation.[...] La politique coloniale est fille de la politique industrielle.»  

L’Algérie accéda formellement à l'indépendance le 5 juillet 1962 dans un climat de guerre civile et de luttes féroces pour le pouvoir, d'autant plus que beaucoup de colons français et de militaires n'acceptaient pas de perdre leurs privilèges.

20 juillet 2017

Le kaka blanc au féminin

Le passé est-il garant du futur? Possible.

Avec la tendance à soumettre les gens à une dictature patriarcale et théocratique, on nage en plein dans le roman The Handmaid’s Tale de Margaret Atwood. Et pas seulement aux États-Unis. Le mouvement Pro-Vie d’Alberta se bat comme diable dans l’eau bénite contre l’avortement à renfort de conférences de mauvais goût (pour ne pas dire odieuses) dans les écoles. Tout comme pour le droit de mourir dans la dignité, les débats ne portent pas sur le droit de la personne ni la science médicale, mais sur des croyances théologiques qui n’ont de valeurs que pour celles et ceux qui y croient. Exemple : les femmes sont des machines à procréer qui n’ont pas le droit de disposer de leur corps comme elles l’entendent (1).  

Women Ku Klux Klan, les femmes féministes du KKK 


[...]
Le WKKK, ou Women Ku Klux Klan est une organisation créée en 1921 mais officialisée en 1923. Effectivement, le 10 juin 1923, le WKKK devient une organisation auxiliaire du KKK. Les femmes ne pouvant pas intégrer le Klan, elles se sont donc liées autour d’une organisation anti-juive, anti-catholique, anti-immigrée et anti-noire qui se démarque du KKK. [...]

Pour devenir une Klanswoman il faut avoir plus de 16 ans, être blanche (évidemment), protestante, ne pas être issue de l’immigration, être nationaliste, raciste, suprématiste et détester la plupart des humains. En novembre 1923, quelques mois seulement après sa création officielle, le Klan rassemble 250 000 femmes dans 36 des États d’Amérique. Un beau score. En 1925, le KKK et le WKKK comptent 4 millions de membres, ça en fait des bras pour discriminer et tabasser les autres. [...]

Margaret Sanger est la fondatrice du planning familial américain, vu comme ça, on pense à une femme féministe progressiste et humaniste. En réalité, si elle tente de rendre la contraception accessible à toutes, ce n’est pas pour libérer la femme de la grossesse et libérer le sexe, non, c’est pour éviter que ceux qu’elle appelle «les nuisibles» se reproduisent... À savoir principalement les noirs, les immigrés et les pauvres. Elle a trouvé de nombreux soutiens et financement à travers les Klanswomen. [...]

Parmi les activités des Klanswomen, il y a le soutien à toutes les activités du KKK, les membres ne sont jamais en première ligne pour la violence, mais elles gèrent la logistique, elles s’occupent du recrutement des membres du Klan et elles sont présentes dans la sphère politique. Elles mettent en place des boycotts commerciaux en accord avec les politiques locales pour parvenir à ruiner certaines familles juives ou afro-américaines. Les Klanswomen sont également présentes auprès des écoles pour «protéger» les enfants des instituteurs qui ne sont ni blancs, ni protestants et si possible les faire virer, distribuer des tracts pour les candidats politiques du KKK, mais aussi siéger dans les conseils scolaires. L’idée est d’être PARTOUT et aussi de dire n’importe quoi. Une autre des missions des femmes du WKKK est de répandre des rumeurs pour persécuter psychologiquement certaines familles. [...]

Article intégral : Raconte-moi l’histoire (site fort intéressant)
http://www.racontemoilhistoire.com/2017/07/16/klanswomen/#more-13266

Le Women Ku Klux Klan disparut au début des années 1930. Retour aux chaudrons, mais la tradition se perpétue de génération en génération au profit du KKK masculin. 

Le port du condom sur la tête ne favorise pas l’expansion du QI, mais il favorise la procréation de bébés blancs (de la droite religieuse radicale) du genre Mike Pence et Betsy DeVos. L’ex leader du Ku Klux Klan, David Duke, a déclaré que la décision de Trump d’introduire Steve Bannon dans son cabinet était «excellente».

«... L'humanité produit une incroyable quantité d'imbéciles. Plus un individu est bête, plus il a envie de procréer. Les êtres parfaits engendrent au plus un seul enfant, et les meilleurs, comme toi, décident de ne pas procréer du tout. C'est un désastre. (2)
... Je dois me demander dans quel monde j'enverrais mon enfant. L'école ne tarderait pas à me l'enlever pour lui bourrer le crâne de contre-vérités que j'ai moi-même vainement combattues pendant toute ma vie. Faudrait-il que je voie mon fils devenir sous mes yeux un crétin conformiste ? ou bien, devrais-je lui inculquer mes propres idées et le voir souffrir parce qu'il serait enchaîné dans les mêmes conflits que moi?» ~ Milan Kundera (La valse aux adieux)

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(1) Arkansas – Pas d’avortement sans l’autorisation du géniteur
     L’État américain de l’Arkansas a introduit une réforme concernant les avortements. Dès la fin du mois, les femmes désirant se faire avorter pourraient avoir besoin de l’autorisation du père du fœtus pour procéder. Des organisations de défense des droits de la personne ont déposé une poursuite pour empêcher l'État d'aller de l'avant.
     Les femmes qui souhaitent obtenir un avortement en Arkansas risquent bientôt de ne plus pouvoir le faire sans l’autorisation de l’homme à l’origine de leur grossesse.
     Les législateurs républicains de cet État conservateur ont introduit une réforme qui change la manière dont les restes fœtaux seront pris en charge.
     Les cliniques pratiquant des avortements devaient traditionnellement s’entendre avec la patiente sur la manière de les traiter. Elles devront à partir de la fin du mois obtenir aussi le consentement du géniteur à ce sujet avant de procéder à l’interruption de la grossesse.
     L’un des instigateurs de la réforme, Kim Hammer, maintient qu’il est nécessaire de permettre à l’individu concerné de jouer un rôle central sur ce plan. «Il était là au moment de la conception, alors il devrait être là à travers l’ensemble du processus», a-t-il déclaré.
     «Si la loi entre en vigueur comme prévu, elle restreindra de manière marquée l’accès à l’avortement puisqu’elle donnera potentiellement un pouvoir de veto» au géniteur sur l’avortement lui-même, relève Elizabeth Nash, chercheuse du Guttmacher Institute, qui suit de près les initiatives législatives dans ce domaine.
 
Marc Thibodeau, La Presse – article intégral :
 
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(2) Tant qu’à y être, parlons du lapinisme humain
     Au lieu de «génocider» des populations entières par des moyens pas catholiques du tout, éduquons en contraception et encourageons le port du condom partout – toutes races, couleurs de peau, nationalités et cultures confondues. Vu les statistiques démographiques actuelles, ce n’est pas un luxe. L’on confond eugénisme avec prévention, ce qui est tout à fait ridicule. C’est simplement une question de conscience. Nous ne sommes plus au temps des tribus et du «allez, croissez, multipliez-vous sur toute la surface de la terre». Arrêtez! la cours est pleine. Les couples qui ont recours à des mères porteuses pour perpétuer leur propre lignée font preuve d'un égoïsme scandaleux. C'est un marché lucratif en certains pays, sans parler des productrices d'ovules issues pour la plupart de milieux démunis. On traite les humains de la même manière que le bétail.
     La population mondiale était estimée à 7,55 milliards d’individus au 1er juillet 2017. Nous étions 7 milliards au 31 octobre 2011. En 2016, on estime que la population humaine mondiale augmente de 246 000 habitants par jour, résultat égal au différentiel entre les 403 000 naissances et 157 000 décès estimés par jour sur Terre, ce qui représente une hausse de 90 millions de personnes par an. Le taux annuel de la croissance démographique de la population mondiale est de 1,2 %. En 2014, environ 54 % de la population mondiale vit en milieu urbain. (Wikipédia)
 
L’Asie est en tête, suivie par l’Afrique.
 
Quelle est la capacité d’hébergement de la planète, surtout avec des locataires aussi voraces que les humains?

 
La sixième extinction de masse s’avère plus grave que prévu
Alexandre Shields (Le Devoir; 11 juillet 2017) 
 
[...]
Les auteurs pointent en outre un phénomène qui suscite de vifs débats dans la communauté scientifique, soit la «surpopulation» humaine, et la surconsommation de ressources qui en découle
     Chaque année, le monde consomme des ressources qui équivalent à 150 % de ce que la planète est en mesure de produire sur une base annuelle. Si tous les humains consommaient comme les Canadiens, il nous faudrait l’équivalent de trois planètes et demie pour assurer notre subsistance.
     Le nouveau signal d’alarme scientifique publié lundi, qui témoigne du «peu de temps» qu’il reste pour agir, s’ajoute à d’autres analyses qui ont fait état de l’accélération de la destruction de la biodiversité sur Terre. Globalement, pas moins de 60 % des populations de vertébrés auraient disparu entre 1970 et 2012, selon des données publiées en octobre 2016 par la Société zoologique de Londres. D’ici 2020, cette perte pourrait atteindre 67 %. [...]
 
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“One day you'll realize that the people capable of running the country are too smart to get into politics.” ~ Herman, by Jim Unger, 1980

16 juillet 2017

La grande coupure

On parle beaucoup de la sixième extinction de masse. Je suis loin de croire que nous passerons à côté. Avec les cinglés qui nous gouvernent, et du fait que nous ayons perdu le contrôle de nos propres créations, notre disparition donnerait à la terre l’occasion de se refaire : «Elle n'a pas besoin de notre aide pour défaire la planète et la remettre en état autrement, et pas nécessairement à l’avantage des choses vivantes.» (Kurt Vonnegut) 
   Ainsi, dans quelques millions d’années, des visiteurs qui sonderaient la Terre, comme nous le faisons sur Mars, diraient peut-être : «C’est curieux, il semble y avoir eu de l’oxygène, de l’eau et beaucoup de végétaux et d’animaux sur cette planète!»

Je suggère aux climatosceptiques le Rapport Planète Vivante 2016, Risque et résilience dans l’Anthropocène :
http://assets.wwffr.panda.org/downloads/27102016_lpr_2016_rapport_planete_vivante.pdf#page=5&zoom=page-actual,-7,632

En le lisant on a envie de dire avec Philippe Claudel nous sommes devenus des monstres. «Cela ne peut plus durer. Nous allons droit dans le mur. Nous ne pensons qu’à nous-mêmes, qu’à nos pavillons, nos barbecues du samedi, nos placements défiscalisés, nos SUV, nos soins du visage.» (1)

Je reviendrai prochainement à ce Rapport car il y a des pays qui ont généreusement contribué à la disparition des espèces et qui continuent de s’en prendre à celles qui sont menacées et carrément en voie d’extinction. Il n’y a pas que les éléphants, les rhinocéros et les requins. En ce moment, les pangolins sont les mammifères les plus braconnés dans le monde. La raréfaction des espèces vivant en Asie a engendré l'effet pervers presque attendu, c'est à dire que le trafic et la traque des pangolins s'est décalée vers l'Afrique pour alimenter les marchés de l'extrême Orient. Ce commerce illégal tient à ce que leurs écailles auraient soi-disant des vertus thérapeutiques!  Hedwige, le hibou d’Harry Potter, est un harfang des neiges. Le succès de la série cause un problème : tous les fans (notamment chinois) veulent se procurer des harfangs comme animal de compagnie, au mépris de la conservation de l'espèce. Pourquoi les humains veulent-ils tout posséder? On peut admirer, aimer, sans avoir «besoin» de posséder – en tout cas, ça peut s’enseigner aux enfants en bas-âge. NOUS sommes les animaux les plus rapaces.

Photo : Arctique / Reuters 

En plus de la disparition des espèces et de la pollution, le spectre d’une guerre absolue au nucléaire est de retour dans l’air.

Le livre dont proviennent les passages suivants, L’an 2000 (Herman Kahn et Anthony J. Wiener) a été publié en 1967 (il faut en tenir compte).

La grande coupure a probablement été la Première Guerre mondiale, précédée comme elle l’était par les treize années encore connues sous le nom de Belle Époque, années qui furent pour presque tout le monde civilisé une période de croissance continue sans précédent. Bien que leur réputation ait été ternie par la comparaison avec la période faste d’après la Deuxième Guerre mondiale, beaucoup se souviennent de ces années avec nostalgie. Il vaudrait la peine, à notre avis, de savoir si la période qui a commencé en 1952 et qui fut elle aussi une période de progrès exceptionnel, est le début d’un «âge nouveau» ou si elle n’est qu’un des sommets du cycle économique normal. 
   La Première Guerre mondiale n’a pas seulement mis fin à la Belle Époque, elle a aussi brisé les structures morales et politiques de l’Europe. On aurait pu croire que le triomphe de la démocratie sur le despotisme (ou du moins une monarchie «non éclairée»), aurait enfin rétabli la moralité des peuples. Mais on en était loin. 
   Cette guerre que l’on avait payée trop cher avait mis en évidence l’influence de certains écrivains antimilitaristes ou révisionnistes, les accords organisant l’après-guerre n’ont fait qu’augmenter la désillusion. La perte par l’Europe de son prestige et de son moral, après cette guerre, eut un grave retentissement dans le monde entier. De nombreux admirateurs de la civilisation européenne se détournèrent de l’Occident. ... 
     La popularité d’auteurs comme Spengler illustre bien le pessimisme qui s’empara alors de l’Occident. Bien des Européens s’attendaient à voir les Russes ou les Asiatiques prendre la place de la puissance occidentale, mais ce fut une déviation de la culture occidentale, le Nazisme, qui faillit, dangereusement, conquérir toute l’Europe, puis devenir le maître du monde, grâce à son alliance avec le Japon. Par rapport à la civilisation occidentale le fascisme et encore plus le nazisme sont sans doute des hérésies, mais disons qu’ils en sont le produit comme la pollution l’est de l’industrie. Cela dit, ces hérésies ne sont pas inévitables et on peut quelquefois les prévenir. Elles sont le résultat de la poussée historique de forces religieuses, idéologiques, culturelles et structurelles connues. Le pessimisme et le sentiment de frustration qui suivirent la Première Guerre mondiale aggravèrent ces tendances. 
   On croit généralement que c’est la pauvreté qui engendre l’instabilité et les mouvements messianiques totalitaires comme le communisme et le fascisme, mais en réalité, il est historiquement prouvé que ce sont les quatre pays qui s’apprêtaient à rattraper ou à dépasser les puissances industrielles avancées qui causèrent les troubles de la première moitié du siècle. Et cela pourrait bien devenir un exemple de ce qui se passera dans les soixante-six prochaines années. 
   On comprendrait certainement mieux la situation si on faisait abstraction des clichés communs sur la pauvreté, source principale de l’instabilité mondiale et sur la suppression de cette instabilité par l’industrialisation. On a malheureusement trop vu de cas qui contredisent totalement ces clichés. 
   Il est possible que les excès et le côté pathologique de mouvements de masse comme le communisme ou le fascisme soient davantage dus à la qualité de leurs membres qu’à la déraison, ou à l’utopie de leur doctrine. 
   En effet, ces mouvements attirent surtout les gens exclus de la société, ceux qui mènent une vie inutile et sans but, ou ceux qui cherchent anxieusement à sortir d’eux-mêmes, en se consacrant à un grand idéal qui exige la soumission de leur personnalité à une unité de buts et d’actions. L’adhésion à ces mouvements d’une adolescence instable et sans racines, de classes ou de minorités frustrées mais ambitieuses et sûres d’elles-mêmes, d’un certain nombre de ratés et de hors-la-loi, de nihilistes et d’égoïstes, et enfin de paranoïaques et d’opportunistes, en est un exemple spécifique. Presque toutes les civilisations traditionnelles quand elles s’industrialisent trop rapidement ... ou même certains pays encore relativement traditionnels qui essaient de rattraper trop vite leur «retard» ... produisent souvent ce type d’individus. Il y en aurait d’ailleurs probablement encore plus s’il se produisait une crise dans le processus de l’industrialisation ou si une guerre perdue diminuait la force et le prestige des éléments les plus stables et les plus évolués de la société et des valeurs qu’ils défendent. 
   Beaucoup d’analystes estiment que les instabilités potentielles de l’actuel système international [1967] et de son environnement rendent difficile d’imaginer qu’il puisse durer indéfiniment. [...]

La course aux armements

«Si on n’arrête pas la course aux armements, une guerre nucléaire détruira la race humaine.» Modifions cette proposition en écrivant «finira par détruire», et elle devient plausible, bien qu’elle ne soit pas encore un théorème. ... Les historiens ont longtemps partagé cette opinion et Lewis F. Richardson lui a donné une base mathématique et théorique (Statistics on deadly quarrels, 1966). Par simple extrapolation à partir d’idées relatives aux premières courses aux armements, une course nucléaire produira une guerre nucléaire, et une guerre nucléaire entraînera – comme les autres guerres sont supposées l’avoir fait – l’usage d’une panoplie d’armes existantes. ... Il semble de moins en moins vraisemblable, malgré beaucoup d’opinions contraires, que si l’on utilise l’arme nucléaire, elle soit dès le départ employée avec témérité, et sans souci des conséquences. La simple image d’un responsable ayant accès à un bouton et se mettant à presser tous les boutons à partir du moment où le seuil nucléaire aura été franchi devient indéfendable. Les nations seront plutôt acculées ou entraînées dans une guerre nucléaire, mais ne s’y jetteront pas tête baissée. 
   Au milieu des années 50, les États-Unis dépensaient pour la défense un septième de leur P.N.B. Aujourd’hui, en pleine guerre vietnamienne, ils en dépensent environ le dixième. ... 
   La plupart de ces courses ont tendance à se ralentir surtout si la défensive a la supériorité sur l’offensive ou si, tout simplement, le bon sens l’emporte, de part et d’autre, ce qui empêche l’effet de spirale. 
   ... Si de tels engins tombent entre les mains de gouvernements irresponsables ou instables, il se pourrait qu’ils soient utilisés. ... Les prévisions pour l’an 2000 doivent tenir compte du fait que le XXIe siècle débutera avec un nombre relativement grand de nations possédant l’armement nucléaire et se donner pour tâche d’y trouver des solutions.

Disparités de l’économie et du développement

... L’élite des nations sous-développées prend ses modèles non pas dans l’histoire des pays développés – c’est-à-dire en considérant leur lent progrès du stade de sous-développement au stade du développement – mais dans la situation actuelle des pays avancés. Cela donne un standard si élevé que les politiques les plus efficaces risquent de se montrer décevantes à beaucoup d’égards. Les nations sous-développées, même unies, ne pourraient mettre en œuvre les ressources économiques ou militaires nécessaires à des campagnes d’envergure contre une ou plusieurs nations développées. 
    ... Si le néo-colonialisme persiste jusqu’à l’an 2000 des guerres Nord-Sud se produiront. Mais le fait même de ne pas agir influe sur les systèmes plus faibles et l’aide, ou la menace, éventuelle des systèmes plus forts exerce une grosse influence sur les plus fragiles. L’intégration en série de la communauté internationale mondiale ne résoudrait pas ce problème, à moins que l’on ne concède aux nations plus petites et sous-développées des droits de vote leur donnant plus d’importance qu’elles n’en ont. Il est difficile d’imaginer sur quel critère ce vote reposerait. Les systèmes évidents (par exemple les votes : un individu, une voix – une nation, une voix – un dollar, une voix) ont des défauts majeurs, comme leurs combinaisons. ... Même ceux qui ont examiné le problème scrupuleusement pensent souvent, en termes tout à fait hypothétiques, à un désarroi général et complet ou à un gouvernement mondial, sans considérer sérieusement les moyens d’y parvenir ni à quoi l’on aboutirait exactement. 
   Le monde connaîtra le mécontentement, la frustration et la rivalité, même si des taux de croissance favorable se maintiennent dans les régions sous-développées. Les disparités entre nations resteront grandes et toute croissance elle-même n’ira pas sans heurts. Tout cela rend possible l’emploi des armes atomiques.
   Leur prochain usage pourrait bien ne pas être le fait de deux puissances industrielles capables de représailles nucléaires, mais celui d’une puissance développée contre une puissance moindre ou encore de pays de seconde zone vidant leurs querelles entre eux. ... On pourrait enregistrer chez les grandes puissances une tendance à menacer ou contraindre leurs victimes, ce qui envenimerait dangereusement les rivalités internationales. ... De toute façon, d’autres emplois nucléaires suivront et un fossé se créera entre nations atomiques et nations non atomiques. Le désir d’hégémonie et l’état de guerre institutionnalisée pourraient s’exprimer et le XXIe siècle être celui de la violence et du désordre.

Collage : Joe Webb http://www.joewebbart.com/

Disparition de la guerre totale

Il existe, en principe, plusieurs moyens de développer des mondes qui connaîtraient peu ou point de menace de guerre internationale. Dans les «mondes de Gallois, cela se produit quand chaque contrée a des armes atomiques (même si néanmoins de petites guerres se produisent, elles servent d’avertissement aux autres nations), le système est censé se maintenir lui-même. «Plus nous nous familiariserons avec les lois de l’âge balistico-nucléaire, plus il apparaît possible – contrairement au sentiment populaire – de proscrire le recours à la force entre puissances nucléaires, même si l’agresseur éventuel est plus fort et mieux pourvu en moyens de combat que la nation qu’il menace... Il semble absurde, à nos yeux, que ce soit justement la toute-puissance des armes nouvelles qui puisse créer, même temporairement, une forme de paix qui pourrait se révéler plus stable – et plus avantageuse – que celles que l’humanité a connues jusqu’à maintenant... Si tel est le résultat auquel conduisent les techniques nouvelles, et si le mouvement est aussi irréversible que celui auquel aboutit la généralisation des armes à feu, il vaudrait mieux que les nations occidentales en viennent à un accord..., en répartissant ces armes nouvelles entre elles...» (Général Pierre Gallois, The Balance of Terror
   La guerre totale entre civilisés est une invention du XXe siècle, mais on peut imaginer un retour aux limitations agonistiques en partie parce que la guerre totale est devenue suicide, donc impensable. 
   Si la majorité des nations désirant la paix conserve un minimum de puissance militaire ou la possibilité d’en mobiliser une rapidement, et si elles ont un désir de préserver la paix mondiale, on peut bien imaginer un système relativement stable. Nous pensons qu’il existe malheureusement trop d’ambiguïté dans la plupart des agressions et trop d’ambivalences dans les positions prises en vue de la paix et de l’unité mondiale, pour qu’un tel système s’établisse totalement. 
   Il faut insister aussi sur la force des idéologies – aussi bien moralisatrices qu’agressives – pour fausser la perception qu’ont les peuples des événements et pour convertir le désir de paix en source de violence. 
   Mais il convient de noter que bon nombre de sociologues semblent penser qu’une forme quelconque de défense collective efficace peut voir le jour. 
   Les idéalistes, qui désirent une sorte de gouvernement mondial, oublient souvent les questions politiques importantes du genre : «Qui obtient quoi, et quand?» et «Qui dit à qui ce qu’il faut faire?» De telles questions sont difficiles à résoudre en l’absence de dangers extérieurs pressants qui forcent au compromis. Cela est une raison de croire qu’un gouvernement mondial ne peut être issu que d’une guerre ou d’une crise qui apporterait la combinaison appropriée de motivation, de peur et de nécessité.

Le meilleur moyen d’éviter les crises et les guerres consiste à les comprendre, et, les ayant comprises, on est à même d’agir sur leurs conséquences.

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Faites-vous confiance à un tandem Xi Jinping / Kim Jong-un, à un Donald Trump,  à un Poutine?

«L’histoire : une collection de faits qui n’étaient pas obligés de se produire.»
– Stanislaw Jerzy Lec (écrivain polonais, 1909-1966)

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(1) Philippe Claudel a poussé la caricature, le cynisme et l’ironie à l’extrême, mais c’est tellement «ça».

Inhumaines; éditions Stock, 2017

Résumé de l’auteur :
«Le rire contre les armes. Et l’ironie pour se moquer de nous. L’homme est sans doute le seul animal à commettre deux fois les mêmes erreurs. Il est aussi l’unique à fabriquer le pire et à le dépasser sans cesse. À observer le monde comme il va, on hésite alors entre les larmes et le rire. 
   J’ai choisi dans Inhumaines de m’affubler d’un nez rouge, d’exagérer le vrai pour en saisir l’atroce. Ma volonté était de cette façon de tempérer la cruauté née de notre société en la croquant de façon grotesque, ce qui permet de s’en moquer, en espérant contribuer à la corriger aussi, même si je n’ai guère d’illusion sur ce point : restons modeste. 
   En 2000, j’avais déjà écrit un roman, J’abandonne, sur la vulgarité de notre monde et sa bêtise. Cela ne me faisait pas rire à l’époque, et le texte était serré comme un coup de poing. Avec le temps, j’ai préféré l’humour et la satire, comme dans Le Paquet ou dans L’Enquête, pour dire comment nous allions droit dans le mur, un mur plus solide que nos pauvres caboches. 
   Je suis convaincu qu’il est des situations où la littérature doit se transformer en papier de verre pour décaper les cervelles : cela fait un peu mal au début mais cela chatouille aussi. Et après tout, à mon très petit niveau, je ne fais avec ce roman de moeurs que m’inscrire dans un sillon tracé depuis longtemps par des aînés prestigieux, Pétrone, Rabelais, Molière, Voltaire, Villiers de L’Isle-Adam, Jarry, l’Apollinaire des romans érotiques et absurdes, Georges Fourest, les Surréalistes, Ionesco, Roland Topor, Pierre Desproges et bien d’autres qui se sont servis de l’outrance et de la farce pour transcrire nos errements, et amuser leur public en le déshabillant. [...] 
   Inhumaines est inspiré de faits réels. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant est totalement volontaire. J’ai simplement forcé un peu le trait. À peine. Et je n’ai d’autre ambition que faire rire, même jaune, à nos propres dépens, à commencer par les miens. 
   Inhumaines est à la vérité ce que le palais des glaces est au réel : exhibant un reflet convexe, parfois concave, rétréci ou agrandi, même s’il déforme, il ne ment jamais.»

14 juillet 2017

En ce 14 juillet

Comment célébrer quand les souvenirs sont salis par d'horribles tragédies?!

Photo : Maxppp / AFP 2016

La controverse entourant la commémoration du drame survenu à Nice en 2016 avec des photos des victimes me faisait réfléchir à la différence entre résignation et acceptation. Vaste sujet. Mais j’ai trouvé un article de circonstance (sur la résilience) : «chaque jour, les médias nous signalent au moins un acte terroriste cherchant à atteindre ses buts en détruisant la vie de personnes qui ne sont pas concernées autrement que par leur race, leur nationalité ou le fait qu’elles se trouvaient à un endroit particulier à un moment précis», nous dit l’auteur.

La résilience, reflet de notre époque
Par Jean Garneau, psychologue

Cet article est tiré du magazine électronique «La lettre du psy»
Volume 8, No 9: Octobre 2004

Introduction

Le talent de communicateur du Dr Boris Cyrulnik n’est certainement pas étranger à la grande popularité qu’a acquise depuis quelques années le concept de résilience. Mais pour comprendre cet engouement, il me semble nécessaire de voir plus largement la pertinence particulière de cette philosophie de vie pour l’époque que nous vivons. 
     Dans cet article, je vais tenter de mettre en lumière les aspects les plus importants de cette notion et d’expliquer pourquoi elle est particulièrement utile à ce moment-ci de l’histoire. Les lecteurs qui voudraient approfondir le sujet lui-même auraient intérêt à le faire directement dans les ouvrages du Dr Cyrulnik.

Qu’est-ce que la résilience?

À l’origine, il s’agit d’un terme utilisé en physique pour désigner la résistance aux chocs d’un métal. Il est particulièrement utile pour évaluer les ressorts. Par extension, on a adopté ce terme pour désigner, dans divers domaines, l’aptitude à rebondir ou à subir des chocs sans être détruit. 
     En psychologie, on s’en sert pour désigner la capacité de se refaire une vie et de s’épanouir en surmontant un choc traumatique grave. Il s’agit d’une qualité personnelle permettant de survivre aux épreuves majeures et d’en sortir grandi malgré l’importante destruction intérieure, en partie irréversible, subie lors de la crise.

Tendance actualisante

À partir de la définition sommaire ci-dessus, on peut facilement y reconnaître une des manifestations de la tendance actualisante, cet aspect crucial de l’équipement inné de tous les êtres vivants. En effet, cette tendance est la force qui pousse tout être vivant à mettre ses ressources au service de sa survie lorsque celle-ci est menacée et à les mobiliser dans la recherche du plus grand épanouissement possible quand les conditions sont favorables. (Voir Une théorie du vivant
     Mais on pourrait dire qu’il s’agit d’un volet spécialisé de la tendance actualisante; celui qui permet de surmonter les pires obstacles, les événements qui, en plus de menacer notre vie, s’attaquent directement à notre identité et à notre valeur personnelle. La résilience nous fascine parce qu’elle touche des “miracles”, des solutions “magiques” à des problèmes apparemment insolubles. Elle frappe notre imaginaire de la même façon que le “mouvement du potentiel humain” le faisait au milieu du siècle dernier en nous faisant découvrir que nous sommes capables de beaucoup plus que nous ne le croyons. 
     Des dimensions supplémentaires s’ajoutent cependant dans le cas de la résilience, reflétant deux caractéristiques de l’époque actuelle. Avec l’accessibilité grandissante des moyens de communication qui ignorent les frontières et les distances physiques, cette notion a pu se faire connaître et trouver des applications dans un grand nombre de pays dont les cultures et les environnements socio-économiques sont très différents. Cela permet d’en appliquer les implications dans une grande variété de contextes (car les catastrophes et les actes destructeurs font bien peu de discrimination dans le choix de leurs cibles). 
     Ce qui est plus intéressant encore, c’est le fait que les chercheurs tentent de cerner les facteurs de résilience et les façons d’en soutenir le développement dans plus de 30 pays. Déjà en août 1994 on commençait à obtenir des résultats d’une quinzaine de pays incluant le Soudan et la Namibie. Nous pouvons ainsi espérer comprendre cette dimension de la réalité d’une façon qui transcende les cultures et les types d’organisation sociale. Quand on sait que la psychologie humaniste issue du mouvement du potentiel humain n’a pas encore réussi, après un demi-siècle, à s’implanter solidement en France, une telle convergence d’efforts est très encourageante. L’ampleur des recherches en cours laisse croire que leurs conclusions seront utilisées dans une grande partie de l’univers.

Une attitude devant la vie

L’adoption du concept de résilience est aussi le reflet d’un changement d’attitude devant la vie elle-même. Au nom de l’humanité et en vertu d’une certaine interprétation de la social-démocratie, on a voulu depuis plusieurs années éliminer de notre vie toute forme de danger, d’accident, d’injustice ou même d’inconfort psychique. Pour y parvenir, on multiplie les règlements et les précautions tout en diluant la responsabilité individuelle dans un jargon juridique de plus en plus lourd (lisez les avertissements qui accompagnent maintenant tous les produits que vous achetez). 
     En parlant de résilience, on abandonne cette vision aseptique de la vie idéale pour affirmer sans hésitation que les catastrophes et les épreuves font malheureusement partie de la vie et qu’il vaut mieux y être préparé si on veut survivre et continuer de mener une existence digne d’être vécue. Pour les parents et les éducateurs le message est puissant: il est inutile et même nuisible de chercher à mettre vos enfants à l’abri de tout car ils se retrouveront sans mécanismes de protection et sans moyens d’adaptation efficaces lorsque surviendront les problèmes importants. Il vaut mieux fournir les conditions qui permettront de développer les qualités qui favorisent la résilience.

Une méthode d’intervention

Cette vision des choses conduit aussi à une façon différente d’intervenir auprès des victimes. Curieusement, cette approche rejoint les nouvelles façons dont la médecine tente de favoriser la guérison dans certains domaines. Par exemple, au lieu d’inviter la personne qui souffre d’un mal de dos à éviter tout mouvement qui provoquerait de la douleur, on insiste maintenant sur le fait que la guérison est plus rapide si le patient se remet plus rapidement en mouvement, même s’il endure une certaine douleur.

Post-traumatique

Les études sur la résilience ont permis de découvrir un aspect important de la récupération après un choc traumatique: la reconstruction de l’estime de soi. Trop souvent on emprisonne la personne dans sa position de victime en voulant l’aider. On a maintenant compris qu’il est néfaste de tenter de tout faire pour la personne traumatisée afin de compenser pour sa douleur injuste et de la protéger de toute nouvelle souffrance.
     On a découvert que les personnes qui s’en sortent le mieux, même après les pires catastrophes, sont celles qui parviennent à regagner une estime d’elles-mêmes en réussissant quelque chose, en ayant un véritable motif de fierté. Si on veut fournir l’aide la plus propice à une reconstruction personnelle, il faut fournir des opportunités favorables à de tels succès et non aplanir soigneusement les moindres cahots. 
     On a compris en effet que la pire catastrophe est insuffisante par elle-même à créer un trauma chez les personnes qui y survivent; il faut en plus que la personne se perçoive comme une victime. En s’en tenant à la compassion bienveillante, les intervenants peuvent réduire la personne à son identité de victime et lui compliquer le combat pour la survie en la privant des motifs de fierté dont elle aurait besoin. 
     Ce nouvel aspect n’élimine pas les ingrédients qu’on connaissait déjà, notamment la nécessité de l’expression libératrice, d’un accueil soutenant, d’un encadrement rassurant. Il vient plutôt s’y ajouter comme un élément crucial sans lequel la survie est plus difficile ou même impossible.

Éducation  [...]

Une notion adaptée à la vie actuelle

Il y a quelques années à peine nous pouvions encore imaginer une vie exempte d’atrocités ou de catastrophe majeure. Nos problèmes étaient à l’échelle humaine: accidents, maladies, décès, séparations, etc. Nous savions par les média que la situation était loin d’être aussi rose dans certaines régions du globe, mais avions besoin du témoignage des aînés pour nous rappeler que la guerre n’était pas seulement une abstraction dans le monde occidental. Seule la nature pouvait nous attaquer arbitrairement par des catastrophes trop puissantes pour nous et il fallait être malchanceux pour avoir à surmonter un événement traumatique.

Le danger omniprésent

Mais depuis un certain onze septembre, nous avons compris que nous ne sommes jamais à l’abri des actes de destruction contre lesquels nous sommes sans moyens. Nous savons maintenant que nous ne sommes nulle part exemptés des retombées de combats dans lesquels nous n’avons jamais choisi de nous impliquer. (Voir En marge d’une inquiétante tragédie
     Chaque jour, les médias nous signalent au moins un acte terroriste cherchant à atteindre ses buts en détruisant la vie de personnes qui ne sont pas concernées autrement que par leur race, leur nationalité ou le fait qu’elles se trouvaient à un endroit particulier à un moment précis. Le plus pacifiste, tolérant, aimant d’entre nous ne peut plus s’imaginer que son attitude suffira à lui procurer la sécurité; il peut être recruté de force à tout moment par quiconque estime avoir une cause juste à défendre ou à promouvoir. (Voir La prise d'otage comme tactique de négociation
     Dans un tel contexte, la résilience n’a rien d’un luxe! Nous pouvons tous nous attendre à devoir faire face un jour à une agression humaine ou naturelle qui mettra notre survie en jeu. Nous avons besoin d’apprendre à surmonter les pires épreuves car nous savons que nous en deviendrons probablement un jour les cibles arbitraires.

Une préparation inadéquate

Pire encore, notre vie des dernières décennies a souvent été organisée en fonction de l’élimination de tous les risques qu’on prenait chaque jour sans y penser il y a trente ou quarante ans. Notre sécurité au quotidien n’était plus notre responsabilité, mais celle des autres, du gouvernement ou des compagnies dont nous consommons les produits. Le piéton n’a plus besoin de vérifier s’il se mettra en danger en traversant la rue; il peut foncer tête baissée à l’intersection et laisser les autres prendre soin de l’éviter. Au pire (?) il deviendra le nouveau gagnant à la loto des accidentés dédommagés. 
     Mais les victimes d’actes terroristes et de cataclysmes naturels ne gagnent jamais à cette loterie car leurs bourreaux sont toujours insolvables et il y a des limites à ce que nos gouvernements peuvent accepter de payer en leur nom. Sans une multinationale ou un propriétaire de voiture de luxe, on ne gagne que des prix de consolation. 
     On nous prévient au début des émissions de télévision que certaines images pourraient froisser la susceptibilité ou la sensibilité de quelques personnes, mais c’est sans avertissement que la catastrophe nous touche. On nous interdit de fumer parce qu’à long terme cela pourrait nuire à notre santé, mais on nous encourage à croire que le prochain billet de loterie pourrait résoudre sans plus d’effort l’ensemble des problèmes de notre vie. 
     Il n’est pas étonnant que nous nous sentions vulnérables devant les difficultés inhérentes à la vie. Le moindre problème imprévu risque de nous déséquilibrer car nous avons appris à fuir tout danger au lieu d’apprendre à vaincre des obstacles. Lorsqu’on nous parle de cette résilience qui permet de surmonter les pires épreuves, nous reconnaissons là une qualité qui nous manque, une solution à l’angoisse que nous n’avions pas encore clairement identifiée. 
     Je crois que la popularité de ce concept découle en grande partie de la réponse qu’elle apporte à notre angoisse. Nous avons le sentiment d’être sans défense contre les malheurs que la vie peut nous présenter à tout moment, d’être trop mal préparés à affronter les défis que nous prévoyons rencontrer brutalement tôt ou tard. L’idée d’être mieux équipés pour avoir des chances de rebondir au lieu d’être détruits est forcément séduisante et, reconnaissons-le, d’une grande pertinence.

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Biographie de l’auteur (décédé en 2005) http://www.redpsy.com/jgarneau.html