5 janvier 2019

Comment se fabriquent les chefs d’état

La névrose obsessionnelle de Trump : «son» mur. Il a opposé une fin de non-recevoir à la réouverture des services de l'État fédéral, réclamée par les démocrates, si son exigence d'impartir une enveloppe budgétaire de 5,6 milliards de dollars américains à la construction du mur à la frontière sud n'était pas respectée. Cette demande, que rejettent les démocrates, est à l'origine de la paralysie actuelle de l’administration qui touche quelque 800 000 employés fédéraux; 380 000 d’entre eux sont présentement en congé forcé sans solde, et 420 000 autres continuent leur travail sans être payés. Trump entend maintenir cette paralysie indéfiniment s’il n’obtient pas ce qu’il veut.

Illustration : Ricardo Martinez

En avez-vous marre d’entendre parler de Donald Trump? Armez-vous de patience. Et puis, même s’il était éjecté du siège, des centaines de copiés-collés peuvent le remplacer. Ce matin j’ai lu un article fascinant, et inquiétant car il confirme ce que nous soupçonnons ou savons (Agora http://agora.qc.ca/). L’auteure décortique la façon dont fonctionne l’usine à présidents. L’analyse est centrée sur les États-Unis, mais on retrouve la même procédure partout dans le monde.
Un article assez long mais qui se lit comme un polar :

Quelques passages pour piquer votre curiosité...

Haine rouge et peur blanche
Nicole Morgan

Comment cinquante ans de pilonnage intellectuel systématique ont préparé le terrain américain pour qu'un Donald Trump puisse accéder à la présidence. Voici des précisions étonnantes sur les talkshows, Fox News et les procédés des frères Koch pour diffuser les idées d'Ayn Rand dans les universités.

Ce texte est l’introduction d’un livre à paraître sur une révolution des pouvoirs à destinée mondiale. Il reprend et approfondit une partie d’un livre de Nicole Morgan publié aux Éditions du Seuil dont le titre est évocateur : Haine froide à quoi pense la droite américaine. Paru à la fin de 2012 peu avant la réélection du Président Obama ce livre documente entre autres la fabrication, sur un demi-siècle et à coups de milliards de dollars, d’une idéologie dure, celle du fondamentalisme de marché dont Donald Trump ne serait que la représentation la plus caricaturale.
   Dans cet extrait, elle nous invite à dépasser l’événementiel, le journalier et le théâtral, et à plonger dans la longue durée en passant par les coulisses : voici donc un aperçu de la construction médiatique du mécanisme non institutionnel le plus puissant jamais mis en place dans une démocratie, dans le seul but de promouvoir un système de croyances. Prêtons-y attention car il est mondial.

Haine rouge
Cette réflexion vise à prendre la distance nécessaire avec l’émotionnel qui envahit, avec des trémolos plus ou moins intenses, non seulement les États Unis mais de nombreux pays, la France notamment. Côté américain, cet émotionnel gravite autour de la personnalité du Président, absorbant presque toute l’énergie médiatique, tel un trou noir anéantissant toute la lumière. [...]

Les ficelles de la marionnette
Commençons donc par ce que l’on a cru être le départ de cette montée fulgurante au pouvoir de Donald Trump, grâce à un mouvement populiste en colère qui a fait les choux gras de bien de commentateurs et le bonheur de tous ceux, et ils sont nombreux, qui pensent trouver dans les mouvements populaires la manifestation d’une saine révolte politique qui s’exprime contre des pouvoirs oppressants ou qui n’a pas su les écouter et encore moins les comprendre. [...]

C’est bien une révolution
De fait, une révolution (au sens de changement radical de pouvoir) se préparait depuis un demi-siècle, et qui n’avait de populiste que l’apparence. C’est le temps du grand passage de la sphère d’un pouvoir public à un celle d’un pouvoir privé, d’un nouvel ordre mondial reposant sur des critères radicalement différents. Nous ne parlons pas ici d’une étape du capitalisme mais d’une redéfinition du bien commun lequel est calculé en fonction de son utilité dans les lois du marché. [...]
   Aux États-Unis donc, une partie du «secteur privé» voulait le pouvoir, non pas plus de pouvoir mais tout le pouvoir qu’il n’était même pas question de partager avec le secteur public qu’il fallait privatiser : santé, armée, police et prisons inclusivement. Nous sommes dans un tout autre registre que celui auquel l’Europe est habituée. [...]
   On ne regarda pas à la dépense à commencer par la reconstruction de la pensée dans les centres de recherches et les universités avec l’aide des toutes puissantes «fondations». [...] Cette mutation s’est opérée dans les années 1990, sous l’impulsion de «familles» de pensée financièrement puissantes comme la Scaife Family Foundation, la Koch Family Foundation, la John M. Olin Foundation ou The Tentacles of Rage. Harper’s Magazine ou encore Adolph Coors Foundation. Elles financent et soutiennent les cinq principales institutions de la Nouvelle Droite – The Heritage Foundation, The American Enterprise Institute, The Free Congress Research and Education Foundation, The Cato Institute et Citizens for a Sound Economy – ainsi que quatre magazines conservateurs – The National Interest, The Public Interest, The New Criterion et The American Spectator. [...]
   ... Les règlements et lois (vus comme non naturels, immoraux et inefficaces) ne sont pas jugés nécessaires car une main invisible veillera à tout, nous disciplinant au besoin. Selon cette doctrine, c’est le marché qui s’est chargé de discipliner et mettre au pas la Grèce, la France et l’Espagne, pays coupables d’être trop généreux envers des improductifs. [...]
   Il était temps donc pour les milliardaires à la barre de faire du clientélisme populaire et d’appeler un sauveur. Ou plutôt on devait maintenant chauffer à blanc les émotions de toute une partie de la population qui avait été savamment grillée sur les braises pendant des décennies. Si des milliards de dollars avaient été investis pour former dans la bonne direction le monde universitaire et une partie de la presse, des sommes encore plus importantes furent versées années après années dans les médias populaires. Nous ne le répéterons jamais assez : il ne s’agit pas de quelques donations à des groupes partisans qui sont de mise dans la vie politique moderne depuis qu’elle existe.  Nous allons parler milliards de dollars et d’un auditoire captif qu’on estime à plus du tiers de l’électorat américain.
   On ne peut pas comprendre le phénomène Trump si on ne comprend pas que le «trumpisme» l’a précédé et va lui survivre. [...]

Le Tea party et ses papas gâteaux
... Le mouvement du Tea Party a été largement financé par trois géants de la finance que Frank Rich appela les sugar dadies (papas gâteau) aux poches très profondes et très discrètes : «Il y en a trois particulièrement généreux. Vous avez entendu parler de l’un d’eux, Rupert Murdoch. Les deux autres, les frères David et Charles Koch, sont encore plus riches, avec une richesse combinée dépassée uniquement par celle de Bill Gates et de Warren Buffett parmi les Américains.» [...]
   C’est un mouvement d’immense colère populaire contre ceux qui sont perçus comme des moochers, ceux qui profitent du système : immigrants, femmes célibataires qui font porter la responsabilité de leurs enfants au gouvernement, bénéficiaires du bien-être social, vus comme paresseux, escrocs, tire-au-flanc, faux malades, vrais drogués.
   Une des autres attaques importantes porta sur le système scolaire américain qui garantit le droit de tous les enfants à une éducation. Sous le prétexte de faillite dans cette mission, le Tea Party demande ni plus ni moins que l’enfant soit rendu corps et âme aux parents et aux églises, notamment à celles de la christianité toxique, qui entrent dans la lice, évangélistes en tête. L’Église catholique, celle qui déclare le riche indigne de rentrer au Paradis (tel le chameau qui ne pourra pas passer par le trou d’une aiguille) ne sera pas, c’est le cas de le dire, en odeur de sainteté. [...]

La rage des Talkshows
Dans les années quatre-vingt, les talkshows radiophoniques avaient commencé le travail de la répétition, distillant sans relâche sur les ondes, insultes, calomnies et haine ouverte envers les féministes, les écologistes, les minorités et plus particulièrement les immigrants. [...]
... L’animateur n’est pas un journaliste qui dans des émissions de radio ou de télévisions enquête sur les crimes politiques avec preuves et analyses à l’appui, interviewant de multiples sources et demandant des réformes. Les talk-shows ne sont pas là pour informer, enquêter et faire de l’éducation civique. Ils veulent le rejet total de Satan, le Big Government. [...]

La Fox News
Intéressons-nous aux variations de la colère lorsqu’elle devient visuelle avec la Fox News, la chaine de télévision regardée par 85 millions de ménages (il s’agit de ménages composés de personnes seules et de couples). La Fox News fait partie du groupe Fox Entertainment, possédé en majorité par le groupe de Rupert Murdoch, un papa gâteau particulièrement puissant, incontournable. Il est l'actionnaire majoritaire de News Corporation, l'un des plus grands groupes médiatiques du monde. [...]
   Il faut un ennemi, c’est d’une manière générale celui qui pense différemment, qui refuse l’hégémonie des armes à feu, le débat contradictoire et posé, le parti démocrate étant une cible régulière, puis désormais l’étranger quel qu’il soit, et, inversement, le parti républicain est encensé outrageusement et en permanence. [...]
   Les pauvres sont présentés d’abord comme paresseux et dangereux. Ils sont bien évidemment étrangers en général dans la logorrhée foxienne (et donc ce ne sont pas de vrais américains) et vivent aux dépens des autres. Inlassablement Fox News n’a qu’un but, cliver, rejeter, mépriser celles et ceux qui pensent, agissent, se comportent différemment. Encenser les riches et les puissants, mettre au pilori les pauvres, les déshérités, tel est le programme quotidien à travers des mensonges. Quant à la pensée de Fox News et de son propriétaire. elle consiste à susciter la haine. [...]

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NDLR 
Ici s’applique à merveille le tweet de Bernard Pivot :
Traduire l'horrible «fake news» par «infox», contraction d'info et d'intox, est une idée géniale. Qui l'a eue? À bas les fake news! Vive les infox! Enfin, le mot, pas le contenu...
bernard pivot @bernardpivot1 21 déc. 2018  

The godfather of fake news
Meet one of the world’s most prolific writers of disinformation
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Ayn Rand la passionaria du capitalisme
Cette Américaine d’adoption, née en Russie au début du siècle dernier, fut la pasionaria d’un capitalisme fondamentaliste attaquant le marxisme, cela va sans dire, mais aussi toutes les formes de socialisme européen, vers lesquelles se tournaient trop, selon elle, les États-Unis. Elle le fit à travers un discours philosophique à la gloire de l’individu mais ce ne sont pas ces écrits philosophiques qui furent la source de sa popularité. Ce sont des romans fleuves à la gloire de l’individu entrepreneur qui en firent l’égérie incontestable d’une déferlante dont le but était de détruire l’état. Un but très clair puisque Rand le répétait : l’état c’est le mal. [...]
   Il est possible que Donald Trump se soit inspiré du discours qu’elle prononça à West Point en 1974 pour inscrire sur sa casquette Make America great Again  : «Je peux dire – et il ne s’agit pas d’une banalité patriotique, mais avec une connaissance complète des racines métaphysiques, épistémologiques, morales, politiques et esthétiques nécessaires – que les États-Unis d’Amérique sont le pays le plus grand, le plus noble et, dans ses principes, le seul moral de l’histoire du monde. L’Amérique c’est le pouvoir de l’argent : Si vous me demandez de nommer la plus remarquable caractéristique des américains, je choisirais – parce qu’elle inclue toutes les autres – le fait qu’ils sont le peuple qui a inventé l’expression ‘faire de l’argent’». [...]
   Les plus âgés qui entourent Donald Trump ne tarissent pas d’éloges. L’ex secrétaire d'État Rex Tillerson a désigné La révolte d’Atlas comme son livre préféré, tandis que le premier choix de Donald Trump (plus tard abandonné) au poste de secrétaire du travail, Andy Puzder, est le PDG d'une chaîne de restaurants appartenant à Roark Capital Group – un fonds d'investissement privé nommé d'après un des héros randiens. L’ex directeur de la CIA, Mike Pompeo, est un autre conservateur qui est un fervent admirateur.
   Trump n’est pas un idéologue et ne connaît probablement d’Ayn Rand que ses positions sommaires. Cela dit, il ne peut qu’avoir été inspiré par elle. [...]

Voici pour la partie consacrée à la préparation de l’avènement de Donald Trump. Elle ne traite ici que des Media classiques de ce qui fut le mécanisme non institutionnel le plus puissant jamais mis en place dans une démocratie, dans le seul but de promouvoir un système de croyances. Mais ce n’est pas la fin de notre analyse des médias : la toile ajouta non seulement une dimension nouvelle mais comme nous allons le voir tisse des fils invisibles qui rendent les pouvoirs non seulement plus puissants mais quasiment indestructibles. ...

Date de création : 2018-12-16 | Date de modification : 2018-12-17

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