19 août 2011

Jour de poésie 1

D’abord l’Acadie. En fin de semaine dernière les Acadiens célébraient la Festicadie. Plusieurs activités et spectacles ont été organisés dans diverses municipalités du Québec. J’ai déniché à la biblio une anthologie intéressante, «La Poésie Acadienne», compilée par Gérald Leblanc et Claude Beausoleil (Éditions Perce-Neige, Les Écrits des Forces, 1999).

Robert Pichette

MISCOU

Où sont passés les hérons bleus que j’aimais tant,
figés sur leurs échasses, près des roseaux bruissant
dans l’eau plate des marais, à deux pas de la mer
large, étale et indifférente?

Allons! il faut partir.

Le sable déjà n’est plus chaud sur les plages esseulées
où tes pas faisaient crisser le varech qui violace.

Allons! il faut partir.

L’illusion est finie. Voici un été qui n’est pas le nôtre
et une plage désolée qui me refuse le souvenir de nos
amours. Je ne retrouve plus les bigorneaux, ni le vieux
panier oublié, ni la bouteille sans message venue on ne
sait d’où, échouée par hasard à Miscou la belle, la tranquille,
la placide, complice de notre amour.

Allons! il faut partir.

La vieille couverture bigarrée ne retient plus ta trace et
la marée sans pitié, avec sa régulière monotonie, recouvre
depuis longtemps le souvenir de notre joie. Le phare témoin
de notre béatitude devient menaçant, et ces goélands curieux,
mais prudents, ne sont plus nos amis.

Adieu Miscou! Salut mon âme!

***
Mario LeBlanc

REVERB

j’ai rêvé un rêve
un rêve fou
un rêve grammaticalement fou
on marchait le tête haute
dans une ville lignée
on marchait comme des virgules
qui sautaient à la bonne place
dans des phrases
on marchait comme des points
qui terminaient chaque paragraphe
on vivait en accord
avec le sujet de notre vie
on vivait dans un mode
on vivait dans un temps
conjugué à l’auxiliaire être
dans une ville
de LeBlanc
de Cormier
de Gallant

je suis
tu es
il est

nous sommes…
***
Éric Cormier

TEMPS DES MOISSONS

Je cueille des larmes
j’écris ton nom tremblant sur cette feuille
des lettres à n’en plus finir
cette envie de toi
cette réalité pudique
et ce manque d’affection
je n’ai que deux misères
entendre ta voix
et réussir à t’aimer.
***
Cindy Morais

SENS UNIQUE

y’a rien qui se passe
ça sent la nature morte 

Jour de poésie 2

Hélène Monette
Poète et romancière québécoise

Comme une vielle savate dans la savane
je me penche sur la beauté du monde
pas grand-chose
des panneaux-décors offrent des destinations touristiques extrêmes
ça m’apprendra à m’occuper de la cigale, du brin d’herbe et du caillou
dans un monde pareil
où la beauté, même laide, se paye

LÀ OÙ ÉTAIT ICI; Boréal 2011

Dans cette suite de Paysages kitsch, Hélène Monette fait varier les perspectives. Qu’est-ce qui nous retient ici? Le monde est-il vraiment plus vivable quand on est là-bas? Avec cette écriture tendue, intense, inimitable qui est la sienne, elle mêle indignation et compassion pour nous bouleverser encore une fois.

***

LA CONFORMITÉ

Même les copains
ils disent
conforme
le jeu est conforme
au demeurant vestimentaire, la femme est conforme
la vie est conforme
ou déplacée

ahurissante, la vérité n’est pas vraie
comme c’est définitif
rien pour écrire un poème à sa fille
une lettre à son fils
une larme à sa sœur
rien pour écrire une symphonie ces jours-ci
les jours sont encrassés comme l’ennui

la dérision s’est emparée du réchauffement des glaciers
faites-moi grâce de tout de ce qui est conforme à ce diktat
à ce dégât
à ce glacier fondu au noir enchaîné

on peut rêver de la fonte du conforme
l’humanité disparaîtra avant
le conforme après
car tout est conforme en premier comme en dernier
l’idiotie est conforme
le mensonge est de bonne conformité

je vous attendais là où vous m’attendiez

oui, mais, conforme à quoi?

sais pas
c’est la société, lourde et méchante
jolie et conforme
à la couleur des poumons dans les forêts brûlées
c’est la société sur la terre de tous
qui rend l’humanité conforme
aux bozos de la définition plate
le zéro est conforme
et le reste, c’est la terre dans un coin
qui n’en peut plus de suer

on marche ces temps-ci avec un couteau dans le dos
bien fiché entre les omoplates
un couteau solide, bien à sa place
le couteau est conforme à l’amour qui perdure
entre les dortoirs battus en neige
entre les îles inondées
cela est exact
tout est à sa place
la boue et l’océan
le billet de loto
le mauvais numéro
et le spectacle
le grand spectacle se démène sur l’écran qui meurt

comme c’est comique, le comique est conforme
au comique
il n’y a pas d’erreur
toute cette logique est pathétique

l’univers tourne dans les yeux de nos bien-aimés
cailloux en feu
dans l’au-delà très profond sans pareil


L’AMOUR POSTMODERNE

Ces voitures bénies des dieux
elles nous ont roulé dans les yeux
elles nous ont roulés

ces ameublements-vedettes
nous ont infligé le virus
du chiche pour la dette
le train-train morose dans l’assiette

qu’importe, nos haillons sont corrects
et notre culture fait dans le désert contrôlé

Les téléviseurs, les magazines, l’image de la vie
chéri
ils nous ont concocté un bordel de très petites misères
boîte vocale sans commentaire
deux pour un, nuit du cœur
il y a apparence de comédie dans le rétroviseur
l’amour est postmoderne

Le romantisme nous a massacrés, mon chou
moral distant, plaisir expert
pouvoir du noir, excellence du neutre
la vérité n’a pas de cœur
pas de poème dans le tiroir
pas de victoire dans le cercueil, cherchez l’erreur
une bouteille est imprimée
dans ces yeux
qui nous ont roulés
temps compté, Narcisse en fleur
il y a apparence de joie dans le réfrigérateur
l’amour est postmoderne

guerriers de l’émergence, jeunes volontaires
il y a apparence d’histoire dans le collimateur
âme insaisissable, stress inoxydable
il y a un penchant pour la saturation chez le consommateur
le vide est circulaire

Le nucléaire nous a blasés, mon lapin
coke en stock, veau de grain
ombres atomiques, vies parallèles
traitement de l’image, meurtres virtuels
montée de la droite, vedettes en forme
après le bip, il n’y a personne
l’âme en principe et le psy aux talons
sachet individuel, maxi-protection
l’ego est pathogène
dans une solution chimique
aigre-douce rehaussée assez
assez rehaussée, assez!
larmes artificielles, soleil archaïque
il y a apparence de fissure dans le réacteur
la crème est renversée
dépêche-toi de rentrer
dans tes petits souliers
dépêche-toi
l’amour est postmoderne

LE BLANC DES YEUX; Boréal 1999

Jour de poésie 3

Boris Vian, 1920-1959
Poète, parolier, chanteur et musicien de jazz français


COMPLAINTE DU PROGRÈS

Autrefois pour faire sa cour
On parlait d’amour
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son cœur
Aujourd’hui, c’est plus pareil
Ça change, ça change
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l’oreille
Ah… Gudule!... Viens m’embrasser… Et je te donnerai

Un frigidaire
Un joli scooter
Un atomixer
Et du Dunlopillo
Une cuisinière
Avec un four en verre
Des tas de couverts
Et des pell’ à gâteaux
Une tourniquette
Pour fair’ la vinaigrette
Un bel aérateur
Pour bouffer les odeurs
Des draps qui chauffent
Un pistolet à gaufres
Un avion pour deux
Et nous serons heureux

Autrefois s’il arrivait
Que l’on se querelle
L’air lugubre on s’en allait
En laissant la vaisselle
Aujourd’hui, que voulez-vous
La vie est si chère
On dit : rentre chez ta mère
Et l’on garde tout
Ah… Gudule… Excuse-toi… ou je reprends tout ça.

Mon frigidaire
Mon armoire à cuillères
Mon évier en fer
Et mon poèl’ à mazout
Mon cire-godasses
Mon repasse-limaces
Mon tabouret à glace
Et mon chasse-filou
La tourniquette
À faire la vinaigrette
La ratatine-ordures
Et le coupe-friture
Et si la belle
Se montre encore rebelle
On la fiche dehors
Pour confier son sort

Au frigidaire
À l’efface-poussière
À la cuisinière
Au lit qu’est toujours fait
Au chauffe-savates
Au canon à patates
À l’éventre-tomates
À l’écorche-poulet
Mais très très vite
On reçoit de la visite
D’une tendre petite
Qui ouvre son cœur
Alors on cède
Car il faut qu’on s’entraide
Jusqu’à la prochaine fois.
Et l’on vit comme ça
Jusqu’à la prochaine fois.
Et l’on vit comme ça
Jusqu’à la prochaine fois.


TERRE-LUNE

Quand j’en aurai assez d’entendre
Les enfants pleurer dans le noir
Quand j’en aurai assez de voir
Les villes crouler sous les cendres
Quand j’en aurai assez des larmes
Des cris, du sang et du vacarme
Quand j’en aurai assez du monde
À moi la lune blonde

Refrain

Terre-lune, terre-lune
Ce soir j’ai mis mes ailes d’or
Dans le ciel comme un météore
Je pars
Terre-lune, terre-lune
J’ai quitté ma vieille atmosphère
J’ai laissé les morts et les guerres
Au revoir

Dans le ciel piqué de planètes
Tout seul sur une lune vide
Je rirai du monde stupide
Et des hommes qui font les bêtes
Terre-lune, terre-lune
Adieu ma ville adieu mon cœur
Globe tout perclus de douleurs
Bonsoir!

Couplet 2

Vive la nuit, j’ai levé l’ancre
À moi les pluies d’astéroïdes
Et les comètes à l’œil livide
Diamants éparpillés dans l’encre
À moi les étoiles de miel
Fleurs de topaze et de rubis
À moi le silence éternel
De l’espace infini

Refrain 2

Terre-lune, terre-lune
Voyez se lever le croissant
Lune terrestre au firmament
Bonjour
Terre-lune, terre-lune
Voilà l’Afrique et l’Amérique
Et la raie sombre des tropiques
Autour

Un jour viendra dans ma retraite
Où je verrai, le nez levé
Exploser ma triste planète
Qui se prétend civilisée

Terre-lune, terre-lune
Monde pourri, monde trop vieux
Pierrot là-haut te dit ce soir
Adieu!…

TEXTES ET CHANSONS; Christian Bourgeois Éditeur 1975

13 août 2011

Août et le «flush off» animalier

Le chien ou le chat croyait avoir trouvé un foyer, des amis. Il avait confiance. Mais voilà que du jour au lendemain celui-ci se retrouve abandonné au fond du ravin sur le bord d’une route ou en pleine forêt… Pouvez-vous imaginer la détresse?  

 À lire aussi, Vie de chien 1 : http://situationplanetaire.blogspot.com/2011/01/vie-de-chien.html

Comparativement aux animaux sauvages, les animaux de compagnie sont extrêmement vulnérables puisqu’ils dépendent de nous pour leur survie.

On «flush» bien les humains, alors pourquoi se gêner avec les animaux? «Dégage! un chien c’est trop de trouble, je ne veux plus de toi…»

Admettons que le «maître» n’ait pas «pensé» aux responsabilités ni aux conséquences reliées à l’adoption. Malheureusement, c’est un pattern indécrottable chez les humains : on réalise l’importance de nos actes seulement après coup, trop tard. «Penser avant» demande trop d’effort, et peut-être que cela nous priverait d’un plaisir passager considéré comme légitime, en bons égoïstes que nous sommes.

Les conséquences sur les êtres impliqués importent peu… car notre préoccupation se limite à notre charmante petite personne. C’est ainsi que ça marche sur notre belle planète, du plus banal geste quotidien jusqu’au nucléaire.

Cela étant dit, il y a des manières «civilisées», moins sauvages et cruelles, de se «débarrasser» d’un animal dont on ne veut plus. On peut toujours le ramener dans un centre d’adoption. Voyez l’article «Avant d’adopter un animal», du 24 avril 2011 :  
http://situationplanetaire.blogspot.com/2011/04/avant-dadopter-un-animal.html

Je ne connais personne qui n’a pas lu Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Mais on oublie… Sa description de notre responsabilité vis-à-vis des êtres que nous «apprivoisons» (humains et animaux) me renverse encore!

Mais il arriva que le petit prince, ayant longtemps marché à travers les sables, les rocs et les neiges, découvrit enfin une route. Et les routes vont toutes chez les hommes.
- Bonjour, dit-il.
C’était un jardin fleuri de roses.
- Bonjour, dirent les roses.
Le petit prince les regarda. Elles ressemblaient toutes à sa fleur.
- Qui êtes-vous? leur demanda-t-il, stupéfait.
- Nous sommes des roses, dirent les roses.

Et il se sentit très malheureux. Sa fleur lui avait raconté qu’elle était seule de son espèce dans l’univers. Et voici qu’il en était cinq milles, toutes semblables, dans un seul jardin!

«Elle serait bien vexée, se dit-il, si elle voyait ça… elle tousserait énormément et ferait semblant de mourir pour échapper au ridicule. Et je serais bien obligé de faire semblant de la soigner, car, sinon, pour m’humilier moi aussi, elle se laisserait vraiment mourir…»

Puis il dit encore : «Je me croyais riche d’une fleur unique, et je ne possède qu’une rose ordinaire. Ça et mes trois volcans qui m’arrivent au genou, ça ne fait pas de moi un bien grand prince…» Et couché dans l’herbe, il pleura.

C’est alors qu’apparut le renard :
- Bonjour, dit le renard.
- Bonjour, répondit poliment le petit prince, qui se retourna mais ne vit rien.
- Je suis là, dit la voix, sous le pommier…
- Qui es-tu? dit le petit prince. Tu es bien joli…
- Je suis un renard, dit le renard.
- Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste…
- Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.
- Ah! pardon, fit le petit prince.
Mais après réflexion, il ajouta :
- Qu’est-ce que signifie «apprivoiser»?
- Tu n’es pas d’ici, dit le renard, que cherches-tu?
- Je cherche les hommes, dit le petit prince. Qu’est-ce que signifie «apprivoiser»?
(…)
C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie «créer des liens…»
- Créer des liens?
- Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde…
- Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur … je crois qu’elle m’a apprivoisé…
(…)
Le renard se tut et regarda le petit prince :
- S’il te plaît … apprivoise-moi, dit-il!
- Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.
- On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’y a pas de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi!
- Que faut-il faire? dit le petit prince.
- Il faut être patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est une source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près…

Le lendemain revint le petit prince.
- Il aurait mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai : je découvrirai le prix du bonheur! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur… Il faut des rites.
- Qu’est-ce qu’un rite? dit le petit prince.
- C’est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux!
(…)
Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l’heure du départ fut proche :
- Ah, dit le renard… je pleurerai.
- C’est de ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t’apprivoise…
- Bien sûr, dit le renard.
- Mais tu vas pleurer! dit le petit prince.
- Bien sûr, dit le renard.
- Alors tu n’y gagnes rien!
- J’y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé.
Puis il ajouta :
- Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau d’un secret.

Le petit prince s’en fut revoir les roses :
- Vous n’êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n’êtes rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisées et vous n’avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce n’était qu’un renard semblable à cent mille autres. Mais j’en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.
Et les roses étaient gênées.
- Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c’est elle que j’ai arrosée. Puisque c’est elle que j’ai mise sous globe. Puisque c’est elle que j’ai abritée par le paravent. Puisque c’est elle dont j’ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c’est elle que j’ai écouté se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c’est ma rose.

Et il revint vers le renard :
- Adieu, dit-il…
- Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : one ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.
- L’essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.
- C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.
- Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable de ce que tu apprivoises. Tu es responsable de ta rose…

***
Ce n’est qu’après que les êtres aient disparu de notre vie que nous réalisons à quel point nous avons négligé de reconnaître l’amour inconditionnel qu’ils nous offraient, notamment nos animaux de compagnie. Voyez l’article «Une piste; Pouvez-vous aimer autant que votre chien?», du 6 septembre 2010 : http://situationplanetaire.blogspot.com/2010/05/une-piste.html

Je vous propose aussi un texte particulièrement poignant (reçu par courriel – pour une fois le nom du rédacteur a suivi). L’auteur exprime son regret de n’avoir pas su apprécier à sa juste mesure la présence de sa chienne tandis qu’elle était vivante. (Message ci-après.)

Mon chien est mort

Par Frank Rodi

Et ce n’est pas une expression. Mon chien est bel et bien mort. Mercredi dernier, à 20h16, la vétérinaire nous a dit, quelques secondes seulement avant après lui avoir administré la dose fatale : «Son petit cœur a déjà arrêté de battre.» Elle s’appelait Maya. Un bon chien.

Maya n’avait pas encore quatre ans. Et pourtant, la maladie lui a rongé tout l’intérieur. Au moment d’écrire des lignes, je ne sais toujours pas ce qu’elle avait exactement, mais une chose est certaine, mon chien n’allait pas bien. Je vous épargne les détails, mais il aurait fallu pousser davantage en tests, en échographies, en opérations afin de déceler le ou les problèmes. Elle était malade, elle n’allait pas bien et elle souffrait. Ça demeure une décision difficile à prendre (imaginez pour un être humain!).

Ça m’a fait plus mal que je ne l’aurais pensé. Et aujourd’hui, j’aimerais profiter de ces quelques lignes pour vous parler de Maya. Afin de mieux vivre mon deuil. Juste avant de quitter la pièce où Maya a rendu l’âme, alors que j’avais demandé à ma copine et à son garçon de me laisser seul avec elle, je lui ai murmuré à l’oreille que j’étais désolé. Désolé, Maya, pour toutes les fois où je t’ai ignorée en revenant à la maison alors que toi, tu étais enjouée de me revoir; excuse-moi, Maya, parce qu’à de nombreuses reprises, je te repoussais au lieu de te flatter; pardonne-moi, Maya pour toutes les fois où je te chicanais juste parce que tu occupais la même pièce que moi et que ça m’énervait; je regrette toutes les fois où j’ai chialé parce que tu ronflais trop fort dans le salon pendant que je regardais la télévision; et enfin, désolé d’avoir dit si souvent que tu sentais mauvais, alors qu’en réalité, tu sentais seulement le chien, ce qui est normal, puisque tu en étais un. Un excellent chien. Alors que moi, apparemment, je n’étais qu’un grognon.

Quatre heures après ton départ, je suis à la maison, toi tu n’y es pas, et j’écris ce texte. Seulement quelques heures et évidemment, tu me manques déjà. C’est vrai que maintenant, la maison semble vide. Tu déplaçais tellement d’air! Mais c’était du bon air! Naturellement, c’est maintenant que tu es partie que je me rends compte que je t’appréciais et que, finalement, je vais m’ennuyer de toi.

Encore quelque mots pour dire que je garderai de bons souvenirs de toi, ma petite Maya. D’abord, je me rappellerai longtemps que c’était toujours toi, la première, qui scrutait mon arrivée dans le stationnement lorsque je revenais du travail; chaque fois que j’arrivais avec la voiture, tu m’attendais devant la porte-fenêtre. Je me souviendrai aussi de la façon que tu avais de courir autour de l’auto lorsque tu comprenais que tu allais faire une balade sur les routes : tu ne voulais pas qu’on t’oublie et c’était trop drôle! Et enfin, je garde en mémoire ton côté gardien, puisqu’avec toi dans et autour de la maison, et à ta manière d’accueillir les étrangers, je n’étais pas inquiet pour notre sécurité. Mais tout cela ne restera désormais que du souvenir.

Une dernière chose encore. En revenant à la maison ce soir, il y avait une balle de tennis qui traînait sur le terrain. Et comme à mon habitude, j’ai donné un coup de pied dedans. J’attends encore que tu me la ramènes…

J’espère que tu ne souffres plus et que tu es heureuse.

Au revoir, Maya!
Ton maître grognon  

9 août 2011

Mots d'été 3

Wouf, le mental a cessé de japper...
(Trop drôle ce montage-photo) 

Now! It’s all you have.  

La meilleur manière de prendre les choses du bon côté, c’est d’attendre qu’elles se retournent. ~ P. Ouanich

Le destin conduit celui qui consent et tire celui qui résiste. ~ Cléanthe

La meilleure façon de ne pas avancer est de suivre une idée fixe. ~ Jacques Prévert

La vie nous donne ce qu’on attend, mais ailleurs, autrement, et à contretemps. ~ Alfred Fabre-Luce

Ce qui est dans ton dos est dans ton dos. L’oubli est une science. ~ Félix Leclerc

À quoi arrive-t-on, si l’on arrive – pour le peu de temps qu’on y passera. ~ Eugène Vivier  

Il y a deux façons de ne plus avoir envie de rien : avoir ce qu’on voulait ou être découragé parce qu’on ne l’a pas. ~ Boris Vian

Nous sommes libérés par ce que nous acceptons, mais nous sommes prisonniers de ce que nous refusons. ~ Swâmi Prâjnanpad

Tous les phénomènes qui apparaissent en interdépendance, je dis qu’ils sont vides. Les mots cessent parce que leur message est faux. ~ Nagarjuna

Pour l’amoureux, une jolie femme est un objet de jouissance; pour l’ermite, un sujet de distraction; pour le loup, un bon repas. ~ Adage bouddhique

Tout le bonheur du monde vient d’un cœur altruiste, et tout le malheur du monde de l’amour de soi. ~ Shantideva

Laisse le jeu se faire tout seul, s’élever et retomber, sans rien changer, et tout s’évanouit et recommence à nouveau, sans cesse. ~ Guendune Rimpoche

Nous ne possédons pas les choses, elles nous possèdent. ~ Guy Finley

***

To renounce things is not to give them up. It is to acknowledge that all things go away. ~ Shunryu Suzuki Roshi

Desire nothing, and you’re content with everything. Pursue things, and you’re thwarted at every turn. ~ Ryokan

The time is now, the place is here. Safety is in the present. You can do nothing to change the past, and the future will never come exactly as you plan or hope. ~ Dan Millman

The great way is not difficult. Simply avoid picking and choosing. ~ Joshu

Nothing is more conducive to peace of the mind than not having any opinions at all. ~ G. Christoph Lichtenberg

Stress comes from putting yourself in the position of constantly reacting to others' input.  ~ Sara Schurr (Aranya) 

There’s an important difference between giving up and letting go. ~ Jessica Hatchigan

Life is ours to be spent, not to be saved. ~ D.H. Lawrence

Civilization is a limitless multiplication of unnecessary necessities. ~ Mark Twain

Dusting is a good example of the futility of trying to put things right. As soon as you dust, the fact of your next dusting has already been established. ~ George Carlin

We must be willing to get rid of the life we’ve planned, so as to have the life that is waiting for us. ~ Joseph Campbell

I think I’ll just sit here and wait till life gets better. ~ Ashleigh Brilliant 

It may seem that I have locked myself away from the people of the world, and yet, why is it I have never ceased to think of them? ~ Author unknown

5 août 2011

Douleur et éveil

Dédié aux personnes qui vivent des deuils, partout sur la planète; et dieu sait comme ils sont légions en ce moment…  

  Toutes ces qualités, telles que l’amour, la compassion, la paix intérieure, la beauté… que nous souhaiterions manifester ne portent en réalité qu’un seul nom : CONSCIENCE.

La douleur

Ananda, le cousin et disciple du Bouddha, est resté aux côtés de son maître durant plus de quarante ans, veillant en permanence à satisfaire ses besoins. À la mort du Bouddha, dit-on, Ananda était présent. Il pleurait. Les autres disciples le grondèrent pour son manque d’entendement. Le Bouddha étant parti dans une plénitude absolue, il convenait de se réjouir. Ananda répondit : «C’est vous qui ne comprenez pas. Je ne pleure pas sur le Bouddha, mais sur ma propre personne. Pendant toutes ces années, j’étais constamment avec lui et pourtant, je n’ai pas réalisé l’éveil.» Ananda veilla toute la nuit, en méditation, dans une affliction profonde. Le lendemain matin, raconte-t-on, il était illuminé.

Les grandes souffrances sont potentiellement des moments de transformation majeure. Mais pour que la mutation s’opère, nous devons nous abandonner à la douleur et descendre jusqu’à ses racines, vivre l’épreuve telle qu’elle est sans auto-commisération.

La douleur et la souffrance ne devraient pas vous affliger. C’est une erreur très courante… La douleur a une valeur, la tristesse est là pour vous rendre plus vigilant. Vous ne prenez conscience d’une chose que lorsque la flèche transperce votre cœur et vous blesse profondément. Sans cela, vous ne vous rendez compte de rien. Quand la vie est légère, facile, confortable, vous ne vous posez aucune question. Pourquoi essaieriez-vous de nettoyer le miroir de votre cœur conscient? Mais quand un être cher meurt, une chance vous est donnée. Lorsque votre compagne vous quitte, l’obscurité tombe sur votre vie et la solitude vous torture. Vous aimiez votre femme, elle était le centre de votre vie et voici qu’elle a disparu. Votre douleur et vos larmes sont une occasion bénie de prendre conscience. Utilisez la flèche qui vous a fait tellement mal.

La seule raison d’être de la douleur est de secouer votre sommeil. Quand l’intelligence consciente s’éveille, c’en est fini de souffrir.

TAROT ZEN
Éditions du Gange


***
L’éveil

Le mental influence généralement notre vie de manière soit stupide, soit oppressive. Le Bouddha est si grand qu’il dépasse les étoiles. Au-dessus de sa tête règne le vide pur. Il représente l’intelligence consciente qui s’épanouit en tous ceux qui deviennent le seigneur et maître de leur mental et sont désormais capables de l’utiliser comme le serviteur qu’il est.

Cette lame signifie qu’une clarté cristalline est à présent possible, un détachement enraciné dans le profond silence qui règne au cœur de votre être. Ne cherchez pas à comprendre en termes intellectuels. L’entendement est existentiel, global, en harmonie avec la pulsation de la vie, et c’est un don immense à partager avec autrui.

Nous sommes issus de l’inconnu et y retournons. Mais nous reviendrons, nous l’avons déjà fait des milliers de fois et le ferons encore. Notre essence est immortelle, mais notre corps (la manifestation physique de notre réalité profonde) est éphémère, passager. Notre enveloppe actuelle, notre entité psychosomatique, est constituée d’éléments matériels qui se fatiguent, s’usent et se désintègrent. Notre intelligence consciente, par contre, que le Bouddha et Bodhidharma appelaient le non-mental, transcende tous les phénomènes. Ce non-mental n’a ni commencement ni fin. Il s’exprime puis retourne au silence.

Ce mouvement de balancier entre le connu et l’inconnu se poursuit jusqu’à ce qu’en l’être humain la conscience s’éveille pleinement. Alors, c’est la dernière incarnation; pour cette fleur épanouie il n’y aura plus de retour. Comme elle a découvert son être profond, elle n’a plus besoin de l’école de la vie. Les naissances et les morts successives ne sont rien d’autre qu’un apprentissage. L’être dont le miroir intérieur est nettoyé des voiles de l’illusion a appris la leçon. Pour la première fois, il n’ira plus du connu à l’inconnu, mais du connu à l’inconnaissable.

TAROT ZEN
Éditions du Gange  

2 août 2011

BOOK : La révolution technologique (sous-titrage en français)



Génial...
Complément au message «Conservez vos livres!»

Conservez vos livres!

J’ai beau être en vacances, celle nouvelle-là ne peut passer sous silence. C’est incroyable!  


Nous savons que l’élimination de la connaissance et du savoir est le premier jalon posé par n’importe quel système visant une forme de dictature – «gardons le peuple dans l’ignorance, nous aurons un meilleur contrôle». À différentes époques, on a brûlé les livres sur la place publique et emprisonné/tué des humanistes et philosophes. L’on pourrait aujourd’hui purger autrement, mais le but et le résultat restent identiques.

Alors, gardez vos bouquins, car une potentielle inquisition/indexation ou une soudaine coupure d’accès à l’Internet pourrait vous priver de toute forme de littérature et d’arts. Ainsi, vous ne serez pas complètement démuni, laissé illettré et inculte, n’ayant plus que la télévision pour vous remplir le cerveau de propagande et de malbouffe mentale.

Parenthèse à propos de la télé
La télévision est le plus puissant outil de lavage de cerveau.

Films publicitaires
75% du réseau commercial est payé par les 100 sociétés les plus riches du monde. La télévision est leur médium privé. La passivité du téléspectateur permet l’induction d’un état alpha dans le lobe occipital du cerveau. Les images et les suggestions peuvent alors être implantées directement dans l'esprit. Cet état d'hypnose incite les téléspectateurs à se soumettre inconsciemment et inconditionnellement à l’éternel flot d'images.

Système nerveux
Les images de violence stimulent l'instinct «attaque/défense/fuite» et induisent un cycle «impulsion/suppression» dans le cerveau. Étant donné que le téléspectateur ne peut généralement pas exprimer sa violence pendant qu’il regarde, l’énergie stockée se libérera éventuellement sous forme de comportements anxieux et hystériques généralement associés à l'hyperactivité.

Confusion
L’imagerie se trouve coincée dans un flot continu d'information qui n'a rien à voir avec la séquence temporelle normale des événements de la vie. La vie ordinaire semble alors très ennuyante en comparaison, et d’une extrême lenteur.

Le réel et l’irréel
Les gens qui se nourrissent de télévision perdent souvent leur discernement. Le flot d'images est un mélange constant d’événements réels, semi-réels et de fiction. Tous ces événements fusionnent les uns aux autres et deviennent juste un autre ensemble d'images stockées qui auront toutes une valeur semblable. (!!!)

“I have never seen a bad television program, because I refuse to. God gave me a mind, and a wrist that turns things off.” (Jack Paar)
Fin de la parenthèse

Revenons aux bibliothèques.  

Source de l’article : Radio-Canada
http://www.radio-canada.ca/regions/Ontario/2011/07/27/005-margaret-atwood-librairies-doug-ford.shtml

Mise à jour le mercredi 27 juillet 2011 à 16 h 43 HAE

Margaret Atwood snobée pour sa défense des bibliothèques publiques

L'écrivaine Margaret Atwood

La célèbre romancière canadienne Margaret Atwood a déclenché la colère du conseiller municipal de Toronto Doug Ford en menant une campagne pour protéger les bibliothèques publiques de la Ville.

L'élu, qui est aussi le frère du maire de Toronto, affirme que l'écrivaine devrait se consacrer à l'écriture plutôt que de se mêler de la vie politique.

Margaret Atwood a demandé aux internautes qui sont abonnés à son compte Twitter de signer une pétition visant à empêcher la fermeture des bibliothèques.

La mesure a été recommandée par la firme KPMG, pour permettre à la Ville d'éponger une partie de son déficit budgétaire évalué à 774 millions de dollars pour l'année 2012.

Mais Margaret Atwood joint sa voix au concert de réprobations contre la proposition, qui est loin de faire l'unanimité.

Dans un message qu'elle a redirigé à ses milliers d'abonnés, on peut lire : « Les bibliothèques de Toronto sont menacées de privatisation. Dites au conseil de les garder publiques. »

Plus de 31 000 personnes avaient signé la pétition mercredi matin.

L'écrivaine, très active sur Twitter, a également utilisé le site de microblogue pour se moquer de Doug Ford, après que celui-ci eut déclaré qu'il y avait plus de bibliothèques que de Tim Hortons dans son quartier.

Margaret qui?

Le conseiller municipal répond que l'auteure n'a pas été élue et que peu de citoyens seraient capables de la reconnaître.

Il se vante même de ne pas pouvoir l'identifier s'il la croise dans la rue. Margaret Atwood est pourtant l'une des écrivaines canadiennes les plus connues.

Entre autres distinctions, elle a remporté le Booker Prize, en 2000 pour son roman The Blind Assassin.

Réactions :

Les commentaires du conseiller Ford ont provoqué de nombreuses réactions dans Internet.

Pour l'artiste Charles Pachter, l'invitation de concentrer ses énergies à l'écriture plutôt que de se mêler de politique lancée par Doug Ford à Margaret Atwood est inacceptable.

«Tout citoyen, toute citoyenne a le droit de commenter la vie municipale.»
~ Charles Pachter

Deux commentaires à cet article de R.C. :

«Quand on n'est même pas capable de reconnaître une romancière aussi célèbre que M. Atwood, on ne s'en vante pas, et on s'abstient aussi de suggérer qu'il faudrait ouvrir plus de Tim Hortons.»
~ Étienne Lareau

«Les bibliothèques servent à diffuser la culture et à permettre à ceux qui n'ont pas les moyens d'acheter des livres d'avoir accès à la littérature et la connaissance autre que ce qui est enseigné à l'école. C'est un formidable outil d'éducation.

KPMG est une firme comptable... les comptables comptent ce qui est comptabilisable, et les bienfaits de la lecture et de l'acquisition d'une plus grande culture ne fait pas partie des bénéfices sociaux comptabilisables... Je doute très fortement que KPMG se préoccupe le moindrement des effets de ces coupures. Le social, l'éducation, la culture, c'est pas leur créneau. Leur créneau, c'est le privé et comment le privé peut faire encore plus de cash.

Quant au conseiller Ford, il démontre autant d'ignorance brute que son digne frère le maire de Toronto. Quand on élit des gens au discours aussi primaire que celui de ces deux-là, il ne faut se surprendre de rien.

Toronto est pogné avec un maire encore pire que le nôtre: tout pour le secteur privé... mais les Torontois l'ont élu. Un jour, l'ère des épais finira... quand ils auront suffisamment détruit leur ville, chacun à leur façon.»  

~ Lorraine Turpin 

-- Plein de commentaires intéressants sur le site.
Voyez aussi le message qui suit -- Fernando Baez et Victor Hugo

Disparition des livres


«Là où l'on brûle les livres, on finit par brûler des hommes».
C'est par cette citation d’Heinrich Heine que débute cette passionnante et terrifiante enquête sur l'histoire de la destruction des livres, de l'Antiquité à nos jours. Fernando Baez remonte à l'anéantissement des tablettes sumériennes, évoque le saccage de la bibliothèque d'Alexandrie, les grands classiques grecs disparus, l'obsession d'uniformité  de l'empereur chinois Shi Huangdi, les papyrus brûlés d'Herculanum, les abus de l'Inquisition, la censure d'auteurs tels que D.H. Lawrence, James Joyce ... Traduit en douze langues, cet ouvrage érudit d'un passionné de la première heure, passionnant de bout en bout, démontre que, loin d'être détruits par ignorance, les livres sont anéantis par volonté d'effacement de la mémoire et de l'histoire, c'est-à-dire de l'identité des peuples.
***
Je repasse «À qui la faute?» de Victor Hugo; déjà publié en 2010 dans ce blog «Le savoir perdu».
À qui la faute?
- Tu viens d'incendier la Bibliothèque ?
- Oui. J'ai mis le feu là.

- Mais, c'est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs d'œuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire,
Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans le divin monceau des Eshyles terribles,
Dans Homères, des Jobs, debout sur l' horizon,
Dans Molière, Voltaire, et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C'est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ;
Il luit parce qu'il brille et qu'il les illumine.
Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine ;
Il parle, plus d'esclave, et plus de paria.
Ouvre un livre, Platon, Milton, Beccaria ;
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille ;
L'âme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu'eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloître ;
A mesure qu'il plonge en ton cœur plus avant,
Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l'homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C'est à toi, comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints !
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l'erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un nœud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l'ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c'est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela toi !

- Je ne sais pas lire.

25 juin 1871; L'Année Terrible, VIII, 1878