11 novembre 2019

À la mémoire des animaux de guerre

Place du Carrousel
vers la fin d'un beau jour d'été
le sang d'un cheval
accidenté et dételé
ruisselait sur le pavé
Et le cheval était là
Debout
Immobile
sur trois pieds
Et l'autre pied blessé
blessé et arraché
pendait
Et le cheval se taisait
le cheval ne se plaignait pas
le cheval ne hennissait pas
il était là il attendait et il était si beau si triste si simple
et si raisonnable
qu'il n'était pas possible de retenir ses larmes

– Jacques Prévert

Cheval de guerre abandonné

«Je ne comprends décidément pas pourquoi il est plus glorieux de bombarder de projectiles une ville assiégée que d’assassiner quelqu’un à coups de hache.» ~ Fiodor Dostoïevski (1821-1881)

Moi non plus! Et je ne vois aucune raison d’être fiers et de rendre hommage aux hommes stupides qui participent aux guerres orchestrées par des hommes-empires stupides. Qui plus est, comme nous tuer entre humains ne suffit pas à étancher notre appétit pour la cruauté, nous contraignons des êtres intelligents comme les chevaux, les chiens, etc., à collaborer à nos ignominies, à nos actes les plus morbides et psychotiques. Ce que nous faisons à nos meilleurs amis est totalement méprisable et inacceptable.

   «L'homme fut créé tel un animal sanguinaire et je crois qu'il aura toujours soif de sang, et qu’il s’organisera pour en avoir. Je pense qu'il est de loin le pire animal qui existe; et le seul qui soit indomptable.» (What Is Man?)
   «L’homme est le seul animal qui donne dans l’atrocité des atrocités : la Guerre. Il est le seul qui rassemble ses frères pour aller calmement exterminer ses semblables de sang froid. Il est le seul animal qui, pour un salaire minable, marche et tue des étrangers de sa propre espèce qui ne lui ont fait aucun mal et avec lesquels il n'est pas en conflit. Et pendant les intervalles entre les guerres, il lave ses mains souillées de sang en travaillant pour la ‘Confrérie universelle de l’homme’.» (Lettre à William Dean Howells, 1899)

~ Mark Twain

L’horreur est humaine

Devoir de mémoire mon œil. On se souvient pour mieux récidiver avec des tactiques militaires plus efficaces et sophistiquées pour éliminer l’ennemi. Les guerres ont toujours les mêmes motifs – rivalités politiques, économiques et colonialistes – et sont financées par ceux qui ne se battent jamais mais qui élaborent des stratégies sur des cartes géographiques maintenant modélisées. Les États tirent grand profit de la guerre pour accroître leurs pouvoirs et leurs domaines de compétences. À la tête des forces armées on trouve des hauts-gradés dont plusieurs démontrent des caractéristiques de psychopathe. Les budgets alloués à l’industrie de la guerre ne cessent d’augmenter. Donc, l’espèce la plus sanguinaire (l’humain) perpétue les mêmes écoeurantes boucheries, à pied, à cheval, en chars d’assaut, en bombardiers, en sous-marins et à drones. Bien sûr, les militaires participent à des opérations de sauvetage en cas de catastrophes naturelles – incendies, inondations, famines, etc. – mais les pompiers, les membres de la Croix rouge ou de Médecins sans frontières le font aussi sans s’entraîner à tuer leurs semblables.

On peut penser que la Première Guerre mondiale n’était qu’une avant-première de la Seconde, une sorte de test. Aujourd’hui, les guerres ne sont pas «mondiales» comme tel, car la stratégie consiste à attaquer un peu partout, ouvertement ou sournoisement, en vue de s’approprier les biens et les ressources d’autrui. Rien de nouveau, les voleurs et les envahisseurs ont toujours procédé ainsi : «Donne-moi ta femme, tes enfants, ta terre, ta maison, ton cheval, ta charrette, ton arme, ou ton pétrole, tes métaux rares, ton uranium, ton lithium, ton or, tes diamants, sinon je te tue.»

Voulez-vous être poignardé, abattu, asphyxié, brûlé vif ou bombardé?

Les soldats qui ont survécu à l’une ou l’autre des deux grandes guerres du siècle dernier pouvaient bien devenir fous après avoir eu sous les yeux tant de carnages, de boucheries.

Chevaux de guerres portant des masques à gaz. Horrifiant! 

Les animaux de guerre

On estime qu’environ 14 millions d’animaux furent enrôlés durant la Première Guerre mondiale – chevaux, mulets, bœufs, ânes, chiens, pigeons voyageurs... En plus du lourd bilan humain (9 millions de morts au cours du conflit), on oublie souvent que la Grande Guerre a entraîné d’énormes pertes animales. Les chevaux ont été les plus touchés, avec environ 10 millions de chevaux furent tués entre 1914 et 1918. Une fois la guerre terminée, beaucoup de «rescapés» ont dû être abattus en raison de leurs blessures, de leur grand âge, ou simplement parce qu’on ne leur trouvait plus d’utilité. En Australie par exemple, sur 13 000 chevaux enrôlés, 15 % ont été euthanasiés à l’issue du conflit car on ne savait pas où les placer. Une bien triste fin pour ces héros de guerre...

Source :

Crédit photo : Yva Momatiuk / John Eastcott. Comme le dit si bien Esther Granek «T’es pas beau l’Humain! ... Le cheval a plus de noblesse en chaque patte, en chaque fesse, que toi déployant ton meilleur». Poème intégral :

«J’ai vu tellement de chevaux mourir. Ils hennissaient. Et ils pleuraient. Je ne savais pas que les chevaux pleuraient. Ils étaient tombés et ne pouvaient plus se relever. Ils luttaient contre la mort, leurs flancs éventrés, ils se vidaient de leur sang par tellement de blessures... Certains avaient baissé les armes et attendaient la fin sans bouger, les yeux grands ouverts. De temps à autre, leurs naseaux frémissaient un peu plus fort. Il y avait une telle tristesse dans leur expression... Pour moi, ce sont les victimes les plus innocentes de toute cette guerre [14-18]. Toutes les nuits je rêve des chevaux.» (Charlotte Link, La maison des sœurs)

Photo : carnage d’équidés / archives Robin des Bois  

Le vétéran canadien A. Lloyd Swick, décédé à l’âge de 94 ans en 2017, avait servi en Corée, en Inde au Pakistan et en Haïti, et il réclamait un monument commémoratif en hommage aux animaux de guerre. À sa plus grande joie, l’Animals in War Memorial a été inauguré au parc de la Confédération, le 3 novembre 2012 au centre-ville d’Ottawa.
   Ce monument rend hommage aux animaux qui ont servi aux côtés de leurs compagnons humains. Cet hommage est symboliquement installé près du Monument de la guerre des Boers, une guerre pour laquelle le Canada a fourni 50 000 chevaux aux troupes à cheval.
Principaux services rendus :
– Les mules transportaient des sacoches et des pièces d’artillerie.
– Les chevaux transportaient les troupes et tiraient les canons de campagne.
– Les pigeons voyageurs transportaient des messages vers des destinations précises.
– Les chiens étaient messagers, assistants médicaux, détecteurs de mines et ils participaient à des opérations de recherche et de sauvetage. Les chiens font toujours partie des forces armées canadiennes.

Le lieutenant-colonel John McCrae et son chien Bonneau – Bibliothèque et Archives Canada/CC BY 2.0

Lectures suggérées

Bêtes des tranchées. Des vécus oubliés.
Éric Baratay
Éditions CNRS, 2013


11 millions d'équidés, 100 000 chiens, 200 000 pigeons : les animaux ont été enrôlés en masse dans la Grande Guerre, pour porter, tirer, guetter, secourir, informer... Les tranchées ont également abrité des milliers d'animaux domestiques ou de ferme abandonnés par des civils en fuite, et des animaux sauvages coincés au milieu du front, mais aussi des rats, des mouches, des poux, attirés par l'aubaine. Parfois pourchassés, plus souvent gardés et choyés, ils ont fréquemment aidé les soldats à survivre dans l'enfer, à s'accrocher à la vie, à occuper leur temps. Mais, alors que les combattants de tous bords ont beaucoup évoqué ces compagnons de guerre, nous les avons oubliés.
   Ce livre invite à retrouver ces «soldats à quatre pattes» et tous ces animaux ayant vécu la guerre en empruntant leur point de vue, de manière à restituer leurs vécus, leurs actions, leurs émotions, leurs coopérations ou leurs résistances, leurs souffrances et leurs destins, afin aussi de mieux comprendre les attitudes et les sentiments des soldats. L'auteur nous convie à suivre l'itinéraire de ces bêtes des tranchées, de leur enrôlement à leur sortie de guerre, dans un panorama international des deux côtés du front ouest.

Les animaux dans la Grande Guerre
Jean-François Saint-Bastien
Éditions Sutton, 2014


«Des poux, des rats, des barbelés, des puces, des grenades, des bombes, des trous d’obus, des cadavres, du sang, de l’eau-de-vie, des souris, des chats, des gaz, des canons, de la boue, des balles, des tirs de mortier, du feu, de l’acier, c’est ça, la guerre! L’oeuvre du diable!» ~ Otto Dix, peintre et soldat de la Grande Guerre.
   Dans cette funeste énumération, on trouve quelques animaux, des nuisibles surtout, mais il y en avait bien d’autres sur le front. Ainsi, chevaux, chiens et pigeons avaient un rôle militaire. Présents aux côtés des soldats, ils assumaient des tâches logistiques ou de transmission. Dans cet ouvrage très illustré et très documenté, Jean-François Saint-Bastien déniche les bêtes et bestioles de tout poil qui furent les amies ou les ennemies du soldat. Vous y apprendrez que l’équivalent de la Croix-Rouge existait pour les chevaux et que les chiens aussi étaient réquisitionnés pour l’effort de guerre. Vous découvrirez des héros à quatre pattes et des sauveteurs ailés, ou encore des recettes miracles utilisées pour se débarrasser de la vermine.  
   L’auteur décortique également la symbolique animale utilisée dans la propagande et nous montre comment les soldats rendaient hommage à leurs compagnons d infortune. Il livre ici une approche originale et inédite de la première guerre mondiale.

Encore des illusions sur les humains?

Je suis d’accord avec les propos de John Gray qui perçoit l’humanité comme «une espèce rapace déterminée à détruire toutes les autres formes de vie; les humains ne peuvent pas détruire la terre, mais ils sont capables d’anéantir totalement l’environnement qui les soutient».
   Extraits d’une critique de son ouvrage The Silence of Animals (2013) : 
«Les Napolitains affamés en 1944 chassaient et consommaient des chats errants, ou se nourrissaient de poissons tropicaux trouvés dans l'aquarium de la ville; les prisonniers soviétiques internés par les Nazis bouffaient les cadavres des autres détenus tels des meutes de chiens voraces. Voilà ce qui arrive quand les faux-semblants de civilisation et d'humanisme dégringolent – ils ne sont guère plus qu’une prétention qui procure un support moralisateur à la religion. Dans le jardin d’Éden, Dieu a flatté l’homme en lui accordant la suprématie sur les autres animaux; la vérité est que notre capacité de rationalisation nous a effectivement permis de nous comporter comme des bêtes.
   La barbarie est une maladie de la civilisation. Toutes nos institutions – les familles et les Églises, les forces policières – sont impliquées dans la mesquinerie humaine. Il est absurde de croire à l'évolution de notre espèce ou à l'amélioration progressive de la société : au Congo Belge ou dans la Russie stalinienne ou en Iraq, en Iran et en Syrie, des idéologues qui s'extasient sur la régénération du monde entier comptent sur les massacres à grande échelle pour établir leur version personnelle du ciel sur terre.»

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