20 juin 2011

Symbolique florale 1

Il est dans la nature humaine non seulement de vivre et de se reproduire, mais aussi de chercher des réponses aux mystères de l’Univers. Nombre de ces mystères sont au-delà de toute explication, aussi l’être humain utilise-t-il le langage des symboles pour les représenter. Qu’il vive dans une société industrialisée ou dans une communauté traditionnelle ayant peu évolué depuis des millénaires, l’homme s’entoure de signes, d’images et d’idées souvent éminemment symboliques. La plupart d’entre nous ignorent généralement la signification – et souvent la présence même – de ces signes, et ainsi tout un arrière-plan culturel nous échappe-t-il.

Un signe est un objet ou une idée qui, de la manière la plus directe possible, représente ou désigne un autre objet. Un symbole est nettement lié à un signe et les deux mots sont souvent utilisés l’un pour l’autre, mais le symbole est quelque chose qui, à travers sa nature ou son apparence, reflète ou représente quelque chose de plus profond que lui.

Au fil des siècles, les symboles ont gagné en signification et en complexité, influencés par les différents contextes culturels. Cependant, les sujets de préoccupation sont restés relativement constants : fécondité de la race humaine, fertilité du sol, naissance, vie, mort. Dans le monde entier, les symboles on été reconnus pour leur aptitude à traduire et à représenter les vérités profondes.

La nature

La nature est un trésor dans lequel l’homme a puisé de nombreux symboles. Le soleil, la lune et les étoiles font partie du langage symbolique de toutes les civilisations. Les plantes et les fleurs sont riches de sens et souvent reliées à des thèmes comme l’amour ou la fertilité. Les animaux, avec leurs innombrables particularités physiques, ont inspiré dans chaque culture les associations symboliques les plus variées.


Mythes et légendes à propos des fleurs (fortement teintés de superstitions comme on peut le constater...)

De tout temps et dans chaque culture, les fleurs ont tenu une place particulière dans le cœur et la vie des individus. Dans les temps anciens, certaines fleurs étaient considérées comme les formes matérielles des dieux. Les gens les vénéraient, les employaient dans les rituels et leur attribuaient des pouvoirs magiques. Un bouton de fleur était le symbole d’une nouvelle vie, mais les fleurs elles-mêmes accompagnaient presque toujours les morts jusqu’à leur dernière demeure. Les motifs floraux décorent les lieux de culte et sont incorporés dans la bijouterie, les tissus et le mobilier. Le langage des fleurs est également une tradition fortement implantée dans chaque culture.

L’iris
Son nom vient de la déesse grecque de l’Arc-en-ciel qui transportait l’âme des femmes vers l’au-delà. Au Japon, l’iris est la fleur du printemps. Elle possède une valeur protectrice et purificatrice. Des plants d’iris étaient parfois cultivés sur le toit de chaume des maisons.

La jacinthe
Le dieu grec Apollon créa cette fleur à partir du sang de son ami Hyacinthe, qu’il avait accidentellement tué en lançant un disque. Chez les chrétiens, cette fleur est symbole de prudence.

Le myosotis
La légende raconte qu’un jeune homme se noya en voulant cueillir cette fleur pour sa bien-aimée. Le surnom de cette fleur, «ne m’oubliez pas!», rappelle ses dernières paroles. Elle est le symbole de l’amour désespéré.

La pensée
Comme son nom ,Indique, cette fleur est liée aux pensées, au souvenir et à l’amour. Placée sur les yeux d’un dormeur, les pensées forceront celui-ci à tomber amoureux de la première personne qu’il (ou elle) verra à son réveil. C’est également la fleur de la Saint-Valentin.

La violette
Une nymphe échappa à Apollon en se métamorphosant en violette. Elle est le symbole de l’humilité

Le cyclamen
Autrefois dédié à la Vierge Marie, le centre de cette fleur symbolisait son cœur ensanglanté. Employé jadis dans les philtres d’amour, il est aujourd’hui symbole de volupté.

L’orchidée
En Chine, l’orchidée est symbole de perfection et de fécondation. En Angleterre, les taches pourpres de ses pétales représentent le sang du Christ.

La passiflore
Souvent représentée dans les vitraux, cette fleur symbolise la passion du Christ. Les Espagnols pensaient qu’elle poussait au pied de la Croix, d’autres y reconnaissaient les blessures de Jésus, d’autres encore voient dans cette fleur l’appel divin à la conversion.

L’anémone
Son nom vient du grec anemos vent»). Elle est le symbole de la nature transitoire de la vie. Dans la mythologie grecque, les anémones naquirent du sang d’Adonis et représentent donc la mort. Fleur couleur de sang, elle symbolise la richesse de la vie ainsi que sa précarité.

La pivoine
Jadis, cette fleur possédait des pouvoirs magiques. Les Grecs l’employaient pour éloigner les mauvais esprits. Les Japonais l’associaient à la virilité, au bien-être matériel et à la chance. En Chine, symbole d’amour et de printemps, elle était liée au mariage et à la fécondité; on la retrouve souvent en motif dans les temples.

Le coquelicot
Cette fleur symbolise le dernier sommeil. La légende prétend que les innombrables coquelicots qui ont éclos après la bataille de Waterloo naquirent du sang des soldats au combat.

L’œillet
Dans les portraits de la Renaissance, il est symbole de fiançailles. En Chine, l’œillet est le symbole courant du mariage.

Source :
The Illustrated Book of Signs and Symbols
Dorling Kindersley limited
Recherche/édition : Emma Foa, Shirin Patel
Traduction : Jean-Jacques Schakmundès

Symbolique florale 2

Mythes et légendes à propos des fleurs


La rose

Plus que toute fleur, la rose et son symbolisme font partie intégrante de l’inconscient de l’humanité. Pour différente cultures, la rose représente la jeunesse, la pureté, la perfection et l’amour. Elle est la fleur des fiançailles, du mariage mais aussi de la mort. On la distille pour en faire des parfums, des remèdes et des philtres d’amour. En Occident, on disait qu’une rose suspendue au-dessus d’une table indiquait que tout secret devait être gardé, image qui a également inspiré la rosace centrale des plafonds victoriens. Dans le catholicisme, le rosaire était à l’origine composé de fruits d’églantier, une rose sauvage.

La rose rouge
La rose rouge, archétype de la beauté, était consacrée à Vénus. Aujourd’hui encore, on la considère comme une messagère d’amour. Dans les légendes chrétiennes, la rose rouge aurait été teintée par le sang du Christ et la Madone est parfois représentée avec une rose rouge à la main. Durant la guerre des Deux-Roses, en Angleterre (1455-1485), la rose était l’emblème de la maison Lancastre.

La rose blanche
Considérée comme la fleur de la lune, la rose blanche est symbole de charme, de virginité et d’intimité. Représentant l’eau, elle s’oppose parfois au feu de la rose rouge. Elle était l’emblème de la maison d’York durant la guerre des Deux-Roses.

La rose Tudor
La rose Tudor, avec ses pétales extérieurs rouges et ses pétales intérieurs blancs, symbolise l’union des deux maisons royales, les York et les Lancastre. Henry Tudor adopta cette rose comme emblème lorsqu’il épousa Elisabeth d’York.

La rose jaune
Symbole de l’État du Texas, aux États-Unis, la rose jaune est par ailleurs souvent associée à la jalousie et à l’infidélité. En 1759, l’ordre de la Rose d’Or fut créé par décret papal, une distinction destinée principalement aux souveraines catholiques.

Les pétales
À l’époque romaine, les pétales de rose étaient un bien recherché. Les dames les étalaient sur leur visage dans l’espoir de retarder l’apparition des rides. Lors de banquets, les convives en plongeaient dans leur vin pour éviter l’ivresse, et les armées victorieuses rentraient chez elles par des rues jonchées de pétales de roses.

La rosace
La rosace, par sa composition, associe le symbolisme de la rose à celui de la roue. Elle représente à la fois l’aspiration à la plénitude et à l’harmonie et la réalisation de ces sentiments. Les rosaces, qui apparurent en France avec l’art gothique, sont des structures symboles d’éternité. Elles ont été comparées aux mandalas, supports de la méditation en Orient, dans lesquels les innombrables lignes qui mènent à leur centre représentent les voies de l’illumination.


Le lotus

Le lotus est l’un des plus anciens symboles, notamment en Asie. Sa longue tige symbolise le cordon ombilical qui relie l’homme à ses origines, et sa fleur harmonieuse la pureté à laquelle aspire l’âme humaine. Le lotus aux mille pétales représente le soleil émergeant du cosmos. Dans la mythologie hindoue, le dieu Brahma naît d’une fleur de lotus qui avait poussé sur le nombril de Vishnu dormant à la surface de l’eau. Il symbolise le soleil et le cycle naissance-renaissance, car ses pétales s’ouvrent à l’aube et se referment au crépuscule.

La fleur de la perfection
Le lotus est une fleur immaculée qui pousse au milieu des marécages. Ses pétales s’ouvrent et se referment avec le jour. Son imagerie est un symbole puissant en Orient.

Dieux He-He
En Chine, le lotus représente la pureté, la perfection et la grâce spirituelle associées à l’abondance de l’été. Les deux He-He – jumeaux de prospérité – portent chacun un lotus dans une jarre. Les He-He eux-mêmes symbolisent la concorde et l’harmonie conjugale.

La première fleur d’Égypte
Souvent employée en décoration, le lotus incarne le pouvoir royal. Il fut associé aux dieux Nefertoum et Rê, ce dernier souvent représenté enfant dormant sur un lotus. Les chapiteaux des colonnes égyptiennes présentent des motifs à lotus, soit en bouton, soit en fleur.

Un symbole de fécondité
Le lotus est souvent associé, notamment en Inde, à la déesse mère.

Un joyau sur un lotus
Dans la cosmologie bouddhiste, le lotus symbolise la pureté et les eaux primales d’où est sortie toute vie. Sa beauté, née de la vase et de l’eau, l’associe aux aspirations et aux potentialités humaines. Çakyamuni, un avatar du Bouddha, est souvent représenté trônant sur un lotus qui indique la vérité de sa nature. Dans l’imagerie bouddhique, le lotus aux mille pétales soutient le Bouddha; une icône de l’illumination.

Source :
The illustrated Book of Signs and Symbols
Dorling Kindersley limited
Édition : Emma Foa, Shirin Patel
Traduction : Jean-Jacques Schakmundès

Symbolique florale 3

Mythes et légendes à propos des fleurs


Le narcisse
On disait autrefois que la douce et entêtante odeur du narcisse rendait fou. Le narcissisme est synonyme de vanité et la fleur symbolise ses dangers. Dans la Bible, le narcisse symbolise le printemps et donc l’amour humain ou divin. En Chine, sa floraison lors du nouvel an annonce beaucoup de bonheur.

Le mythe grec de Narcisse
Dans la mythologie, le jeune Narcisse repoussa les avances de la belle nymphe Écho, qui ne savait que répéter les derniers mots entendus. Pour punition, les dieux décrétèrent qu’il tomberait amoureux de sa propre image. Lorsque Narcisse se mira dans l’eau de la fontaine, il fut incapable de se détourner de son reflet, se languit et mourut. Il fut alors changé en une fleur qui prit son nom et il pousse sur les terrains humides.

Le lis
Le lis blanc est le symbole, en Occident, de la pureté et de la perfection. Il est aussi symbole de paix et d’innocence. Le lis serait né du lait de la déesse Junon. Pour les juifs, il est le symbole du peuple élu et, pour les chrétiens, celui de l’abandon en la providence divine. La fleur de lis était l’emblème de la monarchie française.

Le lis et la chrétienté
Dans le Nouveau Testament, Jésus parle du lis comme symbole de pureté et d’abandon en la providence divine. La blancheur du lis étant signe de pureté, aussi l’a-t-on souvent associé à la Vierge Marie. On le représente généralement dans les peintures de l’Annonciation, soit dans les mains de l’ange Gabriel, soit dans un vase. Le lis est la fleur de Pâques et on le voit souvent associé au glaive dans les représentations du Jugement dernier, symbolisant l’antagonisme entre l’innocence et la culpabilité Le lis est lié à l’idée de chasteté et se trouve être l’emblème d’un certain nombre de saints : Joseph, Catherine de Sienne, François d’Assise, Thomas d’Aquin et François Xavier.

Le jasmin
Cette fleur particulièrement parfumée est très appréciée en Inde. Elle est symbole d’amour et se retrouve dans les guirlandes nuptiales. En Chine, le jasmin est emblème de beauté.

La primevère
La primevère annonce le printemps et la fin de l’hiver. Elle est associée à la pureté et à la jeunesse. Dans le folklore germanique, celui qui la porte trouvera un trésor caché.

Le muguet
Il est la fleur d’Ostara, déesse nordique du printemps. Dans toute l’Europe, il représente le printemps et la vie nouvelle. En certains endroits, il se vend traditionnellement dans les rues lors de la fête du Travail, le 1er mai. Il représente l’espoir et la fin des peines.

Le magnolia
Cette fleur est, en Chine, symbole de beauté féminine et de gentillesse. Elle était la propriété exclusive de l’empereur de Chine et le don d’un plant de magnolia était considéré comme une distinction particulièrement remarquable. Le magnolia est également associé à une héroïne de l’opéra chinois qui porte le nom même de la plante : Mu-Lan. Mu-Lan se déguisa en homme pour combattre sous la bannière de son père.

La marguerite
Cette fleur, qui représente l’innocence, est souvent un des attributs de la Vierge. Elle est également l’emblème floral de la déesse mère germanique Freya.

Le chèvrefeuille
Offert entre fiancés, en France, le chèvrefeuille symbolise leur union et représente l’amour généreux. Il fut utilisé dans les philtres et charmes divers.

Le crocus
On croyait jadis qu’une guirlande de crocus protégeait de l’ivresse. Le crocus, communément appelé safran, était hautement prisé dans les temps médiévaux à cause de ses propriétés tinctoriales. Son jaune vif est symbole de lumière.

Le tournesol
Dans la mythologie grecque, Clytie se métamorphosa en tournesol, cette fleur qui est toujours tournée vers le soleil, parce qu’elle vouait un amour fou à Apollon, le dieu du soleil. Les écologistes anglo-saxons ont adopté le tournesol comme symbole car il absorbe les substances polluantes aériennes.

L’œillet d’Inde
En Chine, l’œillet d’Inde «fleur de dix mille ans», est symbole de longévité. Les mexicains disent qu’il est teinté du sang des Aztèques massacrés par les Espagnols en quête de l’or des Indiens.

Le chrysanthème
En Chine et au Japon, le chrysanthème est l’emblème de l’automne, de la longévité, de l’érudition et de la félicité. Les Japonais l’ont adopté comme emblème national et comme sceau de la famille impériale.

Source :
The illustrated Book of Signs and Symbols
Dorling Kindersley limited
Édition : Emma Foa, Shirin Patel
Traduction : Jean-Jacques Schakmundès

17 juin 2011

Le feu

Étrange. Juste avant que des incendies ne fassent rage dans les provinces de l’ouest en mai dernier, je relisais des passages du roman «Rue Deschambault» de Gabrielle Roy.

Une poignante description qui nous montre une fois de plus que nous n’avons en définitive aucun pouvoir sur les éléments lorsqu’ils se déchaînent.


Extraits

Le puits de Dunrea

Lorsque des personnages influents du Gouvernement, des chefs du bureau de Colonisation demandaient à visiter des colonies, papa toujours les emmenait à Dunrea. Et Dunrea aida sa carrière, lui valut de la considération… Les compagnies de chemins de fer dépêchèrent des photographes prendre des vues de la Rivière Perdue; et le Canadian Pacific Railway tira un grand nombre de photographies de Dunrea pour les envoyer un peu partout dans le monde, en Pologne, en Roumanie, tenter des immigrants. Car le C.P.R. faisait beaucoup d’argent à transporter des immigrants. Mon père rencontra un jour un pauvre Tchèque qui lui confia être venu au Canada rien que pour avoir vu une affiche bien tentante : une rivière, des blés dorés, des maisons comme «chez nous pourtant»… Et maintenant ce Tchèque travaillait dans une mine.
()
En ce temps-là, lui avait raconté papa [à Agnès], le feu de Prairies couvait toujours quelque part en Saskatchewan. Cette province si dépourvue d’eau de pluie, si venteuse, était vraiment la terre de feu. Tant elle était sèche, le soleil tout seul, jouant sur des pailles ou sur un tesson de bouteille, pouvait mettre la prairie en flammes! Et si un courant d’air un peu vif s’élevait alors, aussitôt le feu partait à courir comme le vent lui-même. Et le vent en cette partie du monde était déjà un fou furieux qui couchait les moissons par terre, déracinait les arbres et parfois arrachait leur toit aux bâtiments. Tout démoniaque qu’il fût, il laissait tout de même l’herbe rase au sol, quelque chose de vivant. Mais derrière le feu, il ne restait jamais que des carcasses de petits daims, de lièvres poursuivis par les flammes, rejoints par elles et qui mouraient parfois en pleine course… et longtemps ces carcasses empuantissaient l’air, car, là où le feu avait passé, même les oiseaux de proie se gardaient de venir manger les yeux des bêtes mortes. Ce spectacle était assez fréquent en bien des régions de la Saskatchewan, et le cœur avait peine à supporter une ruine si complète.

Les Petits-Ruthènes avaient toujours fait grande attention au feu; si, de temps en temps, ils devaient brûler des souches ou de mauvaises herbes, ils attendaient une journée bien calme; et, le feu ayant accompli son ouvrage, ils l’éteignaient en dispersant les braises, puis en jetant dessus de la terre fraîche. Du reste, dans leur oasis toujours humide, au murmure de la Rivière Perdue, comment auraient-ils pu vraiment craindre le feu?

Or cet été-là fut sec et brûlant. Même dans la Rivière Perdue l’eau baissa de plusieurs pieds. Et un feu s’alluma, par la seule faute du soleil probablement, à vingt milles au nord de Dunrea. Le vent poussa d’abord dans une autre direction. Mon père campait dix-huit milles plus loin, dans un territoire qu’il parcourait avec des arpenteurs. Dans la nuit il s’éveilla. Le vent avait changé. Il était plus violent et chargé d’une âcre fumée qui faisait mal aux yeux et à la gorge. Peu après arriva un messager à cheval. Il dit que le feu avançait vers Dunrea. Mon père sauta dans son break; il négligea de suivre le chemin assez plein de détours en cette partie du pays; autant qu’il le pouvait, il coupa court à travers les ronces, les petits marais asséchés; Dolly lui obéissait bien, quoiqu’elle fût blessée par la pointe aiguë des buissons. Derrière lui, comme il traversait ces savanes lugubres, mon père voyait le feu le suivre de loin et il entendait le grondement. Il pria pour la Rivière Perdue. Il espérait une autre saute du vent, qui porterait le feu ailleurs, n’importe où, sauf sur Dunrea. Ce genre de prière, convint-il, n’était peut-être pas une bonne prière. Pourquoi, en effet, prier pour ces Ruthènes plutôt que pour les pauvres fermes isolées sur la route de la Rivière Perdue? Le malheur qui frappe ceux qu’on aime, est-il plus grand, se demandait mon père, que celui qui frappe des inconnus?

Arrivant à Dunrea, il commanda aux hommes de prendre leurs chevaux, leurs charrues et de se hâter de labourer une large ceinture autour du village. Il mit d’autres hommes à creuser des tranchées. Le ciel était devenu tout rouge… et cela aidait les travaux puisqu’on y voyait comme en plein jour. Mais quel jour étrange! Quelle abominable clarté silhouettait les bêtes affolées, les hommes courant, le geste, l’attitude de chaque ombre agitée, mais sans révéler les visages, en sorte que les vivants paraissaient noirs sur l’horizon. Puis le feu prenant encore plus de force, il se divisa et vint de deux côtés à la fois sur la colonie. Papa commanda aux femmes de partir en emmenant les enfants, les vieillards. «Le moins de choses possibles, leur cria-t-il. Vite… laissez vos meubles… laissez tout…»

Mais combien il fut étonné par ces femmes qu’il avait cru si dociles! D’abord elles ne voulurent pas quitter les tranchées qu’elles creusaient, côte à côte avec les hommes. Papa courait de l’une à l’autre, en prenait même quelques-unes aux épaules et les bousculait un peu.

Oh, les femmes têtues! Dans leurs maisons, elles se mirent alors à ramasser cent objets inutiles : des matelas, des édredons, des marmites.

- Est-ce le temps de penser à cela! leur criait papa en colère.

Mais elles retournaient encore dans leur maison, l’une pour prendre sa cafetière, l’autre une tasse fine.

Les chariots, les petites voitures à deux roues, les bogheys furent remplis d’effets domestiques : là-dessus on juchait des enfants arrachés à leur sommeil, qui pleuraient, et des poules qui s’envolaient, et de jeunes cochons. Des femmes attachaient leur vache à l’arrière d’un chariot. Jamais, tant qu’il serait resté quelque chose à emporter, ces insoumises n’auraient consenti à partir. Papa courut fouetter les chevaux à l’avant de la caravane. Épouvantés, ils s’élancèrent dans la trouée au sud, entre les colonnes de feu qui peu à peu se rejoignaient.

Alors papa eut l’idée de mettre le feu aux récoltes au nord du village. Ainsi le feu irait à la rencontre du feu et peut-être s’épuiserait-il. Cette tactique avait déjà réussi en d’autres occasions. Il appela Jan Sibulesky, un des Petits-Ruthènes en qui il avait toujours eu la plus grande confiance, un homme de jugement, prompt à saisir le bon sens et le choix raisonnable.

- Vite, dit mon père à Jan Sibulesky, prenez avec vous trois ou quatre hommes et courez allumer le feu à tous les coins des champs de blé.

C’est à ce moment que les Petits-Ruthènes firent mine de ne plus comprendre papa. Jan comme les autres! Oh, les hommes têtus, cupides et fous! Dans leur pays, ils n’avaient rien possédé, ou si peu : un maigre hectare au versant aride des Carpathes pour nourrir toute une famille; et ils s’en étaient arrachés sans peine. Mais à présent qu’ils possédaient de tout : du foin, des betteraves à sucre, du blé magnifique, des granges pleines, de tout vraiment, ils ne voulaient absolument rien perdre.

- Mais si vous voulez tout garder, vous allez tout perdre, leur dit papa.

Et mon père devint comme furieux. Il gesticulait, hurlait des injures, en pensant peut-être que ces mots-là les Petits-Ruthènes les entendraient. Mais les insensés s’acharnaient à travers l’épaisse fumée à pousser encore leur charrue autour de la colonie. D’autres transportaient de l’eau de la rivière aux maisons; ils en arrosaient les murs; d’autres encore en tiraient du puits communal, au centre du village, qui était profond et presque glacé. Pensaient-ils que cette eau, si froide qu’elle faisait à l’extérieur du seau une buée, mieux que l’eau de la rivière rafraîchirait l’atmosphère? Alors papa tenta d’aller tout seul mettre le feu aux récoltes, mais les Petits-Ruthènes l’en empêchèrent; ainsi papa vit qu’ils avaient très bien compris ses ordres, qu’il était seul désormais parmi ces gens comme eux-mêmes l’étaient vis-à-vis de lui. Cette solitude dans le danger le désespéra. La chaleur augmentait. Parfois, des flammèches filaient au-dessus du village. Un grondement puissant emplissait l’air. Et tout était dans un désordre épouvantable; il n’y avait plus de maître, plus d’obéissance. Chacun s’épuisait en des efforts solitaires; quelques-uns attendaient le feu, une hache à la main. Puis le feu sauta d’un seul bond par-dessus une des tranchées; il vint s’abattre sur un toit de chaume; en un instant, cette maison fut tout illuminée à l’intérieur. Tout était perdu.

- Partez, partez cria papa aux hommes. Vous n’avez plus que le temps de vous sauver vous-mêmes. ()

Mais personne cette nuit devait lui obéir, même pas sa douce, son obéissante Dolly pour qui papa, quand il quittait Winnipeg, en route pour ses colonies, apportait des friandises, du sucre.

Alors il leva son fouet et il en donna un coup à Dolly, à l’endroit le plus sensible, dans les yeux. Elle partit, hennissant de douleur, de reproche. Et courant, se baissant pour échapper aux flammes, papa revint au centre de Dunrea. Ses cheveux, sa barbe, ses sourcils étaient roussis. Il respirait le moins possible en tenant un mouchoir humide contre sa bouche. Il atteignit le bord du puits. Se saisissant de la corde avec laquelle on montait des seaux d’eau, papa se laissa glisser à l’intérieur profond et frais. Il descendit au ras de l’eau. Presque immédiatement le grondement des flammes l’environna. Tout autour du puits l’herbe brûlait; la corde aussi commença de brûler; papa la vit se défaire, fibre par fibre, en petites spirales de cendres. Vite, il arracha des briques; il se creusa une sorte d’enfoncement où il réussit à prendre appui. Alors il coupa la corde aussi haut qu’il put. À ce moment même, il vit une ombre au-dessus du puits, parfaitement découpée. Il fut appelé par un long hennissement. «Oh!... Dolly! cria mon père, va-t-en, va-t-en, va-t-en!» Il détacha une brique qu’il lança à la tête de Dolly. Papa dit qu’elle se pencha pour voir d’où venait la voix furieuse, le projectile. Puis elle se cabra, elle se leva à une grande hauteur, tête et crinière dressées. Papa commença de sentir une odeur de chair brûlée.

Et il raconta comment l’intérieur du puits devint brûlant, l’air à ce point irrespirable qu’il dut descendre plus bas encore. La moitié de son corps gelait devenu inerte, cependant que sur sa tête pleuvaient des étincelles de feu… et il pensa que tout était vraiment fini. Papa dit qu’il s’était cru mort parce que soudain tout lui était indifférent. C’est ce qui l’angoissa le plus, quand il y repensa plus tard : que tout, au fond du puits, fut devenu si morne, si éteint, si extraordinairement silencieux. Il n’avait pas pensé à nous; il n’éprouvait que le repos, un repos si grand qu’on ne pouvait y résister. Voilà ses propres paroles : «Ni regrets, ni espoir, ni désirs : un état de repos complet.» Au fond du puits, c’est à peine s’il arrivait à se souvenir de la vie, d’avoir vécu. Et comment avoir le goût de revenir d’une si profonde indifférence! Papa se croyant mort s’étonnait tout juste que la mort fût si sombre, glaciale, vide… et si reposante… que dans la mort il n’y eut plus d’affections possibles. Au-dedans de lui c’était le désert, comme au-dessus de sa tête c’était aussi le désert à Dunrea.
()
«... Être mort, c’est ne plus avoir de soucis, enfin!»

Et papa avait sursauté en s’entendant lui-même parler; au son de sa voix, il avait compris qu’il n’était pas mort. À cause de l’enfant au bout de la rue, il avait fait l’effort démesuré pour s’attacher avec la corde aux parois du puits. Il s’était évanoui. Les Petits-Ruthènes, le lendemain matin, le trouvèrent dans le puits.

Quand papa ouvrit les yeux sur la désolation qu’était la Rivière Perdue, il crut à l’enfer. Curieusement, ce n’était pas au brasier de la veille, aux cris, aux ordres non suivis qu’il devait rattacher l’enfer, mais à ceci : un silence épais, comme inviolable, une terre sombre, noire partout, une horrible mort.

Se dressant sur la terre cuite où on l’avait étendu, papa essaya d’encourager ses Petis-Ruthènes; puisqu’ils n’avaient perdu la vie, ils n’avaient pas perdu l’essentiel. Mais ni lui-même ni les Petits-Ruthènes ne tenaient encore beaucoup à l’essentiel. Ils dirent que c’était quand même la vie qu’ils avaient perdue, dix années du moins de leurs vies… Et papa songea à s’informer des femmes : «Étaient-elles toutes en sécurité?» - «Oui, répondirent  les Petits-Ruthènes : elles étaient en sécurité, mais pleurant sur leurs douces maisons, leur bahuts, leurs coffres pleins de beau linge…»

Papa revint parmi nous… et cependant y revint-il jamais! () Seulement, il y eut ceci de très curieux : papa devenu comme étranger à la joie, si loin d’elle qu’il ne pouvait presque plus la reconnaître sur un visage, papa néanmoins était sensible à la souffrance.

Rue Deschambault
Gabrielle Roy
Flammarion, 1956

14 juin 2011

J’émigre en Suisse!

Saga du mourir dans la dignité (suite)

Euthanasier ne signifie pas tuer des civils à bout portant sur la rue; ça, c’est du vrai dérapage, tout le monde en conviendra…

Euthanasier signifie aider un individu (qui le demande) à quitter son corps (inutilisable) parce que son état ne lui permet pas de le faire lui-même et qu'on s'arrange pour le maintenir en vie coûte que coûte. On agira par compassion, ou par «gros bon sens» si l’individu est impotent et ne peut en faire la demande consciemment. Bien sûr, il ne s’agit pas d’ôter la vie aux personnes handicapées (toutes catégories confondues) contre leur gré si elles désirent vivre en dépit de leurs maux; ça, ce serait du dérapage aussi.

Parenthèse
Quand je pense au cas de Robert Latimer, je suis consternée de voir à quel point nos lois sont arriérées et barbares, et de constater que les «pro-vie» tous azimuts contribuent, peut-être inconsciemment, à torturer des gens en raison de croyances religieuses ou socioculturelles.

Source – Radio-Canada, février 2011 :
[Robert Latimer a été condamné pour meurtre au second degré pour avoir empoisonné sa fille, Tracy, au monoxyde de carbone. Il a toujours affirmé qu’il avait agi par amour et par compassion envers sa fille. «C’était difficile, mais ce n’était pas triste», a dit l’ancien fermier de la Saskatchewan en expliquant son geste, qui, à l’époque, avait soulevé un débat au pays.
      «C’est quelque qui devait arriver, selon moi. Les opinions divergent à ce sujet», a-t-il confié à la journaliste Anne-Marie Dussault.» C’était la bonne chose à faire. Elle en avait assez. C’était fini.» Robert Latimer explique ce que sa fille, qui ne pouvait ni parler, ni marcher, ni se nourrir, a dû traverser : «C’est une torture. Tracy avait subi beaucoup d’épreuves, des opérations au dos et des tiges dans la colonne.»
      Après deux procès, des appels successifs jusqu’en  Cours suprême et des années de prison, il est toujours en colère contre le système judiciaire et ceux qui osent condamner son geste. «On m’a accordé plus d’attention qu’à Karla Homolka», déplore-t-til, constatant que l’ex-conjointe de Paul Bernardo, condamnée pour son rôle dans le viol et le meurtre de deux adolescentes ontariennes, s’en est mieux tirée que lui. Karla Homolka est libre maintenant. Moi, j’ai une peine d’emprisonnement à vie et mes déplacements sont restreints à un rayon de 50 milles.
      Même s’il assure ne pas mener une croisade pour l’euthanasie, Robert Latimer applaudit le débat sur lequel se penche le Québec avec sa Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité. «On en fera jamais assez pour clouer le bec à ceux qui brandissent leur rectitude morale et leur image, ceux qui se moquent de ce que vit une personne.»] 

Latimer a obtenu une libération conditionnelle totale en décembre 2010. Bien sûr, sa fille ne pouvait pas lui demander verbalement de la libérer. Je ne peux oublier le documentaire où l’on voit les tortures infligées par la science médicale sans conscience à cette petite fille. Une horreur. Imaginons alors ce qu’on peut faire endurer aux animaux de laboratoire déclarés sans âmes…
Fin de la parenthèse

«Quand ta maison tombe en ruines, tu la quittes.»
(Film Au-delà de nos rêves)
Ainsi, ma mère n’en finit pas de se morfondre à l’hôpital. Elle sera acheminée vers un établissement de soins prolongés puis au mouroir. Rien de moins. À 90 ans, elle ne souhaite que mourir en paix étant donné qu’elle ne fait rien d’autre que dormir sous l’effet des opiacées, qui ne soulagent même pas les douleurs d’arthrose. Et, elle répète continuellement «pourquoi prolonger la vie d’un corps qui ne sert plus à rien?». (Voyez les messages «Dans les chaussures de la déprimée» et «Prolongation indue de la vie»

J’ai décidé de m’amuser, même si la situation est loin d’être comique. Comme le disait George Bernard Shaw : «La vie ne cesse pas d’être drôle quand les gens meurent pas plus qu’elle ne cesse d’être sérieuse quand les gens rient.» Quand je vais à l’hôpital et que je m’adresse à une nouvelle infirmière, je lui annonce que j’émigre en Suisse. Aussitôt on me dit : «Ah, vous avez rencontré un Suisse qui vous invite à vivre là-bas? Chanceuse!», et blablabla. (Drôle comme les gens scénarisent selon les patterns de films romantiques américains!) Je laisse donc spéculer un moment pour finalement déclarer : «Non, je veux simplement avoir le choix de mourir dans la dignité!» Alors là, j’aimerais bien avoir une caméra cachée pour filmer la tête qu’elles font!

À suivre... 

10 juin 2011

Histoire de mésanges

Tandis que nous voyons encore des oiseaux dans notre environnement…

Une histoire de Georges Barbarin extraite de son livre Vivre avec le divin (anecdotes et poésies témoignant de son appréciation de la vie «grand V»).

Je crois utile en premier lieu de partager sa définition de «Dieu» :

Qu’importe la définition de Dieu!

Qu’importe la définition de Dieu et le nom que lui donnent les hommes!
Qu’importent la hauteur des temples et la richesse des autels!
Qu’importe les chants sacrés!
Qu’importent les dogmes et les mystères!
Si mon esprit est précisément ce dogme, ce mystère, mon cœur cet hymne et cet autel!
Car je suis moi-même le temple de Dieu
Avec ses vitraux de lumière,
Ses colonnades invisibles,
Son prêtre,
Son parvis,
Avec sa Loi,
Son Saint des Saints,
Avec sa chambre secrète,
Ses sacrifices,
Son encens,
Son calvaire,
Et son Éden.

Georges Barbarin, 1950


La mésange ambassadrice

Intro de mise en situation (fin du texte précédant l’anecdote) :  
[Dès que je sors du sentier de lumière j’entre dans le hallier de ténèbres et celles-ci me retiennent jusqu’à ce que je regagne le sentier. Il est impossible que j’aie la même mentalité dans les ténèbres que dans la lumière. Ceci règle mes rapports avec les objets et les êtres, qui m’apparaissent digne de sympathie ou d’antipathie selon l’éclairage que je projette sur eux. Ceci étoffe également ma responsabilité puisque je modifie à mon gré l’éclairage. Mais ce qui m’est possible lorsque je suis moi-même dans la lumière de l’Esprit, m’est difficile lorsque je suis moi-même dans l’obscurité.]  

----
Récemment encore j’en eus le vivant témoignage. Comme les pignons de la maison donnent tous sur la campagne, la plupart de nos fenêtres sont constamment ouvertes pour inviter le soleil à entrer. Mais le soleil n’est pas seul à profiter de la permission. Des souris en profitent pour s’introduire dans les chambres et, en dernière heure, une troupe de mésanges à tête noire a élu domicile dans la nôtre avec assiduité. L’effronterie de ces délicieux animaux n’a pas de limites. Chacun d’eux volette de la glace à l’armoire, de la table de toilette au poste d’eau. C’est froufrou continuel de petites ailes, uns inspection minutieuse de tous les objets par de petits becs. On court sur la couverture du lit, on essaie de déchiqueter un bout de dentelle, on bouscule une éponge, on cherche des vers dans les vieux meubles, le tout accompagné de menus cris vifs, aussi fins que du fil de verre et de petites crottes corrosives qui ponctuent chaque phrase du discours.

J’ai fini par trouver révoltante cette familiarité et ce sans-gêne, en dépit de mon entourage qui juge tout cela charmant. La vue du paravent, transformé en juchoir et constellé d’ornementations que son décorateur n’avait pas prévues, a mis le comble à mon impatience, puis à mon irritation. J’ai fermé les fenêtres durant un temps. Dès que je les ai ouvertes, les mésanges sont revenues. Un jour j’en ai surpris une et l’ai enfermée de longues minutes, pensant ainsi l’effrayer. Rien n’y fait et, l’autre soir, alors que nous gagnions notre couche, nous aperçûmes une mésange impassible juchée sur la tringle des rideaux.

En vain les miens plaidèrent la cause du petit oiseau, promirent qu’il serait bien sage, que la nuit était avancée et qu’il gèlerait bientôt, je ne pus supporter l’idée des souillures microscopiques. La baie fut grande ouverte sous la lune et la mésange mise dehors. Ce ne fut pas sans mal, au surplus; la bestiole fit tout pour ne pas être prise et pour rester juchée près des grands «frères» humains. On dut la saisir à la main et la poser sur une branche d’où elle partit, je ne sais où, avec un cri dépité.

Vérification des pouvoirs

Durant ce temps, j’étais hors de Dieu ou, plus précisément peut-être, je n’avais pas vu Dieu dans la mésange. Les reproches qu’on me prodigua m’ouvrirent les yeux peu à peu. Qu’est-ce qu’une crotte de plus ou de moins quand on entend battre des ailes? Je compris que j’avais manqué là une de mes plus fraîches prières à Dieu.

C’est très joli d’écrire de belles phrases et d’émettre de bonnes pensées. Il est encore plus beau de les vivre, même avec les infiniment petits. Aussi j’ai complètement changé de ton en ce qui concerne les mésanges. Je ne cherche plus à compter leurs déprédations mais à additionner leurs bienfaits. Oui, j’étais indigne de cette menue confiance, de ce marivaudage emplumé. Je ne crois pas cependant que les petits oiseaux m’aient gardé rancune de mon intolérance. La preuve, c’est que les miens sont entrés dans mon cabinet avec de triomphantes clameurs.

- Regarde, papa, m’ont-ils dit en brandissant mon verre à dents décoré de perles blanches, la mésange a mis son obole dedans.

Heureusement Dieu n’est pas vindicatif et la mésange pas rancunière. Dès la nuit suivante, je retrouvai la boule de plumes dans mes rideaux.

Depuis je me considère comme très honoré et n’ose plus fermer la fenêtre de ma chambre de peur, qu’au crépuscule, le petit hôte ne puisse entrer. Le matin, au jour, j’entends s’ébrouer notre mésange qui se réveille. J’allume l’électricité, l’oiseau tourne gentiment autour de nos têtes et heurte de temps en temps les carreaux. Je me lève alors et rabats les volets de la baie. La visiteuse sort comme une flèche et se pose sur le saule le plus voisin. Je l’appelle et nous conversons, elle dans sa langue d’oiseau, moi dans mon langage d’homme.

Et c’est, à travers le Père, un duo bien franciscain.

***
COMMENTAIRE

Dans le cas de Barbarin, des moustiquaires auraient suffit. Mais aujourd’hui, la délimitation de territoires entre humains et animaux devient totalement obsolète. La vertigineuse et inconsidérée croissance de la population humaine et notre mode de vie artificiel favorisant la déforestation et la destruction systématique des écosystèmes ont déjà éliminé de grandes quantités d’animaux.

Bienvenu sur la terre des hommes!
Nous occupons tout l’espace  
De béton et d’asphalte
Sans animaux ni nature…

Dès lors, je crois qu’il faut profiter au maximum du peu de temps qu’il nous reste pour apprécier la beauté des oiseaux et leurs chants.

Cette phrase de Voltaire m’a frappée l’autre jour (message «Question de perspective; Bêtes»; 28 mai) :
«Le serin à qui tu apprends un air, le répète-t-il dans l'instant? N'emploies-tu pas un temps considérable à l'enseigner? N’as-tu pas vu qu'il se méprend et qu'il se corrige?»

Durant une période où j’habitais à la campagne, je me suis amusée à enseigner de nouvelles notes à des oiseaux – merles d’Amérique, mésanges, etc. Il suffit de s’asseoir, d’écouter, de siffler les notes et de répéter. Il y a même un merle qui a lui-même ajouté des notes! Même si je ne suis pas une réincarnation de François d’Assise, ça marchait! Et à ma grande surprise, au printemps suivant, je reconnaissais mes élèves à leur chant. Je ne sais pas ce que signifiaient les notes ajoutées au répertoire de la pariade. Ont-elles amélioré le chant de séduction? Je l’ignore. Mais tous ces petits moments additionnés les uns aux autres m’ont procurée de nombreuses heures de plaisir.

Un article fort intéressant à ce sujet «Pleins feux sur… les chants d’oiseaux» :
http://education.mrnf.gouv.qc.ca/chronique/capsule/pleins-feux-sur-les-chants-des-23.html

7 juin 2011

Nuire ou ne pas nuire, big question

«Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse» ou «Fais aux autres ce que tu veux qu’on te fasse». 

La deuxième option a fait dire à George Bernard Shaw, avec raison :
«Ne fais pas aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent. Leurs goûts peuvent être différents.»

Parfois je me dis que tous nos efforts, individuellement et collectivement, ne sont motivés que par la crainte qu’on nous nuise, plutôt que par la crainte de nuire aux autres. On n’a qu’à penser à «l’effort de guerre»…

Archives de l'Office National du Film du Canada

Certains messages de ce blog semblent parfois porter la bannière «donneur de leçons». En réalité je vulgarise ce que j’ai le plus besoin de développer moi-même, encore, encore et encore. A lifetime work in progress

***
Ne pas nuire à autrui
Pema Chödrön

Apprendre à ne pas nuire à soi ni aux autres est un enseignement bouddhiste primordial. La non-agression possède le pouvoir de guérir. Le fondement de la société éveillée est cette capacité à ne pas nuire ni à soi-même ni à autrui. C’est ainsi qu’on peut avoir un monde sain. Ça commence avec des citoyens sains, c’est-à-dire nous. L’agression la plus basique envers soi-même, le dommage le plus fondamental qu’on puisse se faire à soi-même, c’est de rester ignorant parce qu’on ne trouve pas le courage ni le respect nécessaire pour se regarder avec honnêteté et douceur.

Pour ne pas nuire, il faut d’abord être attentif, voir clairement, avec respect et compassion, ce qui est sous nos yeux. C’est ce que nous apprend la pratique de base. Mais l’attention ne s’arrête pas à la méditation formelle. Elle aide à entrer en contact avec tous les détails de sa vie, elle aide à voir, à entendre et à sentir sans fermer ses yeux ni ses oreilles ni se boucher le nez. C’est le voyage d’une vie entière pour entrer en rapport avec l’immédiateté de l’expérience, en toute honnêteté, et se respecter suffisamment pour ne pas porter de jugements. À mesure qu’on met tout son cœur dans ce voyage de douce honnêteté, ce n’est pas sans un certain choc qu’on se rend compte à quel point on a refusé de voir quelques-uns des moyens auxquels on a recours pour nuire.

Il est douloureux de faire face à sa manière de nuire à autrui, et ça prend un certain temps. C’est un voyage qui a lieu parce qu’on est déterminé à être doux et honnête, à rester éveillé, attentif. Parce qu’on est capable d’attention, on voit ses désirs et son agression, sa jalousie et son ignorance. On ne passe pas à l’acte, on se contente de les voir. Sans attention, on ne peut les voir, et ils se multiplient.

Bien-être et incertitude
Cent huit enseignements
Pocket Spiritualité

***

Sagesse et compassion
La sagesse et la compassion sont deux des qualités innées de l’esprit qu’il convient de développer pour pleinement réaliser son potentiel d’éveil. Le bouddhisme met l’accent sur l’absolue nécessité de les développer conjointement, sous peine de déséquilibre et d’erreur : on a besoin de la sagesse pour comprendre la réalité relative du monde qui nous entoure et la nature ultime de toute chose. Mais cette qualité d’intelligence risquerait de devenir sèche et purement intellectuelle, désincarnée, si elle n’était pas constamment arrosée par les eaux de la compassion qui donne à la connaissance sa dimension humaine et chaleureuse. À l’inverse, la compassion a besoin de la lucidité et du recul de la sagesse pour éviter de devenir un amour aveugle ou de tomber dans la sensiblerie et l’inefficacité. Ces deux qualités se complètent donc et sont aussi inséparables que les ailes d’un oiseau, ou que les yeux (sagesse) et les jambes (compassion) d’un voyageur. ~ C. Joko Beck

Ouvrir la boîte de Pandore
Charlotte Joko Beck

Extraits

S’il est certain que la pratique spirituelle influe sur le quotidien, avec ses effets de plus en plus évidents au fil du temps, on se fait cependant pas mal d’illusions sur la nature de cette influence. En effet, on a tendance à s’imaginer que la pratique va nous faciliter la vie et qu’on va se sentir mieux dans sa peau, plus calme et plus lucide. Or, rien n’est plus loin de la vérité! Tenez, ce matin, pendant que je buvais mon café, je me suis soudain souvenue de deux contes de fées et, si je vous en parle, c’est parce que je crois que ce n’est jamais par hasard que quelque chose vous trotte dans la tête. Il y a toujours une raison. En l’occurrence, les contes sont une forme d’expression qui véhicule certaines grandes vérités concernant la nature humaine, et c’est ce qui fait qu’ils existent depuis si longtemps.

La première histoire qui m’est venue à l’esprit était celle de la princesse et du petit pois. Il y a bien longtemps, on avait coutume de mettre les princesses à l’épreuve pour prouver leur authenticité. On faisait coucher la jeune fille sur une énorme pile de matelas – trente matelas entassés l’un sur l’autre – et, si c’était une vraie princesse, elle se devait d’être incommodée par le petit pois qu’on avait glissé sous le premier matelas, tout en-dessous de la pile. Je crois qu’on peut transposer cela au plan spirituel en disant que la pratique nous rend semblable à ces princesses délicates, en faisant de nous des êtres plus sensibles qu’avant. Elle nous fait apercevoir des aspects de nous-mêmes et des autres auxquels nous étions auparavant totalement aveugles. Notre sensibilité s’aiguise, quelquefois à l’excès, comme chez les pur-sang trop nerveux qui s’emballent pour un rien.

Le deuxième conte auquel j’ai repensé ce matin était l’histoire de la boîte de Pandore. Souvenez-vous : quelqu’un, qui était dévoré de curiosité à l’idée de ce que pouvait contenir cette mystérieuse cassette, ne put résister à l’envie de l’ouvrir. Aussitôt, toutes les forces maléfiques qu’elle contenait s’en échappèrent, semant un terrible chaos dans leur sillage. Eh bien, il arrive que la pratique nous fasse le même effet, comme si elle nous faisait exploser la boîte de Pandore en pleine figure.

Je crois que tout être humain ressent un sentiment d’isolement et de séparation par rapport au reste du monde dans sa petite tour d’ivoire. Le mur peut être plus ou moins tangible ou évident, selon les cas, mais il n’en n’existe pas moins. Et il restera là tant qu’on se sentira en décalage par rapport à la vie – séparé. Je suis sûre que, pour un être complètement éveillé, tous les murs sont tombés, mais je dois dire que je n’ai encore rencontré personne qui m’ait donné le sentiment d’y être parvenu totalement. Cela dit, plus on pratique et plus le mur se fait mince et transparent.

Ce mur nous rend insensibles à ce qui se passe en nous et autour de nous : par exemple, on ne se rend pas compte des idées noires ou des angoisses qui nous tournent dans la tête. On n’est que le jouet inconscient de ses pensées et de ses émotions. Cependant, sous l’effet de la pratique, le mur se lézarde et des brèches apparaissent, comme si on couvrait une arrivée d’eau avec des planches. Une fois que la pratique a aiguisé notre conscience et notre sensibilité, c’est comme s’il y avait une voie d’eau dans le bois. (…)

Il peut même arriver qu’un morceau de planche se détache et alors, l’eau a vite fait de se précipiter dans la brèche. Évidemment, si nous nous sommes abrités derrière une palissade, c’est parce que nous préférions ignorer certaines zones de nous-mêmes. Et quand soudain il y a une brèche et que l’eau s’y engouffre, c’est un peu comme si la boîte de Pandore s’ouvrait. L’idéal, du point de vue de la pratique, serait de ne pas laisser la boîte s’ouvrir trop brutalement, tout d’un coup. Mais dans la mesure où l’on ne maîtrise pas bien les rythmes de ses bouleversements intérieurs, il est toujours possible d’être pris au dépourvu : d’où certaines surprises désagréables, voire des dégâts. Imaginez que, tout à coup, le couvercle de la boîte vole en éclats et expose au grand jour tout ce que vous avez toujours essayé de vous dissimuler. Il faut bien reconnaître que cela ne risque guère de contribuer à votre bien-être! Vous vous sentirez même sûrement bien plus mal dans votre peau qu’avant.

Métaphoriquement, la boîte de Pandore contient tout un réservoir de sentiments et de pensées à forte charge émotionnelle : toute la gamme des émotions que nous engendrons en poursuivant des buts essentiellement égocentriques. Cela n’arrive pas forcément à tout le monde, mais c’est en tout cas vrai pour certains qui se sentiront tout à coup balayés par un ouragan d’émotions d’une violence folle. Malheureusement, la plupart des gens n’ont plus du tout envie de persister à faire zazen quand ils se retrouvent dans cet état-là : ce qui est bien dommage, car c’est en persévérant malgré tout – qu’on en ait envie ou non – qu’on arrive à résoudre une telle crise dans les meilleures conditions. Je dois dire que, pour ma part, ce processus s’est fait insensiblement; probablement grâce à la pratique très intensive de zazen que j’ai poursuivie à ce moment-là, seule et en sesshin.

La boîte à malice déborde et révèle toutes sortes de choses désagréables : comme, par exemple, quand on voit soudain remonter à la surface la colère qui nous habitait depuis toujours à notre insu! Surtout, abstenez-vous de la laisser retomber sur les autres! En tout cas, nos belles illusions volent en éclat : tout n’est pas toujours rose quand on pratique et qu’on se rend compte que tout n’est pas qu’amour et paix en soi. Tout cela est parfaitement normal, au demeurant : il faut bien que la boîte à malice s’ouvre un jour. Ce n’est ni bien ni mal en soi, c’est comme ça, tout simplement. Une nécessité. C’est une étape indispensable pour qui veut aller au fond des choses et repartir sur des bases saines. En fait, ces épreuves sont très bien comme elles sont; il n’y a rien à jeter, tout est utile, si l’on sait s’en servir à bon escient. L’essentiel est de savoir continuer à pratiquer dans les moments de crise.

Certes, la pratique spirituelle n’est pas chose facile, mais c’est la seule force capable de réellement transformer notre vie. En revanche, ce serait un leurre de s’imaginer que ces changements se feront sans qu’on y mette le prix. (…) Il faut une sacrée dose de vrai courage pour arriver à une pratique authentique : vous devez être prêt à assumer tous les terribles secrets qui vont jaillir de la boîte, révélant au grand jour certains aspects de vous-même que vous auriez préféré continuer à ignorer tranquillement.
(…)

Si nous avons tant de mal à supporter l’ouverture de la fameuse boîte de Pandore, c’est parce que, tout à coup, elle nous lance en pleine figure un sentiment qui se dissimulait en nous sans que nous en ayons conscience : une énorme colère envers la vie. Et il faut bien que ce volcan-là entre en éruption, un jour ou l’autre. Cette rage est l’expression de l’ego, furieux de voir que la vie ne va pas comme il le voudrait : «Cette vie-là ne me convient pas! Elle ne m’apporte pas ce que j’attends. Elle ne pourrait pas me sourire un peu plus, non?» C’est le dépit qu’on éprouve quand la vie, les gens ou les circonstances, ne répondent pas à nos attentes.

~
Le terme de discipline suffit souvent à faire grincer des dents certains d’entre nous qui l’interprètent comme une forme d’obligation ou de répression. Or, dans le contexte du zen, se discipliner veut simplement dire pratiquer de manière à devenir aussi lucide que possible, afin d’y voir un peu plus clair en soi et autour de soi.

~
Pratiquer, dans le contexte qui nous intéresse ici, c’est essayer de garder l’œil de la vigilance ouvert, du matin au soir. Grâce à quoi la superstructure perd de sa solidité et on commence à entrevoir la vie telle qu’elle est.

Soyez zen
… en donnant un sens à chaque acte à chaque instant
Pocket

5 juin 2011

L’humour dans «sa» couleur

À mon avis, l’humoriste/conteur Boucar Diouf est en réalité originaire d’une race galactique beaucoup plus intelligente et évoluée que la race humaine. C'est une blague...
En fait, ce que j'apprécie le plus de son humour, c'est l'absence de mépris.
Quelle sagesse!
Je lui rends hommage.

Photo Le Soleil, Patrice Laroche

«Mon grand-père disait : S'intégrer à une nouvelle culture, c'est comme lire un livre plusieurs fois. La première lecture, généralement, c'est pour se familiariser avec les personnages. À la deuxième lecture, on s'intéresse davantage à l'histoire. Mais à la troisième lecture, si on est capable de raconter l'histoire avec passion, c'est qu'elle est devenue aussi la nôtre, et les personnages, des membres de notre propre famille.» ~ Boucar Diouf, Fête Nationale 2009  

Et j’ajouterais que s’intégrer à la race humaine exige le même effort…

Site officiel récent : http://www.boucar-diouf.com/

Notes biographiques provenant de son premier site; sa démarche artistique nous invite à créer … dans notre propre couleur!  
http://www.boucardiouf.com/presentation.html#demarche

D'Hiver Cité

Par sa structure, ce spectacle reflète mon identité actuelle. En effet, treize ans passés dans le Bas- du-Fleuve au Québec ont fait de moi un baobab recomposé. Entre mes racines africaines et mon feuillage québécois, se dresse mon tronc sénégalais. Je suis un hybride identitaire et D'Hiver cité est une fusion complète entre l'Afrique et le Québec.

Quand j'ai commencé à écrire ce spectacle, je me suis fixé trois objectifs.
1. Il fallait que ce soit très drôle.
2. Il fallait que mon humour fasse réfléchir.
3. Il fallait que le spectateur voyage d'une émotion à l'autre.

Je vous recommande de lire ma démarche artistique pour plus de détails. Par son savoureux mélange d'humour, de contes humoristiques, de proverbes et de chansons africaines, ce spectacle est donc un voyage entre la banquise et la savane. Si vous voulez rire aux larmes et écouter toute la poésie et les enseignements de la sagesse africaine, D'Hiver Cité est à découvrir.

Ma démarche artistique

J’habite l’Est-du-Québec depuis 1991*. Je suis né et j’ai grandi dans un petit village au centre du Sénégal. Dans ma région natale, les rôles sociaux sont prédéfinis pour chaque composante ethnique de la population. N’est pas artiste de la scène qui se sent habité par le besoin de créer. L’univers des arts est presque exclusivement réservé aux individus issus des castes : les griots, les forgerons et les sculpteurs. Tout petit, je sentais déjà en moi le besoin de jouer de la musique, de raconter des histoires et de faire rire les autres. Cette sensation était tellement forte que, parfois, je ne pouvais m’empêcher de faire des escapades dans le monde des castes, ce que mon père n’appréciait pas vraiment. Je me suis alors consacré corps et âme aux études qui faisaient davantage la fierté de ma famille. Il a fallu que je termine un doctorat en océanographie pour découvrir que le métier de chercheur n’était pas vraiment ma véritable vocation, que je voulais m’exprimer plus que par la science. Aujourd’hui, plongé dans l’humour, le conte et la musique, je me suis retrouvé, même s’il a fallu pour cela choisir la précarité du métier d’artiste à la carrière de chercheur. De toute façon, même si je voulais continuer dans la recherche, il est parfois difficile pour un Africain de prétendre, au Québec, être un spécialiste du « frette ». Pourtant, comme je le souligne dans mon spectacle, j’ai fait ma thèse de doctorat sur les adaptations au froid chez l’éperlan.

Je ne me suis jamais demandé pourquoi j’avais besoin de créer. Je crée pour nourrir cette flamme intérieure qui m’a toujours habité et qui déstabilise parfois mon homéostasie. Je crée aussi pour semer et l’humour m’apparaît comme un champ fertile, c'est un moyen de communication adéquat pour mettre en évidence les interactions et les conflits entre les groupes ethniques, pour faire tomber les masques et bousculer les représentations. L'humour doit terrasser des réalités, proposer de nouvelles façons de voir les choses et servir de centre de cristallisation et de point d’ancrage à l’émergence d’une nouvelle identité. En tant que Québécois d’origine ethnique, la nouvelle identité à laquelle je ne cesse de rêver est celle qui outrepasse les seules limites de la race, de la religion et du territoire. Je rêve d’un monde de tolérance et de confiance inébranlable en la diversité créatrice. L’humour est également une des manifestions et un des lieux d’élaboration de la culture d’un peuple. Or, à l’heure où les flux migratoires tendent à homogénéiser la population mondiale, on ne peut pas parler de culture sans parler de différences et de rencontres culturelles. L’hybridation de genres humoristiques venus de différentes contrées me semble être un bon outil de rapprochement interculturel. Cette hybridation est très populaire dans le monde musical. Ma collection de disques compte des albums où se mélangent tam-tam et cornemuse, cithare et violon, musique classique et percussions latines. Dans l’univers humoristique québécois, ces productions hybrides sont encore marginales.

Ma démarche artistique s’apparente à celle d’un griot africain. En effet, pour ces artistes de père en fils, il n’y a pas de frontières entre l’humour, le conte et la musique quand vient le moment « d’appeler les émotions » et de les voir s’incarner. Tel un héritage génétique, cette habitude de mélanger les genres est restée profondément enfouie dans mes cellules. Le métissage engendre des hybrides qui sont reconnus en biologie comme étant souvent plus vigoureux que leurs parents de race pure. Voilà pourquoi je raconte des histoires africaines avec des expressions québécoises et pourquoi je mélange le monologue, le conte, le proverbe et la chanson. Mon spectacle qui s’intitule D’Hiver Cité aurait bien pu s’appeler L’Africassée.

Rimouski se trouve sur les rives de l’estuaire maritime du Saint-Laurent où les eaux saumâtres provenant de l’estuaire moyen se mélangent avec les eaux salées qui arrivent du golfe. Or, tout scientifique de la mer sait que la richesse et la grande productivité des milieux estuariens sont principalement causées par ce métissage. Comme océanographe et artiste, c’est cet écosystème particulier que j’essaie de promouvoir avec mon spectacle. Il faut rire de nos différences pour les apprivoiser et les dépasser.

* Boucar Diouf habite présentement à Longueuil, en Montérégie.  

Un exemple de sa plume:  

Boucar Diouf, océanographe, conteur et humoriste
Source : Cyberpresse, 6 novembre 2008 

Au Québec, les hommes naissent bleus et les femmes roses. Toutefois, si on met ensemble plein de bleus et de roses, on dit que c'est noir de monde. Et s'ils sont bleus en venant au monde, les hommes peuvent virer au rose à l'âge adulte, avant de retrouver vitement leur couleur de naissance grâce au Viagra. Plus ça change, donc, et plus c'est pareil. Vous vous demandez sans doute où je m'en vais avec cet aparté sur les couleurs. En vérité, la campagne électorale américaine m'a amené à me demander sérieusement si les humains n'ont pas parfois une vision biaisée des couleurs. Depuis que la campagne a commencé, la planète au complet s'accorde pour dire que la course pour la Maison-Blanche est un duel entre McCain le Blanc et Obama le Noir. Or, comme biologiste et papa d'un garçon métis, je ne me sens pas l'aise avec cette façon d'affirmer, sans aucune nuance, qu'Obama est un Noir.

Le métissage engendre ce que les généticiens appellent des hybrides. Des individus qui s'enrichissent d'un mélange des caractères distinctifs de leurs deux parents. De ce fait, qualifier un Métis comme lui de négro, c'est admettre scientifiquement que les caractères noirs sont dominants sur leurs équivalents blancs. Ce qui n'est pas du tout le cas.

Une couleur intermédiaire

Le métis a une couleur intermédiaire justement parce les allèles régissant la couleur de peau sont codominants. Ce qui signifie grosso modo «de force égale». Comment peut-on donc décider qu'un individu qui contient 50% de blanc et 50 % de noir est un black sans tomber dans une certaine forme de discrimination? Il ne faut pas oublier que cette répartition est guidée par de vieilles pratiques ségrégationnistes qui autrefois mettaient tous les Américains ayant 25% et plus de caractères négroïdes chez les blacks. Il me semble qu'il serait plus juste de voir Obama comme ce pont entre Noirs et Blancs dont les Américains ont tant besoin.

Mon propre fils est métis et je ne veux pas qu'on lui mette dans la tête qu'il est juste un Noir. Cela reviendrait à lui légitimer qu'il ne devrait pas se sentir concerné s'il entend un jour quelqu'un insulter la race de sa mère. Celle qui l'a porté dans son ventre et qui lui a donné beaucoup plus que son père. Je veux qu'il soit heureux et fier d'être à la fois Blanc et Noir. Qu'il refuse, comme le fait si bien Obama, d'écouter tous les gens qui voudront absolument le mettre dans un extrême.

Pourquoi craint-on le métissage?

Récemment, le fils d'un de mes cousins qui a eu un enfant avec une Blanche me disait ceci : «Quand je suis en Europe, on me considère comme un Noir. Au Sénégal, on me traite de Blanc. Pas de place pour la neutralité!» Ses propos ont donné lieu à quelques observations. En Afrique, des femmes appliquent sur leur peau un produit chimique qui la blanchit presque complètement. Elles risquent ainsi leur vie, le khésal étant cancérigène. À l'inverse, les Occidentales fréquentent les salons de bronzage pour assombrir la leur. Serait-ce, ici comme là-bas, que la gent féminine recherche le teint d'une mulâtresse?

Pourtant le mot mulâtre - qui désigne les êtres issus de l'union d'un Blanc et d'une Noire, ou inversement - dérive de mulata («mule», en français), terme peu élogieux employé à l'origine par les esclavagistes portugais et espagnols du XVIIe siècle. Ce qui m'amène à poser la question suivante: pourquoi craint-on à ce point la diversité génétique et, donc, le métissage? Pourquoi cette obsession de la pureté de la race, qui nous a valu tant d'atrocités et qui gangrène encore la société américaine? Pourquoi ne dit-on pas tout simplement que Barack Obama est un mélange? Et qu'en tant que tel, il est mieux placé pour comprendre ce cosmopolitisme qui fait la richesse et en même tant le calvaire de société américaine.

La différence de couleur entre Obama et Boucar est aussi importante que celle entre Obama et un Blanc. Alors, si quelqu'un décide qu'Obama est Noir, il faudra qu'il trouve une autre race où loger tous les négros comme moi dont seul le sourire est visible à la tombée de la nuit. 

~ Boucar Diouf