14 décembre 2019

Cybercommerce et enrichissement des dépotoirs

Le tsunami du commerce en ligne – certains consommateurs semblent croire que le cybercommerce est plus vert puisqu’ils n’utilisent pas leur voiture pour leur magasinage des Fêtes – comme si les paquets tombaient du ciel par magie!

Extrait de L’achat en ligne permet-il de réduire notre empreinte écologique?
CÉRSÉ – Centre d’étude en responsabilité sociale et écocitoyenneté; mars 2019

40 % des adultes Québécois font au moins un achat par mois sur Internet. La place du géant Amazon est telle qu’on parle d’une “Amazonization” des ventes en ligne, avec 4 Québécois sur 10 qui utilisent cette plateforme pour leurs achats en ligne.
   Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), des actions urgentes doivent être entreprise si l’on veut limiter le réchauffement climatique à 1,5°C. Les ordinateurs, les centres de données et les réseaux consommeraient près de 10 % de l’électricité mondiale, et avec une augmentation de 8,5 % par an de la consommation énergétique du numérique, sa part pourrait atteindre de 20 % à 50 % de la consommation mondiale d’électricité en 2030 selon différents scénarios. Amazon prétend verdir ses installations, mais certaines pratiques comme l’obsolescence programmée laissent perplexe.
   Les produits et les services deviennent disponibles partout et à toute heure, et les coûts de transactions sont souvent moins élevés. Néanmoins, les clients n’ont pas la même expérience que dans un point de vente : ils ne peuvent voir, sentir et toucher les produits avant d’en faire l’achat. Certains d’entre eux peuvent également avoir des inquiétudes quant à la sécurité de leurs données et le respect de leur vie privée, et un manque de confiance dans les paiements en ligne.
   Bien que les achats en ligne épargnent aux consommateurs de se rendre en magasin, les articles doivent toutefois être expédiés par avion ou par camion pour être livrés jusqu’à leur domicile ou un point de livraison.
   Le transport et l’emballage sont ainsi deux facteurs majeurs qui augmentent l’empreinte écologique des achats sur Internet. Et l’empreinte écologique s’intensifie encore avec les retours de marchandise, avec des taux de retour pour les commandes en ligne variant de 25 % à 30 %, comparativement à 6 % à 10 % pour les achats en magasin. Par ailleurs, les options de livraison gratuite auraient un impact environnemental encore plus élevé.
   Pour réduire notre empreinte écologique : achetons en magasin lorsqu’on en a la possibilité, et plus globalement adoptons un comportement minimaliste.

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Extrait de : Achats impulsifs, retours, invendus et gros gâchis  
Agence France-Presse, novembre 2018

Photo : Slow Fashion Next 

Le choix du e-commerce de faciliter le retour gratuit des colis génère des montagnes d'invendus qui finissent parfois à la broyeuse, en particulier lors des opérations de super promotions. Plus on commande, plus on renvoie [...] et chaque paquet a un impact sur le climat. Plus de la moitié des jeunes consommateurs de moins de 30 ans savent, dès l'achat, qu'ils renverront une partie de leurs commandes.
   Chez le géant du secteur Amazon, le reconditionnement ou la vérification de l'état du produit retourné sont parfois jugés plus coûteux que la destruction pure et simple de l'article. Environ 30 % des articles réexpédiés par les clients déçus d'Amazon finissent à la poubelle. Des équipes sont affectées chaque jour à la destruction de meubles, téléphones, matelas, portables, ou machines à laver neuves, selon les témoignages des employés de la firme américaine, photos et vidéos à l'appui. Le géant américain  affirme «travailler continuellement» à minimiser le nombre d'articles invendus. Il cite ses circuits de seconde main, ou même de don caritatif.
   Dans le e-commerce, le client ne peut tester correctement son achat qu'après une prise en main, la possibilité du retour fait donc intégralement partie du modèle économique et intervient dès le choix du produit.
   D'autres plateformes ont intégré le coût du retour dans leur stratégie, jugeant la satisfaction complète du client et l'assurance de son retour sur leurs sites plus importante que les frais de logistique. Zalando, le géant européen de la mode en ligne, encourage ainsi ses clients à commander en plusieurs tailles.
   Cette stratégie dite de «cabine d'essayage à domicile», couplé à un service de coursiers dépêché chez le client à sa convenance pour venir récupérer par exemple les chaussures trop grandes et trop petites, est déjà mise en place dans plusieurs pays.

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Extrait de : C'est plutôt stupéfiant : les achats en ligne retournés sont souvent envoyés à la décharge, selon les recherches de la journaliste Adria Vasil
Interview par Laura Lynch, émission The Current
CBC Radio, 12 décembre 2019

Selon Adria Vasil, journaliste spécialiste de l'environnement et rédactrice en chef du magazine Corporate Knights, le magasinage en ligne a créé une pléthore de produits en parfait état qui se retrouvent dans les décharges et les dépotoirs.
   Amazon a fait face à des accusations de destruction d'articles retournés en France et en Allemagne. Le problème concerne également les produits invendus. Burberry a admis en 2018 qu'elle avait incinéré 90 millions de livres sterling de vêtements et d'accessoires au cours des cinq années précédentes. L'entreprise a mis fin à cette politique l'an dernier à la suite d'un tollé public. La marque de mode de luxe britannique Burberry se concentrera désormais sur le recyclage et les dons.


Comment l'essor des achats en ligne influe-t-il sur la quantité de bons produits qui est gaspillée?
C'est plutôt stupéfiant. L'augmentation du volume des retours a explosé de 95 % au cours des cinq dernières années. Et au Canada seulement, nous retournons 46 milliards de dollars de marchandises chaque année. Et tu penses, OK, c'est quoi le problème? Eh bien, le problème, c'est que – surtout lorsque nous retournons en ligne – beaucoup de ces produits finissent dans des sites d'enfouissement.

Pourquoi on retourne quelque chose de neuf et en parfait état?
En fait, il en coûte beaucoup plus cher aux entreprises de demander à un employé d’inspecter visuellement le produit et de vérifier s’il est conforme aux normes et au code. Pourrait-il occasionner une poursuite? Quelqu'un a-t-il trafiqué la boîte d'une façon ou d'une autre? Est-ce remboursable? Si c'est un vêtement, il faut le repasser et le remettre dans un bel emballage. Et pour beaucoup d'entreprises, ça n'en vaut pas la peine. Donc, ils vont littéralement l'incinérer ou l'envoyer à la poubelle.
   Nous achetons davantage nos vêtements en ligne, mais c'est en fait difficile parce que nous ne connaissons pas vraiment la taille qui convient. Alors, nous achèterons un petit, un moyen et un grand, ou taille 8, 10 et 12; puis nous les essayerons, et retournerons les deux qui ne font pas. Le problème, c'est que les deux que nous retournons sont en fait, dans de nombreux cas, envoyés à la décharge. Et les grandes marques ne veulent rien savoir des retours. Donc ils préfèrent les jeter.

Y a-t-il des entreprises qui essaient de mettre un frein à cette pratique? Existe-t-il des solutions?
Nous voyons tellement de grandes marques de vêtements, en particulier, jeter ou incinérer des vêtements, comme l'a fait Burberry. Ils ont été pris en train de brûler des milliards de dollars de vêtements. H&M aussi. Et vous savez, c'était un scandale pour les gens de l'industrie du vêtement. Si vous êtes un client, découvrir que des milliards de dollars sont brûlés parce que l’entreprise ne veut pas sous-évaluer ses vêtements en les remettant sur les tablettes. Cela ferait baisser les prix.
   Par contre, nous voyons certaines marques s'y opposer. Patagonia a créé un magasin en ligne et un magasin de surface pour les produits qui sont peut-être légèrement endommagés, mais qu'ils ont réparés. Il y a des marques qui réparent, qui encouragent la réparation, de sorte qu'elles remettent les colis et les marchandises sur les tablettes.
   La France interdit ... l’envoi des marchandises retournées à la décharge.
   Nous commençons donc à voir un changement d'attitude. Je pense que les gens en ont vraiment marre de cette pratique et qu'ils en sont dégoûtés.
   Les magasins jettent parfois les marchandises retournées au lieu de les vérifier et de les reconditionner.

Pourquoi les entreprises ne donnent-elles pas les vêtements à des organismes de bienfaisance?
C'est une question d'image. Elles essaient de maintenir l'exclusivité. Elles essaient de maintenir la spécificité de leur produit. Mais c'est vraiment symptomatique d'un problème plus vaste qui touche notre culture de consommation à l'heure actuelle.


Alors, que pouvons-nous faire en tant que consommateurs, surtout maintenant que nous faisons du shopping pour les Fêtes?
Je vous recommande fortement de repenser à vos retours de marchandises. Avant de le retourner, réfléchissez attentivement et voyez s'il n’y a pas quelqu'un à qui vous pourriez le donner. Si vous ne voulez pas le retourner, pouvez-vous le donner?
   Achetez des articles d'occasion. Nous sommes nombreux à acheter des articles neufs dont nous n'avons pas vraiment besoin. Néanmoins, la tendance à acheter des articles d'occasion est en hausse en ce moment. Alors, je vous encouragerais à y participer et à rechercher des marques qui font partie de l'économie circulaire, qui, comme Patagonia, réparent, reconditionnent et rénovent des biens en fin de vie pour qu'ils puissent avoir une seconde vie. Et pour qu’on ne se retrouve pas avec autant de déchets dans les dépotoirs.

Transcrit par Padraig Moran. Produit par Ben Jamieson.


Qui mettra fin à ces pratiques stupides et scandaleuses sinon les consommateurs?
En conclusion, à chacun de choisir selon ses propres valeurs, car savoir donne au moins la liberté de choisir.

Avec le libre-échange et la mondialisation, la compétition est féroce. Les moyens et les petits disparaissent à une vitesse fulgurante. Jeff Bezos (Amazon) n’a rien inventé, il a simplement transposé le catalogue imprimé d’autrefois à un catalogue numérique, mais à l’échelle planétaire, et il vise le monopole. Si jamais l’empire Bezos s’en prend à l’empire Xi Jinping, il y aura des étincelles, c’est certain.

En complément

Si l’histoire de l’achat par catalogue vous intéresse, ce site en trace les origines de 1871 à 2003. Sujets : Mode et ameublement; Accrocher le client; Profil historique des entreprises; de la commande à la livraison. Et plein de photos vintage...  


Avant le cybercommerce – Une histoire du catalogue par correspondance au Canada

1817 à 1886 Origines de la vente par correspondance dans les grands magasins européens et américains
L'industrialisation a favorisé la production et la distribution de masse. Vers la fin du XIXe siècle, des grands magasins inaugurent des services de vente par correspondance dans le but d'étendre leurs affaires au-delà de leurs établissements, jusqu'aux petites villes et aux régions rurales. Les Français et les Américains sont les chefs de file dans ce domaine.

1880-1914 Début des catalogues des grands magasins du Canada
La population canadienne augmente considérablement à la fin du XIXe siècle et au début du suivant. Les catalogues de vente par correspondance, principalement associés aux grands magasins de Montréal et de Toronto, atteignent le marché des régions rurales du pays.

1914-1929 La Première Guerre mondiale et ses conséquences sur le front intérieur - Développement, croissance et innovation
Pendant la Première Guerre mondiale, un nombre considérable d'employés des grands magasins s'enrôlent. Des concurrents, comme Eaton et Simpson collaborent à l'effort de guerre. Beaucoup de marchandises, auparavant importées d'Europe, ne sont plus disponibles. Pendant et après la guerre, bien des entreprises mettent en place un programme d'expansion.

1930-1939 Les années 1930 : Croissance des entreprises et clientèle sans argent
En raison de l'optimisme des années 1920, un certain nombre de services de vente par correspondance étendent leurs activités. Toutefois, à mesure que la Dépression s'intensifie au pays, beaucoup d'entreprises sont contraintes de réduire le nombre de pages de leurs catalogues, d'arrêter la vente de certains articles et de restreindre leurs plans d'expansion ou d'y renoncer. Des centaines d'employés des services de vente par correspondance sont mis à pied. La Dépression alimente la colère des propriétaires de magasins locaux envers les entreprises de vente par la poste.

1939-1945 Catalogues du temps de la guerre
Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, en 1939, les entreprises de vente par correspondance soutiennent l'effort de guerre canadien; elles expédient des articles aux soldats à l'étranger, proposent des objets patriotiques dans leurs catalogues, travaillent avec le gouvernement à un programme de rationnement et envoient des colis aux Britanniques, touchés par le manque de marchandises, et aux prisonniers de guerre en Allemagne.

1946-2003 Suprématie du catalogue des grands magasins : Simpsons-Sears et Sears au Canada

Janvier 2018 La faillite de Sears Canada entraîne la fermeture définitive de tous les magasins à grande surface et des centres de services. Pour bien des gens, surtout ceux qui habitaient dans des régions éloignées des grands centres, c’était «le magasin du catalogue». C'est un peu paradoxal parce que Sears était le champion historique des commandes à distance, par téléphone et par catalogue... Ç'aurait été naturel pour Sears de faire la migration vers le commerce en ligne, mais c'est un changement qu'elle n'a pas fait assez rapidement. En raison de la faillite du géant du commerce du détail, les ex-employés de l’entreprise ont perdu leurs avantages sociaux, l’assurance vie et le programme d’indemnité dont ils bénéficiaient. La nouvelle que les dirigeants de l’entreprise s’étaient versé de généreuses primes salariales malgré la mise à pied de milliers d'employés avait indigné une grande partie de la population. (ICI Radio-Canada/nouvelle)  

Durant la période de l'après-guerre, la quantité et la variété des articles augmentent rapidement, tout comme le pouvoir d'achat des Canadiens. L'arrivée de l'électricité dans les régions rurales stimule le marché des appareils électriques. Le baby-boom fait croître la population du pays, et les enfants et les adolescents deviennent un public cible dans les années 1950 et 1960. Vers la fin des années 1990, le commerce électronique permet aux gens d'acheter dans des magasins locaux ou ailleurs dans le monde.
           
La vente par catalogue et les petits marchands du Canada : une lutte sans merci
Grâce à la vente par catalogue, les Canadiens peuvent enfin faire livrer, à leur porte, des produits de plus en plus modernes et variés. Ce commerce s'avère alors si rentable qu'il menace le gagne-pain d'une catégorie plus vulnérable de détaillants : les marchands des communautés rurales et des petites localités. La pérennité de ce moyen d'existence deviendra donc un enjeu national et politique.
   La vente par catalogue, qui permet aux agriculteurs, aux mineurs, aux travailleurs forestiers et à leur famille d'acheter une multitude d'articles, nuit toutefois au chiffre d'affaires des marchands des petites villes, incapables de rivaliser avec les entreprises qui utilisent cet outil de vente. Résultat : ils ferment boutique.

Injuste, la compétition?
Le volume des opérations des «grands» est si élevé qu'il leur permet d'obtenir de la part des manufacturiers des produits à prix réduit. Ils peuvent alors vendre leurs marchandises par catalogue et en magasin aux plus bas prix. Afin d'attirer la clientèle, ils n'hésitent pas à écouler des articles à perte. Cette technique, appelée «article de réclame» ou «produit d'attraction», est toujours en vogue aujourd'hui.

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