18 juillet 2011

Quelle chaleur…

Pester contre la température ne change rien.
Même si les choses désagréables ont l'air de durer plus longtemps que les agréables, tout est éphémère.

Photo : Radio-Canada
Un texte «léger» pour équilibrer la lourdeur atmosphérique.

***
Bruno attendait Élisa, affalé sur un banc de parc, à l’ombre d’un gros érable. Cette canicule louisianaise lui donnait envie de déménager au Pôle nord. «Mais, à quoi bon, se disait-il, les glaciers sont en train de fondre!» Au bout d’une demi-heure, il la vit arriver, toute joyeuse. L’humidité ne semblait pas l’affecter du tout. Il en était presque jaloux.

- Salut, mon amour! Ah, j’aimerais tellement que l’été ne finisse jamais, j’adore ces températures-là! dit-elle en s’assoyant sur les genoux de Bruno.
Celui-ci la repoussa doucement en riant.
- Ah non, c’est déjà assez collant comme ça. Allez, au resto… à l’air frais! 
- Ouais, affreux! dit-elle en se collant davantage. 
- Mais pourquoi t’es pas restée en Indonésie, Élisa? Tu savais que nous avons un hiver ici, non?
- T’es de mauvaise foi, tu connais l’histoire. Mais il n’est pas dit que je n’y retournerai pas, bien sûr. Dis-moi, tu me suivrais là-bas? 
- Non, ma belle, j’ai toutes les misères du monde à supporter nos canicules estivales. Alors, l’Indonésie, t’oublies ça. 

Élisa se ferma comme une huître. Voyant son air piteux, Bruno ramena la conversation sur la température.
- Tu vois, ce que j’aimerais bien, c’est trouver un pays où il n’y a que des températures qui oscillent entre les 15° et 20° C, ni plus ni moins. Tu crois que ça existe? 
- Aucune idée. Y’a toujours quelque chose qui cloche de toute façon. Quand c’est pas la mousson, la sécheresse ou l’humidité tropicale, c’est l’hiver. Alors… 
- T’as bien raison. En réalité, c’pas tant les saisons qui me dérangent que les températures extrêmes. J’aimerais être capable d’adapter la température de mon corps à la température extérieure. Comme ça, on n’aurait pas besoin de systèmes de climatisation ni de chauffage. Bye, bye, factures d’hydro! 
- T’es fou! dit Élisa en lui plaquant un bec sur le bout du nez. Allez, on y va, j’ai très faim. 

Le Bistrot à Gérard était à deux pas du parc Laurier.
- Tu sais quoi, dit Bruno, je trouve que les Miss Météo incitent les gens à obséder sur la température. Comme si toutes nos activités ne dépendaient que du temps qu’il fait. Vraiment idiot. Moi, j’aime ça quand y pleut, les gens sont plus calmes, moins proactifs, moins yang. Tu vois ce que je veux dire? Quoique... les canicules ont l'effet contraire.   

Un ado bouscula Bruno par mégarde.
- Dis donc, t’es pas capable de regarder où tu marches?
- Quel bougon! Tu disais que les gens sont conditionnés par la température? J’espère que t’imagines pas faire exception?
- C’pas dans ce sens-là que je l’entendais. Hum, disons que je vire facilement antisocial avec ces chaleurs de fournaise. Désolé, j’ai perdu le contrôle. Enfin, nous y voilà. Je vais redevenir moi-même, t’inquiète pas. 

Le patron, d’origine provençale, les accueillit chaleureusement.
- Bonjour! Vous allez bieng? Même coing que d’habitude? 
- Oui, oui, c’est tranquille de ce côté-là.
- Parlez-moi d’une température, pas beau ça? dit Gérard en apportant le pastis.
- Tu veux tourner le fer dans la plaie? En passant, tu pourrais peut-être augmenter la climatisation… 
- Pas question, s’exclama Élisa, y fait suffisamment frais comme ça. 
- Pardi, c’est beau, les enfants. Je vous sers la marmite du jour arrosée de vin blanc? 
- Oui, on te fait confiance, répondit Bruno.

Ils entamèrent les amuse-gueules avec appétit et oublièrent la température.
Soudain, l’éclairage et le son s’éteignirent dans un pow! retentissant.
- Ah, non, c’pas vrai! On va pas me gâcher le moment le plus agréable de la journée. J’le prends pas! 
- Panique pas; ça pourrait se rétablir rapidement. 
L’éclairage revint et Gérard apporta le potage en disant :
- Par chance que j’ai une génératrice assez puissante. Mais, désolé les amis, pas de climatisation. 

Bruno se renfrogna et attaqua la bisque. Les deux hommes d’affaires de la table voisine suaient à grosses gouttes dans leur potage, comme au sauna. Au bout de quinze minutes, le patron ouvrit les fenêtres car on manquait d’air. La majorité des clients mangeaient en silence, vu l’absence de fond sonore; et tous se taponnaient le visage avec leurs serviettes de table. Seule Élisa ne transpirait pas, très à l’aise dans ce climat singapourien. 

Bruno régla la facture, salua Gérard et sortit. Toute la chaleur et l’humidité accumulées s’échappant de l’asphalte, des murs et des automobiles lui tombèrent dessus comme une poisse. Les étoiles avaient remplacé le soleil incandescent. Pas d’éclairage de rue. «Au moins, on peut voir les étoiles!», marmonna-t-il.

Une bonne demi-heure de marche les séparait du stationnement. Élisa se serra contre Bruno.  
- Alors, M. Fru, ça va? Pas toujours facile de lâcher prise, han?
- J’étais déçu, c’est tout, répondit-il en la prenant par la taille. Je m’en veux d’avoir laissé le désagrément gâcher mon plaisir d’être avec toi. Mais, attends que je me rattrape, la soirée n’est pas finie. On va se coller, tant pis pour la chaleur. Qu’en dis-tu? 
- Pas d’objection, M. Fru. Le problème c’est qu’avec cette température, ce qu’on veut coller décolle, et ce qu’on veut décoller colle. Alors, on fera pour le mieux… 

Ils s’étreignirent dans un long baiser collant qui mit du baume sur les petites irritations de la journée.
~ Mestengo © 2005

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