25 septembre 2015

De l’économie jusqu’à la nausée

Pour que l’économie roule bien, l’argent doit circuler. Il circule en effet, mais uniquement entre les propriétaires des grandes industries et les paradis fiscaux. Voilà où le bât blesse. Je suis plus que lasse d’entendre le baratin électoral des chefs politiques de façade. L’environnement devrait avoir l’importance qu’il mérite : sa qualité déterminera la survie de l’espèce.

L’enrichissement personnel : une valeur sûre?

«Qu'est-ce que la richesse? D'où vient-elle? Pouvons-nous associer abondance et durabilité? Notre économie actuelle a-t-elle créé de la richesse? 
     Pendant qu'une minorité accumule les possessions matérielles, la vaste majorité des gens vivent dans de terribles conditions de pauvreté, et de vastes zones de la planète sont devenues des déserts. Tandis que j’étudiais les écosystèmes il m’était impossible de dissocier les conséquences écologiques des systèmes économiques. J’ai pleinement réalisé la valeur des écosystèmes. 
     La source de la richesse est l'écosystème fonctionnel. Les produits et services que nous en tirons sont des dérivés. Il est impossible que les dérivés soient plus précieux que la source. Et pourtant, dans notre système économique actuel, les produits et services ont une valeur monétaire et la source, l'écosystème fonctionnel, n’en a aucune. Nous avons donc créé une institution économique, une théorie économique fondée sur une erreur de logique. Donc, si nous perpétuons cette erreur, de génération en génération, nous aggravons le problème.» ~ John D. Liu

Loess Plateau, Chine – avant restauration

Loess Plateau, Chine – après restauration

Selon l'expérience du documentariste à travers le monde, la régénération des écosystèmes est possible partout, même dans les endroits les plus dévastés. Cela s’est fait en Jordanie et en Éthiopie, notamment. Et comme les endroits dévastés sont très nombreux, restaurer les écosystèmes créerait beaucoup d’emplois. «Nous pourrions enfin vivre dans un paradis terrestre, c’est possible!», dit-il.

À voir : Green Gold 47 min.
https://www.youtube.com/watch?v=YBLZmwlPa8A

Gishwati Forest, Rwanda

Environmental Education Media Project: http://eempc.org/
What If We Change restoration media project: http://www.whatifwechange.org

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Un vœu maintes fois exprimé, voire une conjuration :
Les assemblées parlementaires de tous les États devraient obligatoirement inclurent des humanistes et des philosophes (dépourvus d’allégeance politique) ayant le bien-être de l’humanité à cœur puisque les politiciens et les économistes n’ont que l’argent à cœur. Une contrebalance indispensable, si notre civilisation devait survivre.  
     Curieusement le Japon fait le contraire : vingt-six universités ont annoncé vouloir fermer leurs facultés de sciences humaines et sociales, ou du moins diminuer leur activité. Une décision qui fait suite à une lettre que le ministre de l’éducation, Hakubun Shimomura, a adressée le 8 juin aux présidents des 86 universités du pays, leur demandant «d’abolir ou de convertir ces départements pour favoriser des disciplines qui servent mieux les besoins de la société».

«Si les gens d’aujourd’hui ne sont pas convaincus du caractère fâcheux d’un système qui les a menés de crise en krach, de faillite en révolte, de révolution en conflagration; qui gâte la paix, la rend affairée et soucieuse; qui fait de la guerre un cataclysme universel, presque aussi désastreux pour les vainqueurs que pour les vaincus; qui ôte son sens à la vie et sa valeur à l’effort; qui consomme l’enlaidissement du monde et l’abrutissement du peuple; si les gens d’aujourd’hui accusent n’importe qui des grands maux qui les accablent, en attribuent la cause à n’importe quoi plutôt qu’au développement de la machine, c’est qu’il n’est pas de sourd mieux bouché que celui qui ne veut rien entendre
     Il faut que la puérile admiration pour les brillants jouets qui les amusent, il faut que l’exaltation fanatique pour l’idole qu’ils se sont forgée, et à laquelle ils sont prêts à sacrifier leurs enfants, leur ait tourné la tête et fermé les yeux à l’évidence pour qu’ils continuent d’espérer du progrès indéfini de la machine l’avènement d’un âge d’or. 
     Ne parlons pas des bouleversements que le progrès des machines fait sans cesse subir aux institutions humaines, parlons seulement des avantages par lesquels elles allèchent le sot : elles épargnent du temps, elles épargnent des peines, elles produisent l’abondance, elles multiplient les échanges entre les peuples, elles finiront bientôt par assurer à tous les hommes un loisir perpétuel. 
     S’il est vrai qu’elles épargnent du temps, comment se fait-il que dans les pays où les machines règnent on ne rencontre que des gens pressés et qui n’ont jamais le temps? Alors que dans ceux où l’homme fait tout de ses mains, il trouve le temps de tout faire et du temps en outre, autant qu’il en veut, pour ne rien faire. ... Mais pour lui l’unique intérêt de l’économie c’est celui que les grands économistes  ne considèrent jamais (Karl Marx pas plus que les autres) : l’unique intérêt de l’économie ce n’est pas le développement économique, mais le développement de la personne humaine, sa paix, son élévation, son affranchissement. ... 
     Quand vous aurez fait de l’État une machine, comment empêcherez-vous un fou quelconque de s’emparer du guidon et de pousser la machine au précipice? 
     Quand vous aurez fait de l’État une machine, il faudra que vous lui serviez vous-même de charbon.»

~ Lanza del Vasto (Le pèlerinage aux sources, Chapitre IV, 1943)  
(Extrait de l’article De faillite en révolte; 25 mars 2011)

La Grèce, un exemple concret de la destruction de l’état social

Photo : Athènes, une tragédie grecque, quartier historique de Monastiraki 
INEDIZ, F. Catérini / C. Jeantet

Agora, de la démocratie aux marchés : un documentaire qui retrace les événements qui ont mené à la crise financière que traverse présentement la Grèce, pays où 1% de la population possède plus de la moitié de sa richesse alors qu’un Grec sur quatre vit sous le seuil de la pauvreté. Les deux épisodes couvrent la période 2010-2014. Réalisation : Yorgos Avegeropoulos. 

À voir si vous avez accès à la zone (j’ignore combien de temps il sera à l’affiche)
http://ici.tou.tv/les-grands-reportages/S2015E276?lectureauto=1

Noté :

Une femme dont le conjoint s’est suicidé parce qu’il ne voulait pas se retrouver à la rue et perdre sa dignité en fouillant les poubelles, dit : «La banque c’est Dracula.» Lors du tournage, la maison familiale était menacée de saisie.

«Nous avons travaillé et payé des taxes pour faire vivre des golden boys (référence à l’élite), et c’est nous qui devons rembourser leur dette, c’est injuste», déclare une autre victime des politiques d’austérité.

Pendant la crise économique, le taux de suicide en Grèce a augmenté de 27%.
Entre 2009 et 2012, 3124 personnes se sont suicidées.

Un homme dans la quarantaine a perdu son emploi (l’entreprise a mis la clé sur la porte) ainsi que sa maison. Ne recevant aucun revenu de chômage il s’est retrouvé à la rue avec sa fillette d’une dizaine d’années. Il a pensé au suicide. Sa fille est son unique raison de vivre. Un sans-abri parmi des milliers d’autres dont le cinéaste a finalement perdu la trace (il en a suivi quelques-uns).

Les nouveaux sans-abris sont des personnes de niveau scolaire moyen et supérieur. Leur nombre a augmenté de 25% en seulement deux ans (2009-2011).

En 2007, 1% des Grecs les plus riches possèdent 48,6% de la richesse.
En 2014, 1% des Grecs les plus riches possèdent 56,1% de la richesse.

Après des années de sacrifices qui ont appauvri les plus faibles, détruit l’état social, creusé les inégalités et nourri le fascisme, la dette, au lieu de diminuer ne fait qu’augmenter.

En 2009, la dette de la Grèce s’élevait à 129,7% du PIB.
En 2013, la dette de la Grèce s’élevait à 175,1% du PIB.
L’élite veut imposer la politique d’austérité sur tout le continent.

Propos du financier Stelios Stavidris, président de TAIPED (décédé en février 2014), un virulent promoteur de la privatisation :
«Nous vendons tout. Tous les biens publics. Les aéroports, les autoroutes, les immeubles, les terrains, les plages, de Rhodes à Corfou. Où est le problème? Parmi les plus grands avantages de la Grèce mis à part son climat c’est son littoral. D’où voulez-vous que l’argent vienne? Des cultures de tomates? La richesse vient de la croissance. C’est ainsi que les nations progressent. Ils n’avancent pas s’ils ont peur de brader. Ça n’existe nulle part ailleurs. Brader c’est un terme métaphysique. On me demande pourquoi je vends des entreprises rentables. Qui peut dire si une entreprise peut devenir davantage rentable?

Naomi Klein :
«L’Europe et l’Amérique du Nord imposent aux pays en développement des politiques sociales qui n’ont même pas été mises en place chez nous. La libération du capital consiste à se débarrasser de tout ce qui empêche de faire du profit. Mais qui a encore quelque chose à vendre? Qui peut encore faire des économies? Ce sont les États providence de l’Europe. Et les Allemands sont les prochains. Ils se pensent à l’abri? Non. Ce sera au tour de l’Allemagne quand ce sera fini avec les États du sud. Ensuite ce sera le tour de la France. Personne n’est à l’abri.»

2013/14 : L’ancien ministre des finances Papaconstantinou est accusé d’avoir effacé des noms de la «liste Lagarde». Cette liste énumère 2000 exilés fiscaux grecs présumés détenir des comptes en Suisse.

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«Le même Diogène écrivit au roi des Perses : «Il n'est pas plus en ton pouvoir de réduire les Athéniens en servitude, que d'y réduire des poissons. Un poisson vivra plus longtemps hors de l'eau, qu'un Athénien dans l'esclavage».  

«Ah! Quand reverrai-je Athènes et l’Acropole? -- Mon ami, peux-tu rien voir de plus beau que le ciel, ce soleil, cette lune, ces étoiles, cette terre, cette mer? Si tu es si affligé pour avoir perdu Athènes de vue, eh! que feras-tu quand il te faudra perdre de vue le soleil?»

~ Épictète (Entretiens)

Ne pleure pas sur la Grèce
La voici de nouveau qui s’élance, impétueuse et sauvage,
pour harponner la bête avec le trident du soleil.
~ Yannis Ritsos

Autant que possible
Et si tu ne peux pas mener la vie que tu veux,
essaie au moins de faire en sorte, autant
que possible : de ne pas la gâcher
dans trop de rapports mondains,
dans trop d’agitation et de discours.
~ Constantin Cavafis

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Des scénarios similaires à celui de la Grèce se sont produits dans quantité de pays du Tiers Monde, qu’on appelle aujourd’hui pays émergeants. Les pays qui ont perdu au change au libre-échange de la mondialisation sont sommés de payer.

«Les financiers [de la mondialisation] ne voient pas le monde comme étant constitué de démocraties individuelles et de pays distincts. Ils ne connaissent pas les frontières. Les lois ne les préoccupent pas parce qu’ils font la loi. Ils possèdent le monde parce qu’ils contrôlent l’argent, qui mène le monde. 
   Les banquiers affirment prêter de l’argent à ces pays dans un effort pour les mettre à niveau, pour les relever économiquement. Dans la plupart des pays, les gens aspirent à la démocratie. ... Ils sont mûrs pour la révolution. C’est alors que les insurgés entrent en scène. Les banquiers concoctent aussitôt un gouvernement militaire et vous obtenez ainsi les polarités nécessaires. Dès lors, vous avez un motif pour développer ce pays : appuyer ces gens qui réclament la démocratie. Bien sûr, le gouvernement militaire n’est là que temporairement. Sa raison d’être est d’alimenter et même d’intensifier le désir de liberté. Comprenez-vous le procédé? Les vendeurs d’armes font beaucoup d’argent. Les munitions arrivent de divers pays, de partout dans le monde. Bien entendu, tout cela est fait pour appuyer les combattants de la démocratie! ... 
   Et de quoi a besoin le jeune pays qui fait ses premiers pas? De prêts substantiels pour se développer. ... Dès que les insurgés quittent la scène, les banquiers s’amènent, trop heureux de distribuer des milliards. Ils prêtent des milliards, sachant très bien que ces merveilleux dirigeants catapultés à la tête de ce nouveau gouvernement démocratique, dilapideront cet argent et que le petit pays sera incapable de rembourser sa dette. 
   Alors, les banques demandent le remboursement du prêt. Le leader du pays plaide sa cause : ‘Mais nous n’avons tout simplement plus suffisamment d’argent pour vous rembourser.’ Le représentant de la banque sourit et dit : ‘Monsieur, ne vous en faites pas. Vous savez, je suis certain que nous pourrons arriver à nous entendre. Nous allons échanger votre dette substantielle contre les droits miniers de votre pays ainsi que le pétrole trouvé sur le littoral côtier et à l’intérieur de votre pays. Nous prendrons cela en échange.’ Le dirigeant du pays est alors si content qu’il s’exclame : ‘Quelle aubaine!’ Aussitôt dit, aussitôt fait. Et le petit pays cesse d’être un pays, il est absorbé par l’organisation sans frontière qui grandit sans cesse aujourd’hui. ... 
   Vous seriez médusé de voir avec quelle rapidité ils prennent les affaires en mains. L’industrie s’installe. Les fiers indigènes du pays sont évincés de leurs terres et parqués comme un troupeau dans les villes. Ça n’a pas d’importance si les fermiers ne cultivent plus dorénavant. Ça n’a pas d’importance si la forêt vierge est transformée en copeaux. Ça n’a aucune importance. Car les promoteurs arrivent et rasent les forêts, financés par les grandes banques, tout cela au nom de ce que vous appelez le progrès.»

Source : The Last Waltz of The Tyrans, The Prophecy, Judi Pope Koteen; Beyond Words Publishing Inc. 1989. Prophétique en effet!
(Extrait de l’article Hérésie verte; 15 août 2015) 

Dans la même veine : La logique de l’argent/dette (19 juillet 2015)

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