16 juillet 2018

«Unsavvy Trump»

Donald Trump a l’habitude d’attribuer des sobriquets (nicknames) à tout le monde – hommes d’État, journalistes, individus qu’il n’aime pas ou qui l’ont critiqué. Par exemple : Wild Bill pour Bill Clinton; Animal Assad pour Bashar al-Assad; Little Rocket Man pour Kim Jong-un; Justin from Canada pour Justin Trudeau; Crazy Bernie pour Bernie Sanders, McMuffin pour Evan McMullin, et ainsi de suite.

J’en propose un pour le président américain : Unsavvy Trump
[unsavvy : dépourvu de bon sens ou d’intelligence politique]  

Trump serait mal avisé d’affubler Poutine d’un quelconque surnom – surtout s’il est vrai que son nouvel ami Vladimir a favorisé son élection en piratant les données informatiques du Parti démocrate, notamment de sa rivale Crooked Hillary. L’inculpation de douze officiers du renseignement militaire russe (GRU) par le procureur Robert Mueller – pour conspiration, piratage, vol et huit autres crimes contre les États-Unis – équivaut à incriminer politiquement le chef d’état russe. Mais l’ancien directeur du FSB (ex-KGB) est bien armé pour faire face à la musique. Trump pourrait peut-être le surnommer Big Rocket Man... Mais, nous venons d’apprendre qu’après sa rencontre avec Poutine aujourd’hui, Trump aurait dit de lui qu’il était «extrêmement fort et puissant».

Image : DonkeyHotey, 2016. Vladimir Putin carrying his buddy Donald Trump.

CV de Trump en quelques mots bien choisis :
   Jonathon Shafi, du regroupement l'Écosse contre Trump, a dit vouloir faire preuve de solidarité avec les Américains contre Trump. «C'est inacceptable qu'un président parle de tripoter les femmes, de séparer les enfants de leurs parents et d'encourager les fascistes, les racistes, les misogynes et les homophobes», a-t-il expliqué. On n'est pas antiaméricains, juste contre Trump et son régime de discorde.»
   Originaire de Californie, mais résident d'Édimbourg, Eli Roth a dit douter que le président prenne acte de ces manifestations : «Je ne crois pas que quoi que ce soit puisse se rendre jusqu'à Donald Trump, mais j'espère que ces manifestations encouragent les citoyens américains à contester son régime. Il faut leur montrer qu'il y a des gens en dehors des États-Unis qui s'intéressent à ce qui se passe et que Trump a un impact sur le reste du monde», a souligné l'homme de 56 ans.
(Radio-Canada avec Agence France-Presse et Associated Press | 14.07.2018)  

Pendant que Trump se donne en spectacle, derrière les coulisses, sa clique de républicains ultra conservateurs s’acharne à déchiqueter toutes les lois globalement favorables à la société américaine – en santé, éducation, science, environnement, économie équitable, droits humains, etc. Résultat : plus d’injustice, de pollution et de destruction. Par exemple, durant les 18 derniers mois de l’administration Trump, Scott Pruitt a tenté d’éliminer ou de rogner 70 lois environnementales! God bless America!

Image : DonkeyHotey, 2016. Donald Trump’s Big Tent Party has tents for everyone!

«La politique est l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde.» 
~ Paul Valéry

Les choses seraient peut-être différentes si après la Deuxième Guerre mondiale, on avait enseigné massivement aux gens à «penser par eux-mêmes». Or on a fait tout le contraire.
   «Si l'on parvenait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu'elles s'en rendent compte?», disait Walter Lippmann (Public Opinion, 1922).  
   Le neveu de Freud, Edward Bernays, s’empressera de fournir la recette dans un ouvrage intitulé Propaganda; Comment manipuler l'opinion en démocratie qui remporta un vif succès au siècle dernier. Celui-ci disait : «Heureusement, la propagande offre au politicien habile et sincère un instrument de choix pour modeler et façonner la volonté du peuple.» On le considère comme le père de la propagande politique institutionnelle et de l'industrie des relations publiques, ainsi que du consumérisme américain. Pour Bernays, les gens qui ne pensaient pas comme lui étaient tous stupides... de sorte qu’il fallait confier le sort des stupides à l’élite prétendument intelligente. En réalité son système est totalement antidémocratique.
   «La manipulation consciente et intelligente des habitudes et des opinions des masses est un élément important de la société démocratique. Ceux qui contrôlent ce mécanisme constituent un gouvernement invisible qui est le véritable pouvoir dirigeant de notre pays. ... Nous sommes gouvernés, nos esprits sont moulés, nos goûts formés, nos idées inculquées en grande partie par des hommes dont nous n'avons jamais entendu parler. C'est le résultat logique de la façon dont de notre société démocratique est organisée. Un grand nombre d'êtres humains doivent coopérer s'ils veulent vivre ensemble dans une société stable. ... Dans presque tous les actes de notre vie quotidienne, que ce soit dans la sphère politique ou commerciale, dans notre comportement social ou notre pensée éthique, nous sommes dominés par un nombre de personnes relativement petit... qui comprennent les processus mentaux et les structures sociales des masses. Ce sont elles qui tirent les fils qui contrôlent l'esprit du public.» (Propaganda, 1928)

Le world wide web n’est rien d’autre qu’un prolongement plus puissant et pervers de la théorie de Bernays. Penser par soi-même est impossible si l’on ne s’arrête pas pour réfléchir. Le Net est le royaume de l’impulsivité, de la pensée volatile et dissipée, et de la propagande de masse automatisée. Et ça marche. Aujourd’hui, avec Internet, les partis politiques n’ont plus besoin d’agences de publicité pour leurs campagnes préélectorales. N’importe quel twit * peut diffuser son baratin home-made sur le web à peu de frais.

* Twit : Américanisme; vient de l’anglais atwite (to taunt), narguer. Injure fourre-tout qui s’adresse aux ignorants, idiots, bornés, etc., utilisée depuis les années 1980 au Québec. (Dictionnaire des injures québécoises, Stanké 1996)

Cela dit, examinons le phénomène Trump sous la loupe d’une philosophe dont les réflexions sont drôlement pertinentes tandis que les puissants de ce monde jouent au Monopoly de la même manière que dans les années 1930 et 1960.

Citations : 
Hannah Arendt (1906-1975) 
Philosophe allemande et professeur de théorie politique, naturalisée américaine

«Le nationalisme tribal insiste sur le fait que son peuple est entouré d'ennemis.»

 
Image : Jim Unger

«La liberté d'opinion est une farce si l'information sur les faits n'est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l'objet du débat.» (La Crise de la culture)

«Le mensonge, lorsqu'il est organisé de façon systématique, constitue une arme politique extrêmement efficace.»

«La véracité n'a jamais figuré au nombre des vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques.» (Les origines du totalitarisme)

«Le mensonge est plus fort que la vérité, car il comble l'attente.»

«Le pouvoir de la machine réside dans la nécessité, et d’autre part dans l’admiration que ressentent les peuples pour la nécessité. Le mal trouve son terreau dans la nécessité et le non-choix au nom de l’avenir.»

«L’irréflexion (témérité insouciante, confusion sans espoir ou répétition complaisante de «vérités» devenues banales et vides) me parait une des principales caractéristiques de notre temps. Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que penser ce que nous faisons.»

«La société de masse est peut-être encore plus sérieuse, non en raison des masses elles-mêmes, mais parce que cette société est essentiellement une société de consommateurs, où le temps du loisir ne sert plus à se perfectionner ou à acquérir une meilleure position sociale, mais à consommer de plus en plus, à se divertir de plus en plus... Croire qu'une telle société deviendra plus «cultivée» avec le temps et le travail de l'éducation, est, je crois, une erreur fatale... l'attitude de la consommation, implique la ruine de tout ce à quoi elle touche.» (La Crise de la culture)

«Le totalitarisme remplace tous les vrais talents par ces illuminés et ces imbéciles dont le manque d'intelligence et de créativité reste la meilleure garantie de leur loyauté.»

«Politiquement, la faiblesse de l'argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu'ils ont choisi le mal.» (Responsabilité et jugement)

«Priver un individu de ses droits fondamentaux, c’est d’abord le priver de la capacité du politique. »

«Les hommes qui ne pensent pas sont comme des somnambules.»

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«En réaction au besoin humain de se connecter à quelque chose de plus profond et de plus satisfaisant que les convoitises suicidaires de nos sociétés, des individus du monde entier font preuve de créativité, de courage et d’intelligence pour s’extirper de leurs façons de vivre conditionnées. Dans un sens, on peut les dire à contre-culture, dans un autre sens, ils se sont engagés à suivre un impératif culturel plus profond, enraciné dans l’appréciation de la terre, de la vie et de la beauté des choses simples. ... Suis-je un anarchiste, un fauteur de trouble, un rebelle, un agitateur, parce que je veux participer à quelque chose de totalement nouveau? Si oui, alors, je suis un ‘anarchiste, non-violent et compatissant’.»
~ William Martin, essayiste, traducteur, peintre et poète américain

Peut-on penser par soi-même?

Que veut dire penser par soi-même? Est-ce penser en dehors de toutes les influences extérieures? Est-ce confronter ses idées à l’expérience de la vie pratique quotidienne?
   Penser par soi-même est le propre d’une démarche philosophique, celle qui consiste à chercher la vérité individuellement pour arriver à mieux se connaître soi-même et les autres et agir en toute liberté, selon des principes applicables en toutes circonstances.
   Penser par soi-même n’est pas un acte naturel. Cela exige un effort, un travail sur soi pour lutter contre ses instincts, ne pas s’attacher à ses pensées et ne pas subir les influences extérieures. Penser par soi-même est d’abord un acte d’un individu responsable et autonome. Mais où se placer pour penser par soi-même? Dans l’Être ou le paraître?

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La philosophie, une réponse à la violence

La violence règne en permanence dans la vie quotidienne et elle devient relativement banalisée par les crimes, les guerres, les discours, les images… Est-elle le fruit d’un comportement naturel qui excuse toute acte violent? Y-a-t’il une autre alternative à la violence?
   Le mot violence vient du grec bia et du latin violentia, qui veut dire l’acte de «violer». La violence implique toute action contraire à l’ordre (moral, juridique, politique) ou à la disposition harmonieuse de la nature. Elle porte en elle un élément de chaos, de transgression et d’imprévisibilité.

La violence : un comportement naturel?
En langage populaire, la violence désigne une utilisation excessive ou agressive de la force physique qui conduit à une relation de brutalité ou d’inhumanité envers l’autre. Mais réduire la violence à un comportement naturel et instinctif conduit à détruire toute notion de responsabilité humaine et, par conséquent, à excuser ceux qui pratiquent la violence.

Article intégral :

12 juillet 2018

«Reculs, victoires et nouveaux dangers»

Pierre Dansereau, qui a consacré sa vie aux sciences  environnementales, se réjouirait de la victoire de la rainette faux-grillon (David) contre Groupe Maison Candiac (Goliath). «L’intégrité de la nature – de toutes ses espèces et de tous ses écosystèmes – est la clé de cette vision globale sans laquelle l’espèce humaine court à sa propre extinction... car l’immense réservoir biologique est en voie de drainage accéléré à cause de notre incurie, de notre manque de respect pour la planète. Nous appauvrissons chaque jour le patrimoine des générations à venir», écrivait-il en 1990 dans l’avant-propos de «La nature aux abois; Les espèces menacées de disparition au Canada» (1).

Photo : Radio-Canada / Chantal Srivastava. Xavier Lachapelle-Trouillard montre les feuilles d’un saule irrigué avec des eaux usées. Tandis que les projets gaziers/pétroliers se multiplient, de jeunes chercheurs essaient de trouver des solutions à la pollution galopante. Depuis 2016, à Saint-Roch-de-l’Achigan, dans Lanaudière, les eaux usées irriguent une plantation de saules à croissance rapide dans le cadre du projet PhytovalP, une initiative de l’Institut de recherche en biologie végétale (IRBV) de l’Université de Montréal et de Polytechnique Montréal. L’azote et le phosphore qui contaminent les eaux usées sont utilisés comme nutriments.

Je salue donc la décision du juge de la Cour fédérale René LeBlanc. Les juges conscients ne courent pas les rues... euh... les palais de justice.

La rainette faux-grillon peut être protégée sur une terre privée, selon la Cour fédérale

ICI Radio-Canada / Nouvelles | 9 juillet 2018

La Cour fédérale confirme la validité du décret d'urgence qui vise à protéger la rainette faux-grillon sur des terres privées de La Prairie, en Montérégie.
   En juillet 2016, Ottawa avait diffusé ce décret pour préserver l'espèce, menacée par un projet immobilier. Le promoteur Groupe Maison Candiac avait alors contesté la décision, qu'il considérait comme «une forme d’expropriation sans indemnisation».
  Deux ans plus tard, la Cour fédérale vient de trancher : protéger une espèce en péril sur des terres privées est tout à fait constitutionnel et ne peut être considéré comme une expropriation déguisée.
   «Le décret d’urgence ne saurait être invalidé pour l’un ou l’autre des motifs invoqués par Groupe Candiac», conclut le juge René LeBlanc.
   Rendu le 22 juin dernier, ce jugement d'une centaine de pages crée un précédent historique en ce qui a trait à la protection d'espèces menacées, selon Alain Branchaud, biologiste et directeur général pour le Québec de la Société pour la nature et les parcs (SNAP).
   «Le jugement vient dire : "Ce n'est pas une expropriation déguisée. Vous n'avez pas, d'une certaine façon, à avoir peur d'appliquer vos lois et de protéger ces espèces-là", résume-t-il. L'idée de protéger une espèce en péril et son habitat a sa valeur propre et un droit légitime.»
   Pour les écologistes, la décision du juge LeBlanc est donc une grande victoire.
   «Un tel discours – dans un jugement bien étoffé, solide, bien documenté, avec beaucoup de jurisprudence à l'appui – donne espoir à ceux qui militent en ce moment pour notre biodiversité, indique M. Branchaud. Le juge va même jusqu'à référer à la sixième grande extinction! »

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La sixième grande extinction – L’expression «sixième grande extinction» est souvent utilisée pour décrire la disparition d’un grand nombre d’espèces en raison des activités humaines. On l’emploie par analogie aux cinq extinctions massives qui ont marqué les temps géologiques. Celle du Crétacé, il y a 65 millions d’années, est la plus connue : 70 % des espèces vivantes avaient alors disparu, dont les dinosaures, après la chute d’un astéroïde sur la Terre.
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«Un jugement comme ça, on n'en voit pas souvent. Et c'est certainement un grand pas pour la protection des espères en péril.» (Alain Branchaud)
   Selon le quotidien La Presse+, Groupe Maison Candiac fera appel du jugement – au grand dam des groupes environnementaux qui se battent depuis 2013 pour bloquer la construction du développement résidentiel qui menace la rainette faux-grillon à La Prairie.
   Plusieurs facteurs menacent la survie de ces petites grenouilles, comme l'assèchement des étangs, la présence de castors et le développement immobilier.
   Entre 2004 et 2017, l'habitat de la rainette faux-grillon a diminué de moitié en Montérégie.


Milieux naturels : reculs, victoires et nouveaux dangers

Charles Côté | La Presse (2008)

En 2004, La Presse a publié une liste de 10 milieux naturels menacés autour de Montréal. Quatre ans plus tard, certains sont en voie d'être protégés. D'autres ont disparu, et d'autres encore sont toujours l'objet d'âpres contestations. Mais, dans l'intervalle, les militants sur le terrain constatent un changement dans l'attitude des citoyens et de certains élus.

La grenouille sauvée in extremis à Longueuil
Sur la Rive-Sud, La Presse avait identifié quatre milieux naturels. Le plus important, le marécage appelé Boisé du Tremblay, faisait l'objet de projets immobiliers atteignant 2 milliards en investissements publics et privés. Un nouveau quartier aurait vu le jour dans les 650 hectares abritant une espèce de grenouille en danger de disparition, la rainette faux-grillon, une forêt abritant quatre espèces de chênes, en plus de dizaines d'autres espèces rares.
   Quatre ans plus tard, l'essentiel du Boisé du Tremblay doit être soustrait au développement par la Ville de Longueuil. «Il y aurait entre 400 et 450 hectares protégés, soutient Tommy Montpetit, un biologiste autodidacte et militant tenace, qui a grandi sur la Rive-Sud. Dans les 200 hectares qui restent, il y a aussi beaucoup de rainettes et des milieux humides de qualité. On peut appeler ça une demi-victoire. Mais aussi près de Montréal, préserver 450 hectares, c'est exceptionnel.»


(1) Collectif d’auteurs scientifiques / Environnement Canada; Éd. Broquet Inc. 1990

La nature aux abois 
Les espèces menacées de disparition au Canada

Extrait de l’avant-propos de Pierre Dansereau

Photo : Jacqueline Vincent; Canada Lynx (Faune et flore du pays) 

L’Homme ne peut pas connaître sa place dans la nature s’il n’accepte pas le partage nécessaire avec les autres êtres vivants. Tout le monde ne peut pas avoir une conscience cosmique qui nous fait percevoir notre dépendance envers l’atmosphère, l’eau et la terre. Et pourtant, l’intuition poétique, la vision esthétique, le souci philosophique ne nous conduisent-ils pas tous au questionnement scientifique? Nous risquons de ne pas atteindre à une identité personnelle, sociale, culturelle ou politique si nous ne savons rien nommer des pierres, des plantes et des animaux qui sont en orbite autour de nous. La dimension où se place cette urgence, c’est la solidarité biologique.
   Confiant dans son pouvoir de maîtriser les forces de la nature, de soumettre les animaux, les plantes, le sol, l’eau et l’air, l’Homme a remanié presque tous les écosystèmes naturels. Son génie d’inventeur lui a fait détourner presque toutes les sources d’énergie à son profit. Sa grande intelligence ne lui faisait pourtant pas voir les contraintes sans précédent qu’il imposait à l’air à l’eau et au sol en les polluant, aux plantes et aux animaux en les surexploitant et en leur imposant des stress nouveaux. La face de la planète porte aujourd’hui des plaies qui ne se cicatriseront jamais : des sols irréversiblement érodés, des espèces et variétés de plantes et d’animaux et même des tribus humaines disparues sans retour.
   La belle Gaïa du Septième Jour était un superorganisme qui s’était lentement dégagé d’une matière où le jeu du feu et du froid avaient enfin permis l’assemblage minéral favorable à l’apparition de la vie. Les laves de la pyrosphère, la croûte de la lithosphère, les gaz de l’atmosphère, les ruisseaux et les abîmes de l’hydrosphère se sont assemblés en une matrice enfin hospitalière au déroulement d’une évolution organique conquérante : la biosphère nous apparaît aujourd’hui non pas superposée aux éléments minéraux, mais formant corps avec eux, agissant comme force modératrice des températures, des précipitations, des cyclages minéraux-végétaux-animaux par le prélèvement sélectif que font d’innombrables êtres vivants, dotés de processus complémentaires.

Photo : Larry Kowalchuck; Common Blue Damselfly (Faune et flore du pays) 

L’éclatement de la noosphère, déjà visible chez les nombreux animaux architectes et ingénieurs (abeilles, hirondelles, castors), permet une réorientation des ressources et de leur cyclage, une canalisation des flux d’énergie et même la constitution d’écosystèmes nouveaux. L’escalade de la prise de possession de la planète par l’être humain nous fait voir les étapes de la libération de sources d’énergie latentes. Les paysages de la terre portent diversement la marque des phases successives de cette appropriation et de leur impact croissant. Si l’on peut se réjouir de l’amélioration du blé, du riz et du maïs, de l’efficacité du chemin de fer et de l’avion, du rayonnement de l’Acropole et des bienfaits de la télévision, on ne peut contempler sans angoisse les retombées d’une agriculture simplifiée et empoisonnée, d’une industrie manufacturière et des transports polluante, d’une urbanisation étouffante, d’un réseau d’information asservi aux intérêts matériels.

Photo : Adam S. Vanbergeyk; Pond (Faune et flore du pays)

En cette fin de siècle, les imprévoyances accumulées au cours des étapes de la «progression des peuples» nous laissent en présence de gaspillages, de destructions, d’extinctions, de perversions et de crimes inscrits visiblement non seulement sur la face des villes, sur les effluents des usines, sur les cultures et les pâturages, mais aussi sur les forêts, les savanes, les prairies, les lacs, les rivières, les falaises et même sur les glaces de l’Antarctique. Ce spectacle alarmant de la ville, de l’usine, de la campagne et de la nature est le résultat d’une ingéniosité humaine dangereusement en avance sur la raison, la sagesse, la compassion auxquelles il faut faire appel pour arrêter l’élan de l’espèce humaine vers le suicide. Nous ne sommes pas des lemmings, et nous avons le pouvoir de faire échec à l’étrange attirance de l’autodestruction.
   Le salut est dans la solidarité, dans une désormais plus humble reconnaissance de notre appartenance à Gaïa, notre mère, menacée par notre ignorance, notre avidité, notre imprévoyance, notre indiscipline. La constatation de cette crise sans précédent nous oblige à «penser globalement» – à voir les conséquences universelles de nos erreurs accumulées – et à «agir localement» – à prouver par des gestes positifs que nous croyons l’individu et le petit groupe capables de contribuer au bien commun.
   Si nous mettons en perspective les problèmes et les urgences de la ville, de l’industrie, de la campagne et de la nature, quelle priorité pouvons-nous donner à la protection des espèces menacées? Confrontés à la faim dans le Sahel et le Bangladesh, au sida et au cancer dans le monde entier, par le nombre croissant des sans-abri dans le monde, à la pollution des eaux, des sols et de l’air, à l’analphabétisme et à la persécution religieuse et politique, nous reste-t-il des ressources à consacrer à un oiseau ou à une plante rares?

Photo : Bill McMullen; American Bittern (Faune et flore du pays) 

Oui, la solidarité que j’ai voulu définir ci-dessus nous y engage. Nous ressentons certes plus vivement les génocides qui ont touché diverses races et cultures humaines au cours du XXe siècle que la disparition de la tourte, du manchot boréal, du rhinocéros blanc. Et pourtant l’intégrité de la nature – de toutes ses espèces et de tous ses écosystèmes – est la clé de cette vision globale sans laquelle l’espèce humaine court à sa propre extinction ... [car] l’immense réservoir biologique est en voie de drainage accéléré à cause de notre incurie, de notre manque de respect pour la planète. Nous appauvrissons chaque jour le patrimoine des générations à venir.

Pierre Dansereau 1911-2011 – Un phare intellectuel et moral
Louis-Gilles Francoeur
Le Devoir | 30 septembre 2011| Environnement

Si Pierre Dansereau est reconnu aujourd'hui comme un des grands pionniers des sciences environnementales, un secteur qu'il a profondément marqué de son empreinte, cet homme au sourire en coin, un brin moqueur, et à l'oeil pétillant, était accessible à tous.
   Confiant dans l'intelligence humaine, mais jusqu'à un certain point dans la technologie à cause de ses dérives, ce scientifique d'une rigueur reconnue internationalement n'hésitait pas à s'en prendre aux excès du système économique actuel.
   Autant Darwin mettait l'accent sur l'impact de la compétition dans l'évolution des espèces, Dansereau a toute sa vie mis plutôt l'accent sur la «collaboration» entre les plantes, animaux et humains.

Portrait du scientifique environnemental :

Pour avoir une idée des espèces menacées au Canada en 2018 : 
Faune et flore du pays http://www.hww.ca/fr/ 

Nous sommes pris en sandwich entre l’eau et le feu 
(entre montée des océans, inondations et pétrole/gaz, incendies) 

Les grandes puissances industrielles se ruent vers le Grand Nord pour forer, extraire, chasser et pêcher, bref s’approprier toutes les ressources possibles. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien, nada! Le sénateur démocrate Bernie Sanders disait récemment :
“We are the 99% and it’s time we took power away from the 1%.”
Indeed. When enough is enough, justice comes.

Le jour où les glaciers du Groenland vont commencer à dégringoler par plaques, le Québec pourrait boire son bouillon d’onze heures...

LE MONDE – Une équipe de recherche de l’université de New York a passé une décennie à observer les glaciers du Groenland. Ils viennent de publier les images en timelapse d’un iceberg qui s’est détaché du glacier d’Helheim. D’une largeur de 6 km, de 800 m de profondeur et de 1,6 km de long, cet iceberg pèse entre 10 et 14 milliards de tonnes. C’est 3 % de la glace qu’apportera le Groenland en 2018 à la mer qui s’est détaché en trente minutes.
   Les chercheurs qui l’ont capturé étudient comment il contribue à l’élévation catastrophique du niveau de la mer dans le monde. Car ces phénomènes pourraient rendre l’Antarctique, au pôle Sud, instable. Les chercheurs cherchent à comprendre et à modéliser un éventuel effondrement de l’Antarctique. Le glacier d’Helheim, au Groenland, leur sert de laboratoire «naturel».



L’avenir de bien des pays insulaires et villes côtières est menacé par la montée des océans. Selon Climate Central, si la communauté internationale respecte ses engagements dans la lutte aux changements climatiques, la hausse des océans pourrait être limitée à 4,7 mètres... au lieu de 9 mètres. Les grandes villes côtières partout dans le monde devront s'adapter à cette nouvelle réalité.
   Selon des données collectées par la NASA Shuttle Radar Topogra, si le niveau de l’eau s'élevait de 60 mètres au-dessus du niveau de la mer, Montréal (QC) serait elle aussi menacée de disparaître en quasi totalité... ne laissant que ses plus hauts sommets comme le Mont-Royal, hors de l'eau. Un scénario du pire certes, qui donne tout de même à réfléchir...

Carte interactive villes et villages du Canada :

Pour voir à quoi pourrait ressembler votre ville selon différentes hausses de températures et du niveau des océans au Canada :

La situation des baleines noires semble s’améliorer à la suite des restrictions de pêche. Par contre la survie des petits rorquals serait menacée.

La mortalité des petits rorquals augmente, surtout au large du Nouveau-Brunswick

Photo: Alexandre Shields / Le Devoir

Halifax – Une quinzaine de petits rorquals ont été retrouvés morts, depuis le début de février, en mer ou sur les plages des Maritimes.
   Un groupe de protection des animaux affirme que le nombre de morts semble augmenter au sein d’une espèce de petites baleines au large de la côte Est, ce qui fait craindre que les cétacés soient victimes des mêmes menaces que les baleines noires de l’Atlantique Nord.
   Selon Tonya Wimmer, de la Marine Animal Response Society, une quinzaine de petits rorquals ont été retrouvés morts, depuis le début de février, en mer ou sur les plages des Maritimes, surtout dans le nord du Nouveau-Brunswick.

La Presse canadienne  9 juillet 2018 | Environnement

OIL-RIG/LEAK 7 juin. Déclaré le 9 juillet.

Presse Canadienne – Plus de 100 000 litres de pétrole et d'eau ont été déversés dans un marais à l'est de Jenner, dans le sud de l'Alberta, selon le nouveau propriétaire de puits de pétrole et de gaz naturel qui appartenaient jusqu'à récemment à Imaginea Energy.
   La fuite provient d'une ligne appartenant à Cor4 Oil, établie à Calgary, et les liquides ont descendu le long d'une colline pour rejoindre un marais, a indiqué la société de réglementation de la province, l'Alberta Energy Regulator (AER), sur son site web. «La fuite semble provenir d'une connexion entre un pipeline d'alimentation et une installation de traitement du pétrole», a déclaré le chef de la direction de Cor4, Colin Davies. «Le déversement touche des terres agricoles qui ne sont pas actuellement utilisées pour le pâturage», a-t-il ajouté.

Powerful Explosion in Wisconsin TownAt least two firefighters were taken to a hospital after a powerful explosion in Sun Prairie, Wisconsin, near Madison. The blast occurred after a contractor reportedly struck a natural gas line. (Associated Press July 10, 2018)

9 juillet 2018

Qui est responsable? Personne et tout le monde.

À quoi ressemblera le tableau des inégalités de 2018?
«L'enfer est vide, tous les démons sont ici.» ~ William Shakespeare
  

Dans la mire :

1. On sait que le FMI n’a pas de cœur. Alors, ce qui s’est passé en Haïti était inhumain : le gallon américain d’essence, qui représentait une demi-journée de travail, passait soudainement à l’équivalent d’une journée de travail (51 % pourcent d’augmentation!).    
   En début d'après-midi vendredi le 6 juillet, les ministères de l'Économie, des Finances, du Commerce et de l'Industrie avaient annoncé une augmentation des prix de l'essence de 38 %, celui du diesel de 47 % et celui du kérosène de 51 %, applicable le samedi 7 juillet à minuit.
   Le nouveau cadre de référence entre le Fonds monétaire international (FMI) et Haïti, signé en février, impliquait la cessation de la subvention publique des produits pétroliers, source conséquente du déficit budgétaire de l'État.
   Cette importante hausse a été perçue comme insupportable par la majorité de la population qui fait face à une pauvreté extrême, un chômage de masse et une inflation supérieure à 13 % pour la troisième année consécutive. Le président haïtien Jovenel Moïse a appelé samedi soir les manifestants à quitter les rues, paralysées par des vagues de violences depuis vendredi après-midi, car il avait «corrigé ce qu'il y avait à corriger», à savoir suspendre la décision d'augmenter les prix des produits pétroliers.
(La Presse, juillet 2018)

2. Selon les experts d'une commission non partisane, le Joint Commitee on Taxation, la réforme fiscale de Donald Trump pourrait ajouter 1000 milliards de dollars à la dette publique qui dépasse déjà les 20 000 milliards de dollars. Cette réforme préconisait, entre autres, une baisse du taux d'impôt sur les sociétés, un taux plus bas pour les profits reversés aux actionnaires, un régime plus favorable pour les profits enregistrés à l'étranger – ce régime aboutit à une situation ubuesque où les grands groupes américains thésaurisent des milliards de dollars à l'étranger si bien qu'au total, c'est un magot de 1000 à 3000 milliards de dollars qui est gardé au chaud par les grands groupes. Apple, par exemple, possède un trésor de guerre de plus de 250 milliards de dollars.

3. À quelques semaines du déclenchement officiel de la campagne électorale provinciale, le Collectif pour un Québec sans pauvreté demande aux partis politiques de faire connaître leurs propositions en matière de lutte à la pauvreté. Le Collectif a fait parvenir une lettre aux quatre formations représentées à l'Assemblée nationale, leur demandant de divulguer leurs engagements pour éradiquer la pauvreté, avant la fin du mois d'août. Les réponses obtenues seront alors dévoilées au grand public. (La Presse Canadienne) 

Ministre : Personne qui agit avec un grand pouvoir et une faible responsabilité.  
~ Ambrose Bierce (Le dictionnaire du Diable) 

«La responsabilité du choix, c’est aussi oser décider de quel côté on se situe dans une société injuste, traversée de conflits et marquée par l’indignité. C’est pourquoi nous sommes tous des êtres politiques, que nous le voulions ou non. Nous vivons dans une dimension politique fondamentale. Par le fait même d’exister, nous passons un contrat avec tous nos contemporains, mais aussi avec les générations futures.
   Qu’est-ce qui conditionne nos décisions? Qu’est-ce qui oriente les choix que nous faisons, les idées qui sont les nôtres, ce que nous trouvons par exemple inadmissible? Que choisissons-nous de défendre, et que choisissons-nous de rejeter?
   Avoir la possibilité de choisir ce à quoi on consacre son existence est un grand privilège. 


Je suis profondément révolté devant les nouvelles formes d’esclavage et l’exploitation effrénée de la planète. Notre instinct de destruction nous conduira inévitablement à l’anéantissement de notre espèce.
   La vie des humains est lisible à travers leurs déchets. Les décharges sont un miroir où se laissent déchiffrer des millénaires de vie quotidienne. [...] Les décharges de notre temps se présentent autrement et racontent d’autres histoires. Le plus grand dépotoir du monde, à l’heure actuelle, n’est pas situé sur la terre ferme mais dans l’océan Pacifique, entre la côte californienne et Hawaï. Des millions de tonnes de détritus à la dérive. ... Les déchets se composent de plastique et ont une demi-vie infiniment longue. [...]
   Bien entendu, un grand nombre de personnes travaillent aujourd’hui à contrer l’avancée de la montagne-poubelle. Nous avons une importante politique de tri et de recyclage qui n’existait pas il y a vingt ans. Mais ce n’est pas assez, vu que les plus dangereux des déchets, à savoir le nucléaire à l’échelle globale, ne dispose pas encore de solution viable pour son stockage définitif. Les plus grands consommateurs de nucléaire, tels que la Chine et les États-Unis, ont à peine commencé à construire des stations de stockage provisoires, en attendant d’imaginer des méthodes de stockage définitif et de les approuver politiquement. Ce qui a lieu, ou non, dans un pays comme la Corée du Nord, je ne veux même pas y penser. J’y pense néanmoins.
   Toutes les civilisations ont laissé des déchets. Quand un empire tombe, son premier souci n’est pas de faire le ménage. Mais l’Égypte des pharaons pas plus que la Rome impériale n’ont laissé derrière elles des déchets mortifères. Nous, oui. »

~ Henning Mankell (SABLE MOUVANT Fragments de ma vie; Éditions du Seuil, septembre 2015) 

Je pense, donc je suis... responsable!
Alain Etchegoyen (1951-2007), écrivain et philosophe 

Entendons-nous sur ce qu’est la responsabilité. C’est devenu un maître mot, donc il a plus de valeur que de sens. Être responsable, c’est répondre de ses actes et de leurs conséquences devant autrui. Être responsable de ses actes devant soi-même également.

De quoi et de qui est-on responsable? Le premier territoire, c’est la famille. Qu’elle soit traditionnelle, décomposée, recomposée, c’est la première responsabilité que l’on a parce qu’elle est immédiate. On est responsable de ses enfants et de ses proches. Éduquer les enfants à la responsabilité, cela veut dire de ne pas se contenter de leur imposer des recettes de comportement, mais leur en montrer en permanence le sens par rapport aux conséquences de ce comportement.

L’enfant devient adolescent en s’échappant, en vous échappant. Il grandit sans étayer sur un tuteur unique. Il agit et réagit à des sollicitations qui viennent de tous les côtés et de tous les horizons. Combien de fois on entend «il faut éduquer les enfants à l’écologie, à la paix». Il faut se méfier de souhaiter pour les autres une pratique que nous ne sommes pas capables de nous imposer. La responsabilité s’enseigne par l’exemple. 

Répondre de ses actes et de leurs conséquences, n’a jamais été plus difficile à cause de la multiplicité des influences extérieures : télévision, cinéma, Internet... Résultat, il faut improviser, quand ce n’est pas tout réinventer, car il n’y a pas de modèle de ce que nous sommes actuellement ni de ce nous sommes en train de devenir.

Certains s’occupent des problèmes mondiaux. Souvent ceux qui recherchent une responsabilité veulent en réalité un pouvoir. Dans une démocratie, tout le monde clame : «Moi je désire assumer un poste à responsabilités». Personne ne dit : «Je veux du pouvoir». Pourtant, lorsqu’il s’agit d’assumer des responsabilités... il n’y a plus personne en vue.

Le contraire de la responsabilité c’est la lâcheté.

Répondre de ses actes est un engagement – juridique et moral – que l’on prend en accédant à un pouvoir impliquant des responsabilités. C’est aussi vrai dans la famille que dans l’entreprise, le syndicat ou la vie politique. La responsabilité est le nouveau principe moral parce que nous sommes tous aujourd’hui confrontés à des situations auxquelles nous n’avons jamais été préparés.

On n’est pas responsable de tout. On est d’abord responsable de soi-même devant les autres, de ce qu’on fait et de ce qu’on décide les concernant. Ensuite, on est responsable sur un territoire sur lequel on a un pouvoir. Chacun doit avoir un espace sur lequel il exerce une responsabilité. Et ce principe aujourd’hui fonctionne dans tous les domaines. Il est essentiel dans notre société que chacun ait conscience qu’il joue un rôle, que l’impact de ses actes personnels a un effet sur un collectif.

Quand nous sommes désorientés face à une décision ou une action, il faut faire subir à celle-ci l’épreuve de la responsabilité : de cette décision ou de cette action, voudrons-nous répondre devant ceux qui sont concernés par elle ou par ses conséquences? Ce principe exprime notre époque. Ce n’est ni du prêt-à-penser ni du prêt-à-agir. Il ne donne pas des réponses clés en main. La vraie morale se moque des traditions qui donneraient des solutions toutes faites du genre «Ça ne se fait pas!». C’est en ce sens que la vraie morale se moque de la morale. C’est pourquoi je la compare à la cuisine. Il ne s’agit pas de suivre des recettes mais de perpétuellement improviser. C’est une morale plus exaltante que celle de l’ordre et de la conservation.

Le risque est inséparable de la responsabilité, il en constitue même l’un des premiers ingrédients.

La vraie morale se moque de la morale, Être responsable
Éd. Du Seuil, 1999

8 juillet 2018

Gisement de Bakken : désastre écologique et drames humains

Je ne lâche pas le pétrole, mais pas pour les mêmes raisons que les exploitants. Plus j’étudie la question, plus je mesure mon ignorance.
   En décembre 2015, je comparais le réseau de transport pétrolier à un serpent venimeux car Enbridge avait commencé à charrier le venin toxique de l’Alberta et de Bakken vers le fleuve Saint-Laurent pour le cracher dans l’Espada Desgagnés.
   L’analogie est saisissante : le Mamba noir (Dendroaspis polylepis) est une espèce de serpent venimeux de la famille des Élapidés. Il doit son nom à la coloration noire de l'intérieur de sa gueule. C'est le plus grand et le plus répandu des serpents venimeux d'Afrique, et le deuxième plus venimeux au monde. Il évolue avec une rapidité incroyable – sa vitesse de pointe officielle atteint 23 km/h; il serait donc le serpent le plus rapide au monde, et aussi le plus violent selon plusieurs experts scientifiques. Le reptile attaque sans provocation, et s'il est confronté à une menace importante, comme un homme, il défendra son territoire avec une agressivité redoutable. En mordant sa  proie, le Mamba noir injecte une grande quantité de venin neurotoxique (conotoxine), puis, il recule et attend que le venin la paralyse. Il chasse activement de jour et de nuit.


Le pétrole qui a enflammé et ruiné Lac-Mégantic provenait du gisement de pétrole de Bakken dans le Dakota du Nord. La production colossale – vingt millions de barils de pétrole de schiste chaque mois en 2013 – doit être vendue et acheminée vers les marchés. En 2012, le cow-boy Hunter Harrison s’en assurera en prenant les commandes de la compagnie ferroviaire Canadian Pacific Railway et de ses sous-traitants comme MMA (voyez Mégantic 1 et 2).

Extrait d’un reportage sur le gisement de Bakken au Dakota du Nord, réalisé par le photojournaliste Andrew Burton en juillet 2013 (les photos ci-après sont de l’auteur).    


Le train transporte les deux tiers de la production du Dakota du Nord. À la fin de 2012, 800 000 barils/jours de pétrole de Bakken prenaient le train. Dix fois plus qu’en août 2011. Mais le drame de Lac-Mégantic au Québec, le 6 juillet 2013, a remis sur le devant de la scène le problème des transports de produits dangereux par rail.
   Les oléoducs acheminent 90 % des produits pétroliers aux États-Unis. Mais en raison de la difficulté d’évaluer l’état des réserves de pétrole de schiste dans le Dakota du Nord, les entreprises rechignaient à investir dans la construction de pipelines et privilégiaient le chemin de fer.
   Les installations pétrolières sont presque aussi nombreuses que les fermes. Au Dakota du Nord, de nombreux paysans se sont enrichis en vendant leurs sous-sols aux compagnies pétrolières mais gardent la jouissance du sol de surface.


La pollution qu’entraîne le fracking inquiète les défenseurs de l’environnement. De leur côté, les agriculteurs craignent que leurs terres soient irrécupérables. Une très grande quantité d’eau mélangée à des produits chimiques se répand lors des opérations de forage. L’élimination des eaux usées et des déchets est une préoccupation majeure. La pollution environnementale ne provient pas de la fracturation elle-même, mais de ce qui se passe avant et après, notamment lors du transport et du stockage des énormes quantités de déchets chimiques générées par l’activité. [Certaines vaches de Williston maigrissent et… perdent leur queue; pour autant, les autorités préfèrent regarder ailleurs.] 


Le paysage a été resculpté par plus de 200 plates-formes et 6000 puits


Les chevalets de pompage font désormais partie du décor. Ils permettent d’extraire le pétrole à partir des puits. 


10 000 poids lourds par jour sillonnent les routes de Williston car la raffinerie est située à des milliers de kilomètres du gisement de Bakken... 


Les torchères ont triplé au cours des trois dernières années. Jour et nuit, des centaines de feux brillent dans les champs. Elles sont installées lorsque les gaz excédentaires sont libérés par des soupapes de décompression lors du forage pétrolier.


Beaucoup d’ouvriers, exposés à des produits chimiques toxiques, ont des problèmes de santé. C’est dans ce secteur industriel que l’on trouve le plus grande nombre de décès lié à l’environnement professionnel. Les accidents du travail ne sont pas exceptionnels sur une plateforme car la sécurité y est souvent précaire. Il n’est pas rare que des salariés se sectionnent un membre lors d’une fausse manœuvre. Le service d’urgence de l’hôpital local enregistre 400 admissions par mois. Les accidents sur les plateformes ont progressé de 200 % entre 2008 et 2013.
   Les gens viennent de situations désespérées. Ils ont perdu leur emploi, leur maison et leurs biens dans un autre État. Ils arrivent là et en quelques mois, ils sont remis sur pied financièrement.
   De nombreux immeubles sont construits tous les jours car la pénurie de logements reste un gros problème pour les nouveaux arrivants. Mais les loyers, de plus en plus élevés, obligent certains à se loger dans des «camps d’hommes» (man camps). 


Les champs de caravanes et les parcs de maisonnettes en tôle se sont multipliés à la lisière de la ville. Montées en toute hâte, des centaines de baraques identiques s’alignent dans ces «man camp». Le loyer, avec demi-pension, peut atteindre 2400 $ par mois. 


Les terrains pour camping-cars sont pris d’assaut par les ouvriers. Leurs voitures sont parfois le seul endroit où les nouveaux arrivants peuvent se loger. Au cours de l’hiver 2013, plusieurs personnes ont été retrouvées mortes de froid à l’intérieur de leurs véhicules.
   Les hommes débarquent ainsi seuls dans le Dakota du Nord, «abandonnant» femmes et enfants en espérant les faire venir dès qu'un logement se sera libéré. 


Les ouvriers du pétrole, le portefeuille bien rempli, finissent leurs journées dans les bars après 18 heures de travail. L’alcool, la drogue et son cortège de violence sont en nette progression dans la région. Les conduites en état d'ivresse ont augmenté de 77 %, les appels d'urgence de 260 %, les plaintes pour crime de 31 %, selon le Département de la Police de Williston. Les femmes sont souvent victimes de harcèlement sexuel.

Toutes les photos : Géopolis France TVInfo 
                             
L’histoire de l’exploitation pétrolière est saturée de catastrophes environnementales, et d’autant de drames humains, sinon davantage.

Partout où des hommes se retrouvent en surnombre et seuls dans des camps de travail, à des milliers de kilomètres de leur conjointe ou de leur petite amie, les femmes économiquement désavantagées leur servent d’exutoires. D’un bout à l’autre du Canada, dans tous les territoires des Premières Nations à proximité des exploitations forestières, minières et pétrolières, les femmes autochtones ont été humiliées, battues, violées, enlevées et vendues, voire assassinées. Les femmes «blanches» n’échappent pas au harcèlement sexuel, mais toute proportion gardée, elles sont peut-être moins nombreuses.

La violence sexuelle : une caractéristique du boom pétrolier de Bakken

A New Film Examines Sexual Violence as a Feature of the Bakken Oil Boom 
By Alleen Brown, Michelle Latimer

Au milieu des années 2000, les environs de la réserve indienne de Fort Berthold dans le Dakota du Nord ont commencé à subir une transformation massive quand les entreprises ont découvert qu’en utilisant la fracturation hydraulique elles pouvaient exploiter les vastes réserves de pétrole de Bakken. Les politiciens se réjouissaient des emplois bien rémunérés qui inonderaient la région, mais les femmes de la communauté ont vécu le côté sombre de cet essor.

Oil rigs and freshly graded roads near the Fort Berthold Reservation boundary. The reservation sits atop a particularly sweet spot of the Bakken shale formation.
(Credit: Jim Wilson / The New York Times)

Dans son film «Nuuca», Michelle Latimer examine le boom pétrolier de Bakken à travers les yeux d'une jeune femme qui a grandi sur la réserve. Certaines caractéristiques du boom sont évidentes : le chevalet de pompage (derrick) grinçant qui va te vient dans le sol, les réservoirs pleins de pétrole brut bourdonnant d'électricité, les tuyaux rouillés dans un champ, les torchères de gaz, et les semi-remorques sillonnant les routes de campagne à toute vitesse, les uns après les autres.
   Mais Latimer explore les caractéristiques du boom au-delà de l'infrastructure : la hausse du taux de violence sexuelle, la traite des femmes et le harcèlement quotidien de la part des travailleurs de passage.
   Le film soulève des questions : le crime et la violence sexuelle devraient-ils être considérés comme une caractéristique de l'industrie pétrolière, au même titre que le derrick? La peur des femmes devrait-elle être considérée comme une autre forme de pollution associée aux combustibles fossiles, semblable aux émissions de carbone et aux déversements pétroliers?
   Depuis le boom, un certain nombre de chercheurs et de journalistes ont examiné la criminalité qui l'accompagne. Dans leur étude «Drilling Down: An Examination of the Boom-Crime Relationship in Resource-Based Boom Counties» (un examen du lien entre boom et criminalité dans les comtés où les ressources sont exploitées), des chercheurs de l'Université de Regina et de l'Université du Dakota du Nord décrivent certains des points communs que partagent les villes. Un boom pétrolier peut signifier un afflux de jeunes hommes avec des salaires énormes et qui n’ont aucun lien avec la communauté. Beaucoup vivent dans des logements temporaires tentaculaires connus sous le nom de camps d’hommes (man camps). Un portefeuille bien rempli, l'ennui, les heures de travail épuisantes et le manque de partenaires en font des clients privilégiés pour les trafiquants de sexe et de drogues. Les décès liés aux accidents de la circulation augmentent souvent, tout comme les signalements de violence familiale.
   «C'est d’une grossière évidence que la criminalité augmente chaque fois qu'une ville devient prospère, peu importe où ça se passe en Amérique du Nord», déclarait Rick Rudell, l'un des auteurs de Drilling Down. «Cet affluence de jeunes, principalement des hommes, dans les petites communautés rurales, perturbe tout.»
   En 2011, il y avait plus de 1,6 jeune homme célibataire pour chaque jeune femme dans les comtés de la région de Bakken les plus touchés par le boom pétrolier. L'étude Drilling Down démontrait que les crimes violents dans les comtés en expansion avaient augmenté de 18,5% entre 2006 et 2012, tandis qu'ils avaient diminué de 25,6% dans les comtés qui n'avaient pas de production pétrolière ou gazière. La plus grande ville de la région, Williston, a vu les appels à la police passer de 4163 en 2006 à 15 954 en 2011.  Les enquêtes sur les stupéfiants ont explosé, de même que les arrestations liées aux stupéfiants.
    Les infrastructures pétrolières et gazières de Bakken comprenaient des refuges les victimes de violence familiale et un nouveau bureau du FBI. Deux nouveaux procureurs spéciaux ont été nommés pour s'occuper des crimes contre les femmes, et le Dakota du Nord a créé un groupe de travail sur la traite des personnes. Les forces de l’ordre se sont réjouies de l'inauguration d'une nouvelle prison.
   Les problèmes sont exacerbés dans la réserve où les questions de compétence compliquent les efforts pour poursuivre les contrevenants non autochtones. Les données recueillies entre 1992 et 2001 montrent qu'à l'échelle nationale, les Indiens américains étaient deux fois plus susceptibles que tous les autres groupes raciaux d'être agressés sexuellement. Jusqu'à l'amendement de 2013 à la loi sur la violence contre les femmes, les tribunaux tribaux n'étaient même pas autorisés à poursuivre les personnes qui n'étaient pas membres de la tribu. L'amendement créait des exceptions pour les incidents (mariage ou union libre), mais il excluait le trafic sexuel et l'agression sexuelle commise en dehors d'une relation de couple. La modification exige également que les tribus subissent un long processus avant de pouvoir obtenir l'approbation fédérale pour exercer leur compétence. Les nations Mandan, Hidatsa et Arikara de la réserve de Fort Berthold n'ont pas actualisé les exceptions – selon l'American Bar Association, seulement 13 tribus l’ont fait.
   Ruddell a déclaré que dans les périodes de boom, les employeurs peuvent être moins discriminatoires; ainsi, avec l'industrie, viennent des individus avec des casiers judiciaires, incluant des délinquants sexuels. En 2015, près de 20 % des délinquants sexuels condamnés vivant dans la réserve indienne de Fort Berthold avaient omis de s’enregistrer, contre 4 à 5 % pour le reste du Dakota du Nord.
   Les législateurs ne semblent pas comprendre que la violence sexuelle est une caractéristique inhérente de l'industrie pétrolière. La sénatrice du Dakota du Nord, Heidi Heitkamp, ​​qui a plaidé en faveur de lois visant à lutter contre la violence faite aux femmes en réponse au boom pétrolier, est également l'un des plus fervents défenseurs de l'industrie pétrolière. Le pic de la criminalité a été décrit par beaucoup comme un inconvénient gérable résultant d’un coup de malchance.
   La plupart des données des chercheurs comme Ruddell s'appuient sur l'application de la loi, et c'est incomplet. Cela est particulièrement vrai lorsqu'il s'agit de la violence contre les femmes, qui refusent souvent de signaler la violence sexuelle ou domestique à la police.
   Le harcèlement endémique, auquel les femmes de la région du boom de Bakken sont habituées, n'est jamais signalé non plus. Le film de Latimer se concentre sur une femme qui soupçonne qu'elle est poursuivie, mais elle n'est pas attrapée.
   «Si je m’étais concentrée, disons, sur l'institutrice assassinée et dont le corps a été retrouvé non loin d'un camp de travail, ce serait plus sensationnel et graphique, mais moins  résonant avec l’expérience de harcèlement quotidien», a déclaré Latimer à The Intercept. L'enseignante, Sherry Arnold, faisait du jogging lorsqu'elle a été kidnappée et assassinée par deux hommes qui venaient du Colorado pour chercher du travail dans l'industrie pétrolière.
   La propre expérience de Latimer à Bakken reflète celle de son personnage. Lors de sa deuxième journée de tournage, elle est allée dîner avec son producteur au restaurant de leur hôtel. Ils étaient assis loin du bar, dans une cabine de coin. La serveuse est venue lui dire : «Il y a deux ou trois gars là-bas, des travailleurs du pétrole, qui veulent vous offrir des drinks», se souvient Latimer. Ils les ont décliné l’offre. Mais les hommes ont insisté et sont venus leur demander pourquoi ils avaient refusé leurs drinks. «Puis, ils se sont enfoncés dans notre cabine, ivres, en mettant leurs bras autour de nous.»
   «Cette idée qui perpétue que nous avons un droit acquis sur la terre est identique à l'idée qui perpétue que nous avons un droit acquis sur le corps de l’autre», a déclaré Latimer.
   Pour l'instant, Bakken continue de prospérer. Le North Dakota Petroleum Council a crédité le pipeline controversé de Dakota Access pour rendre les prix du pétrole de la région plus compétitifs. Mais une faillite ne résoudrait pas les problèmes liés au boom. Les emplois et l'industrie disparaîtraient, mais laisseraient derrière avec la terre polluée les problèmes sociaux que l'industrie a apportés. Les salaires baissent et le taux de violence domestique augmente.
   «Quand les gens voient des autochtones se battre pour garder leurs terres libres de ce genre de «progrès», ils disent : ‘oh, les Indiens essaient encore de sauver la terre!’ Mais c'est plus que ça, déclare Latimer. Qui doit faire face aux conséquences? Ce sont les intendants de la terre, les gens qui appellent cette terre leur maison.»