6 juillet 2018

Lac-Mégantic : guérir au son des DOT-111

Je comprends que les Méganticois aient le goût de tourner la page. Et je leur souhaite de tout cœur d’arriver à faire la paix avec les prédateurs financiers qui se sont emparé de leur joyau patrimonial après l’avoir saccagé. Deux ans pour décontaminer, trois ans pour reconstruire, et ce n’est pas fini. La voie de contournement tant attendue n’est même pas en construction : pourtant, il est impérieux que les trains-blocs pétroliers cessent de rouler dans la ville.

Je suis d’accord avec le ministre Garneau que l’enquête publique menée sur les causes mécaniques de l’accident répond à plusieurs questions. Cependant je suis d’avis qu’il faudrait en mener une seconde sur les compagnies pétrolières et ferroviaires, leurs PDG et leurs investisseurs. Ce qui n’arrivera pas, car ce serait comme mordre la main qui nourrit. Je suis de plus en plus certaine que les élus prennent leurs décisions avec un gun de lobbyiste plaqué sur la tempe...

Je tiens à remercier chaleureusement Anne-Marie Saint-Cerny et ses collaborateurs pour avoir éclairé notre lanterne dans ce brouillard toxique impossible à dissiper. C'est le plus beau cadeau qu'elle pouvait leur offrir pour le cinquième. En tout cas je me sens le cœur plus léger d’avoir partagé ses précieuses informations.

Pendant que Mr. Clean nettoie, Mme Blancheville exproprie, démolit et reconstruit

12 juillet 2013. Une haute clôture ceinture le périmètre de la «zone rouge», considérée comme une scène de crime par la police à la suite de l'accident ferroviaire du 6 juillet 2013 à Lac-Mégantic, Québec. (Source photo : Wikipédia)

MÉGANTIC Une catastrophe annoncée, Anne-Marie Saint-Cerny; Éditions Écosociété, juin 2018

Extraits

Les grandes manœuvres, Le grand nettoyage – la rivière Chaudière, p. 230-231 :
Le 11 juillet 2014, le ministère de l’Environnement, sous la gouverne libérale de Philippe Couillard, nous apprend qu’il effectuera «une mise à jour du portrait de la contamination des sédiments par une caractérisation de grande envergure (échantillonnages et analyses). Dans le respect du principe du pollueur-payeur, cette caractérisation sera prise en charge par World Fuel.»
   World Fuel, à qui appartient le pétrole mortel.
   World Fuel, qui n’a aucune indépendance ni crédibilité en ce domaine, sauf lorsqu’il s’agit de sauvegarder ses intérêts direct.

Le grand nettoyage – Le cloaque, la zone rouge, le centre-ville
Qui contrôle officiellement les chantiers de décontamination, rivière et zone rouge?
   MMA. MMA, comme dans «les clés de la scène du crime ont été remises au coupable».
   L’effet pervers du principe du pollueur-payeur» : tu salis, tu nettoies.
   Et sur la rivière, le sous-traitant de MMA, la compagnie SIMEC, «une société de gestion privée qui appartient à plusieurs des grandes sociétés pétrolières canadiennes», dixit son site web. Encore comme dans «les clés de la scène du crime...».

De la contamination à la reconstruction; Les grandes manœuvres, p. 241 :
La complaisance démontrée par le gouvernement du Québec, péquiste comme libéral, envers World Fuel est pour le moins étonnante. Se pourrait-il qu’on ait voulu, à Québec, se ménager les faveurs de World Fuel, le tout-puissant courtier du pétrole de schiste nord-américain, ce même pétrole que le Québec tient à exploiter? La réponse reste enfouie quelque part dans le bureau de la première ministre de l’époque, Pauline Marois, et de son successeur Philippe Couillard.
   Quoi qu’il en soit, toutes ces ordonnances ministérielles n’auront, dans les faits, aucun effet. Les entreprises s’empresseront de contester devant le Tribunal administratif du Québec. [...] Début août, le contrôle de MMA sur le site et les infos devient intenable.

[Imaginez que MMA a eu le culot de demander que la remise en état de sa voie ferrée soit défrayée par la Ville de Lac-Mégantic. Comme si la Ville était responsable de la catastrophe. Du front tout le tour de la tête, c’est incroyable.]

Id. La stratégie de choc; La méthode, p. 259-262 :
Dès les premiers jours et semaines suivant le drame, à l’insu de presque tout le monde, on prend des actions réglementaires et légales qui modifient totalement le Mégantic tel que le connaissent depuis toujours ses résidents. L’opération nécessite trois actions préparatoires. [...]
   En septembre 2013 ... seuls de gros commerçants et industriels, semble-t-il, ont eu l’occasion, dès le 8 août, de prendre conscience du nouveau plan et d’y collaborer.
   L’agrandissement du territoire du centre-ville est crucial. C’est l’étape préalable permettant à la loi 57, adoptée 11 jours plus tard à Québec, d’accomplir certaines de ses principales missions (l’expropriation, la démolition, etc.), et ce, sur un territoire beaucoup plus vaste que le soupçonnent alors les citoyens. ... La Ville a désormais des pouvoirs quasi absolus sur le sort de ses citoyens propriétaires et commerçants, dans un large secteur. [...]
   Pour bien resserrer le garrot, la loi lève toutes les dispositions protégeant les droits des expropriés et leurs possibilités de recours normalement accordées en vertu de la Loi sur l’expropriation. Avec la loi 57, les expropriés ne peuvent plus contester leur expropriation devant la Cour supérieure. Tous les délais qui les avantagent face à leurs expropriants sont réduits à  quelques jours, voire rendus inexistants.
   À deux occasions au moins, un peu plus tard, on tentera de prévenir des élus des effets pervers de cette loi. D’abord la SVP préviendra Sylvain Gaudreault, ex-ministre des Affaires municipales, et Amir Khadir, député de l’opposition. Après s’être essayé, M. Khadir s’avouera incapable d’alerter qui que ce soit, en raison de la position d’intouchables accordée aux élus et à sa mairesse Colette Roy-Laroche. Réjean Hébert, ex-ministre de la Santé, tentera aussi d’alerter ses collègues, sans plus de succès.

Id. La justification, p. 263/267 :
Pourquoi ne pouvait-on plus vivre avec ce qui vivait déjà très bien? De petits commerces, des maisons modestes mais proprettes – dont certaines sont très charmantes, comme cette maison de pierres, véritable chaumière à la Blanche-Neige. [...]
   ... Pour les auteurs du règlement et les élus de la Mairie, les maisons et les commerces de Fatima ne sont pas beaux, en tout cas pas à leur goût. Pas in, selon les mots mêmes du règlement.
   Et, ajoute le règlement en continuant à paraphraser, à Fatima, la population est pauvre. Deux faits qui font tache dans le joli conte du nouveau Mégantic.
   Désormais, les élus visent les modernes branchés. On veut gentrifier. Cela vaut pour Fatima, bien sûr, mais la recette sera appliquée à l’ensemble du centre-ville en reconstruction. [...]
   Autrement dit, Fatima possède de beaux terrains pour d’éventuels promoteurs de condos, de jolies boutiques et d’entreprises, que l’on veut innovantes dans cette région trop axée sur le bois. De beaux terrains de «redéveloppement urbain potentiel», à la condition que l’on fasse table rase. [...]
   Datée du 29 août 2013, soit un mois avant l’éviction, le dessin illustre le futur Jean Coutu, conforme à celui qui existe aujourd’hui, sur l’emplacement même de la maison de Madame M. Dès le 13 août, donc, la maison de madame M. était condamnée et remplacée. Et elle n’en savait rien. Sa piscine et son terrain sont aujourd’hui un stationnement. Tout comme l’église de Fatima, remplacée par le stationnement du Métro.

Id. Les condos commerciaux de la rue Papineau, p. 273 :
Dès la fonte des neiges, au printemps 2014, les Méganticois se promènent sur la rue Papineau, leur nouveau centre-ville, consternés. L’endroit a un modèle : le centre commercial DIX30, à Brossard. Le modèle architectural des fameux smart centers qui ne cessent de pulluler depuis des dizaines d’années. Bâtiments d’un étage, toit plat, forme moderne épurée; rien qui rappelle la rue commerçante boomtown animée de l’ancien centre-ville.

Photo : La presse. Musi-Café avant. 

Photo : Claude Grenier. Musi-Café après. (Toutes les bâtisses de cette firme d’architectes se ressemblent – SAQ, Marché Jean-Talon, caserne de pompiers, etc.)

Id. Des plans de reconstruction? Mais lesquels?, p. 280 :
L’abondance d’argent permettra à la Ville, déjà propriétaire d’une partie des commerces de son centre-ville, de lancer la seconde phase de son plan.
   L’acquisition de tout son centre-ville. Du jamais vu. [...]
   Elle deviendra ainsi, dans les faits, maître incontesté et incontestable des décisions relatives à la reconstruction et à la rétribution des terrains ainsi rachetés. Ce faisant, la Ville donne son aval à l’offensive mise de l’avant par des gens d’affaires regroupés dans le groupe Action Mégantic. «Le gouvernement du Québec vient d’octroyer 60 millions de dollars. Il faut racheter les terrains et les maisons. [...] Aussi bien vendre maintenant», dira Michel Duval, gérant de la caisse populaire de la Région de Mégantic.

Id. La lancinante question du «pourquoi»..., p. 302-303 
Raser des habitations, le cœur d’une ville, est brutal. Il est terrible de perdre ses repères, sa maison, ses souvenirs. Si terrible que cette technique  [la stratégie de choc] est utilisée ailleurs comme arme de guerre. Les victimes d’inondations ou de feux de forêt peuvent aussi en témoigner.
   Chose certaine, lors d’une telle intervention, délicatesse et extrême précaution devraient être de mise. Pourquoi pas ici? Aujourd’hui, deux questions continent de hanter les Méganticois.
   Qui a pris la décision de racheter toutes les propriétés du centre-ville, laissant la mairie devenir le seul et unique maître des lieux, et réduisant à néant la possibilité de retour chez eux pour les anciens propriétaires? Et surtout, pourquoi?
   Et qui a pris la décision de raser le centre-ville? Et pourquoi?
   Les trois étapes enclenchées dès les premières semaines de la catastrophe ont finalement été assez simples et révélatrices : d’abord la Ville rachète tout, la Ville redistribue ensuite les terrains ainsi libérés à ceux qu’elles choisis. Ou à ceux qui sont placés pour les réclamer.

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Un jour, en allant visiter un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps, j’ai été stupéfaite de voir l’immense îlot de verdure de son quartier (dans une ville de taille moyenne) presque complètement déboisé. Pas un seul arbre là où l’on avait rasé. «Ils ont commencé l’abattage à l’automne dernier, et puis au printemps, coupe à blanc et érection de ces affreuses constructions bétonnées, collées les unes aux autres. Et ils vont abattre tous les arbres qui restent...», me disait-il. Il a  vendu sa propriété. L’architecture de ces bunkers asiatiques (zen peut-être?) est à l’image des constructeurs : totalement dépourvue de cachet, de charme, de chaleur et de personnalité, et elle détonne avec les jolies maisons des quartiers environnants. C’est noir, brun, beige et straight – drabe comme on dit en québécois (terne, morne). On en voit partout, tant sur la rive nord que sur la rive sud de Montréal.

Exemple.

Et puis, qu’était-il arrivé à la faune qui logeait et nidifiait dans ce grand écosystème? Pourquoi s’étonner de voir des chats sauvages et des faons à nos portes puisqu’ils n’ont plus d’endroits où vivre. Les constructeurs de condos pour animaux humains (une espèce envahissante – ex aequo avec les fourmis) gruge de plus en plus de terrains et de terres agricoles. Merci aux promoteurs...

Le jour où il n’y aura plus que du béton, des dépotoirs et des humains (et plus aucun arbre pour les aider à respirer), eh bien, souhaitons-nous bonne chance...»

4 juillet 2018

Lac-Mégantic 1 : un désastre causé par des affairistes véreux

Des investisseurs et des gestionnaires corrompus, des politiciens sans scrupules qui tranchent en faveur des intérêts privés, des raccourcis, de la négligence volontaire, voilà une recette infaillible pour créer des désastres à répétition. (Si vous en doutez, visitez le libellé Série noire)

L’homo gazien ne lâchera pas le pétrole à moins d’y être contraint par des soubresauts terrestres ou un bombardement d’astéroïdes. Ne nous décourageons pas, les dinosaures ont fini par disparaître et cela n’a pas empêché la terre de tourner. La Nature est notre drapeau rouge, notre baromètre, elle nous donne un aperçu du sort qui nous attend. Si nous n’appliquons pas les freins d’urgence, c’est-à-dire si nous ne faisons pas la transition de plein gré maintenant, garanti que la terre nous sortira du décor les pieds devant. Quand de grands prédateurs disparaissent, la nature se porte mieux... 

La balade souriante dans un paysage sinistré. De gauche à droite : Colette Roy-Laroche, Pauline Marois et son conjoint Claude Blanchet, Laureen et Stephen Harper, lors des funérailles publiques, août 2013. Photo : Jacques Boissinot / La Presse Canadienne 

Photo : Sûreté du Québec

«Lorsqu'un gouvernement est dépendant des banquiers pour l'argent, ce sont ces derniers, et non les dirigeants du gouvernement qui contrôlent la situation, puisque la main qui donne est au dessus de la main qui reçoit. Leur unique objectif est le gain.» ~ Napoléon Bonaparte (un despote lucide)

«Et le monde se brise un peu plus chaque jour, car l'argent a plus d'importance que les êtres humains.» ~ Pierre Rabhi

J’ai choisi de souligner le cinquième en rassemblant des éléments dont on parle peu ou pas, encore aujourd’hui, à renforts de citations provenant du livre d’Anne-Marie Saint-Cerny : MÉGANTIC Une tragédie annoncée (1). Quiconque est le moindrement préoccupé par les manigances de l’industrie pétrolière et du transport de matières dangereuses appréciera la richesse de la documentation. Ainsi que la triste et poignante chronologie des événements et leurs conséquences. On y découvre des informations extrêmement troublantes sur la décontamination et le «Derby de démolition» dont la municipalité fut l’objet. Quant aux révélations au sujet des lacunes de la fonction publique et du système judiciaire, elles confirment ce que nous savons déjà. C’est intense, je l’ai lu comme on regarde une télésérie captivante en rafale. Et j’espère que vous aurez envie d’en faire autant.

Comme un champignon nucléaire... Photo : CIM 

La tragédie singulièrement brutale, violente et meurtrière de Lac-Mégantic nous rappelle qu’après cinq ans, nous sommes loin d’être protégés contre des bolides de plus en plus nombreux et lourds, remplis de matières dangereuses hautement inflammables qui roulent de plus en plus vite sur des réseaux ferroviaires inadéquats (de Classe 2 comme celui de MMA). Globalement dans un état lamentable et mal entretenus – rails écrasés, déformés, pas à niveau, dormants pourris ou manquants, attaches souvent absentes, conteneurs en acier de mauvaise qualité – ces réseaux ont additionné les accidents depuis 2013. Et pour cause : entre 2009 et 2013, les chargements de pétrole brut par train au Canada sont passés de 500 wagons-citernes à 140 000 (ou 160 000 selon certaines statistiques). 

MMA Lac-Mégantic, QC, 2 juillet 2010. Photo : Pierre Lebeau, Barrachou.com / GrosChars.com 

«Les oléoducs sont plus sécuritaire!», rabâchent les promoteurs. N’allons surtout pas croire que la multiplication des oléoducs réduira le transport ferroviaire qui a l’avantage de faciliter les transbordements. Le pipeline est simplement un moyen additionnel de transporter plus de pétrole et de gaz. Je vous laisse juger des risques... Entre 2004 et 2012 en Amérique du nord, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), à distances comparables les oléoducs ont déversé trois fois plus de pétrole que les trains.

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(1) Après la tragédie à Lac-Mégantic, Anne-Marie Saint-Cerny réalise que tout ce qui a causé l’accident relève de la juridiction d’Ottawa : «Le train est fédéral, le pétrole est fédéral, les rails, c’est fédéral. Il y a énormément de décisions et de conséquences qui viennent d’Ottawa et qu’on assume. Il faut ouvrir le front.» Elle décide d’enquêter sur les causes de l’accident pour tenter de découvrir les réels responsables.
   «Les autorités ont abdiqué leur rôle de protection. Le ministre des Transports, Marc Garneau n’arrête pas de dire ‘je n’ai pas le pouvoir d’aller voir ce qu’ils font sur les rails’. Alors je dis, avec tous ceux qui m’ont aidée durant cette enquête, ‘nous vous donnons le pouvoir pour quatre ans, servez-vous en, ce n’est pas un prix de présence, d’être élu’.» (Interview à Gravel le matin ICI Radio-Canada Première, juillet 2018) 

MÉGANTIC Une tragédie annoncée

Anne-Marie Saint-Cerny * | Parcours | 344 pages Éditions Écosociété, juin 2018
Préface d'André Noël

Résumé de l’éditeur :
   Lac-Mégantic, le 6 juillet 2013. En cette chaude nuit d’été, un train fou sans conducteur tirant des bombes de pétrole explosif dévale la pente qui mène au cœur de la localité et en pulvérise le centre-ville, carbonisant 47 victimes prises au piège et laissant dans son sillage une insouciance à jamais perdue.
   Qui sont les vrais coupables de cette tragédie? Qui a pris le contrôle de la scène de crime? Qui assure la reconstruction et pour le bien de qui? Dans ce récit fascinant qui nous plonge au cœur des événements, Anne-Marie Saint-Cerny fait son enquête, pour en tirer les leçons qui s’imposent et fournir tous les arguments pour exiger la tenue d’une commission d’enquête publique. Surtout qu’à Mégantic, malgré l’annonce de la voie de contournement, rien n’a véritablement changé sur le fond : les trains de propane roulent encore la nuit, sur des rails brisés, sous la supervision de l’industrie ferroviaire elle-même, comme partout au Canada.
   Tragédie emblématique à plus d’un titre et dépassant largement le fait divers, Mégantic est un conte capitaliste moderne parfait. Trouvant naissance dans les officines d’investisseurs de Wall Street, de producteurs cowboys d’or noir du Dakota, de bureaux de conglomérats du pétrole, et mis en place par une classe politique complaisante, le drame a frappé une population qui, sous le choc, s’est rapidement trouvée à la merci de promoteurs locaux et d’intérêts financiers loin d’être toujours bien intentionnés. Un troublant exemple de stratégie du choc.
   Récit en trois actes – avant, pendant, après – se lisant comme un polar, enquête extrêmement fouillée donnant la parole à plusieurs protagonistes du drame, Mégantic cherche à faire le récit global de la tragédie et à expliquer pourquoi une telle catastrophe pourrait bien se reproduire.

* Auteure, recherchiste et militante de terrain, Anne-Marie Saint-Cerny est active au sein d’organismes sociaux depuis plus de 30 ans, notamment la Fondation Rivières et la Société pour vaincre la pollution, qu’elle a dirigée. Arrivée sur les lieux cinq jours après la tragédie, elle travaille depuis à raconter l’histoire de Mégantic et de ses conséquences.

Disponible en version numérique :


MÉGANTIC, Préface d’André Noël, p.12 :   
En juin 2012, la MMA avait commencé à utiliser des trains-blocs pour le transport du pétrole de Montréal à Saint John. Tout porte à croire que Burkhardt avait une entente contractuelle avec le CP, mais c’est là une des nombreuses données que nous ne pouvons pas voir. Un mois plus tard, la MMA commençait à exploiter ses trains avec un seul conducteur, sans prévenir Transports Canada. Elle ne respecta pas l’engagement qu’elle avait pris d’améliorer l’état de ses voies ferrées pour permettre aux trains de rouler plus vite. Elle n’évalua pas les risques de garer ses trains sans surveillance sur la voie principale, dans une pente prononcée entre Nantes et Lac-Mégantic. Rognant sur la sécurité et les conditions de travail, la MMA pouvait soumettre des tarifs concurrentiels pour transporter du pétrole provenant de la formation de schiste de Bakken, au Dakota du Nord.
   [...] À partir de Montréal, il aurait été possible de confier le convoi au Canadien National, qui se rend jusqu’à Saint John en passant par le Bas Saint-Laurent. Le CN est loin d’avoir une fiche de sécurité parfaite, mais ses locomotives et ses rails sont autrement mieux entretenus que ne l’étaient ceux de la MMA, et ses trains ne comptent pas qu’un seul conducteur. Mais voilà, ce chemin aurait été plus long et plus cher. Et le CP pouvait répugner à l’idée de céder une partie de son contrat de transport à son principal concurrent.

Des réseaux ferroviaires mal entretenus. 

Id. Prologue, p. 19 :  
Le jury s’est-il trompé? Ou a-t-il simplement conclu que les mauvaises personnes se trouvaient sur le banc des accusés? Qui a laissé un homme seul conduire un train chargé de 8 millions de dollars d’explosifs dans les montagnes? [...]
   Dans le lieu ravagé où se tenait autrefois une rue principale vivante et animée, les Méganticois n’ont pas de réponse à ces questions. Ou ne croient pas celles qu’on leur donne. Et à Mégantic comme ailleurs, tous se demandent : le drame peut-il se répéter?
   Une chose est sûre : à Mégantic, en 2018, des trains de produits gaziers et pétroliers roulent encore la nuit. «J’ai une business à rouler. Je transporte ce qui rapporte. On me paie pour ça», a déclaré John Giles, le nouveau propriétaire de la compagnie ferroviaire, CMQR, qui a pris le relais de la tristement célèbre MMA (1). Ainsi en est-il partout au Canada.
       (1) Après la tragédie de Lac-Mégantic, la MMA s’est placée sous la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies avant d’être rachetée par Central Maine Quebec Railroad (CMQR), une société appartenant à Fortress, un holding d’une valeur de 70 milliards de dollars basé en Floride. En 2017, Fortress sera vendu à des investisseurs chinois.

Id. William Ackman, le gagnant p. 49/50 :
Pour les investisseurs présents ce soir-là chez Benoit [juin 2011], l’heure est donc au changement de garde à la tête du CP. L’entreprise, croient-ils, a du potentiel – la preuve, les concurrents ramassent un joli magot – et ils demandent à [Paul] Hilal de piquer l’intérêt d’Ackman : il faut prendre le contrôle du CP et en chasser les dirigeants actuels.
   Pourquoi Ackman? Pour accéder aux commandes du CP, il faut un financier  dit «activiste», l’un de ceux qui prennent brutalement le contrôle d’une entreprise et nettoient son conseil d’administration, ses structures et son personnel. En bref, qui coupent et dégraissent à la hache. Et font grimper le rendement en flèche. Pour réussir un tel coup, il faut du culot, de l’arrogance et un sens aigu de la mise en scène.
   ...Le flamboyant William (Bill) Ackman, 45 ans, propriétaire d’un jet privé, naturellement, et d’une propriété dans les chics Hamptons, à Long Island. [...] Il est partout, tout comme sa femme Karen, qui siège au conseil d’administration de Human Rights Watch, un organisme auquel Ackman, par le truchement de Pershing Square, aurait «donné» 10 millions de dollars, puisque, professe-t-il, «il faut combattre les racines de la pauvreté par des interventions stratégiques». Début 2017, on apprendra toutefois qu’Ackman et sa femme s’engagent dans un difficile divorce mettant en jeu leur penthouse de 90 millions de dollars nommé The Winter Garden (Jardin d’hiver), l’un des plus chers de New York, leur domaine des Hamptons de 23 millions ainsi que le condo familial avec vue sur Central Park, d’une valeur de 35 millions.  

[Remarque personnelle : quels faux-jetons! Human Rights Watch a complètement perdu mon estime. Mise à jour : l’homme aux cheveux et à la langue d’argent possède en fait deux propriétés sur son domaine à Bridgehampton : l’une évaluée à 22 millions et l’autre à 23,5 millions. Total de ses biens immobiliers (connus) : 170,5 millions de dollars. En effet, «il combat les racines de la pauvreté!»]

Photo : la paire d’As William Ackman et feu Hunter Harrison (mort en déc. 2017; parfois j’aimerais croire à la Bible et à l’enfer...). Ces deux escrocs et Edward Burkhardt auraient dû être traduits en justice et condamnés à l’emprisonnement à vie.

Photo : Edward Burkhardt 

À voir absolument : 
Hunter Harrison’s Canadian Pacific Railway: “What a way to run a railroad!”
Twin Cities, MN Fall 2014. Employee accounts of the difficult conditions of working on the Canadian Pacific Railway under the leadership of CEO Hunter Harrison. Production: Labor Education Service, University of Minnesota.

Ce documentaire rapporte des témoignages d’ingénieurs, de mécaniciens et de conducteurs de convois du CP. Au nom du rendement, ils sont contraints par l’administration du PDG Hunter Harrison de négliger les procédures d’inspection et de réparation de l’équipement ferroviaire sous peine de perdre leur emploi. Les coupures de personnel menacent non seulement la sécurité des employés mais aussi celle du transport ferroviaire en entier. Les employés travaillent entre 50 et 60 heures par semaine. La compagnie se fiche totalement de la sécurité. Le 22 avril 2014, Canadian Pacific Railway annonçait que durant le premier trimestre, la compagnie avait obtenu les meilleurs résultats financiers de son histoire.

MÉGANTIC, Hunter Harrison, le chef opérateur, p. 61/67  
Lorsqu’on prend le temps de s’y arrêter, on constate que cette ingénierie – qui permet à des mastodontes d’acier pesant des milliers de tonnes de suivre fidèlement de minces filets d’acier sculptés en champignons dans les courbes et les pentes, le tout retenu par de simples traverses de bois – relève du pur génie humain. Le château de cartes des différentes forces à l’œuvre ... permet de supporter des charges colossales à des grandes vitesses. Mais cette force incroyable repose en fait sur une fragilité extrême, une minutie quasi microscopique du détail, de tous les paramètres. Quelques millimètres de plus ou de moins, ici et là, sur un champignon de rail usé par exemple, et le train et sa charge devient inexorablement de leur chemin. Générant une destruction inouïe.
   En 2011, Hunter Harrison a déjà diagnostiqué le problème du CP, que William Ackman résumera en février 2012 : des trains trop courts, trop lents, trop d’équipement, trop d’employés. Harrison résume son diagnostic en une seule cible, un chiffre magique à atteindre, qui deviendra pour lui une obsession : 60 %. Un indice qui illustre le ratio coût/profit d’une société ferroviaire, et par conséquent sa rentabilité. ... En 2012, lorsque Harrison prend les commandes du CP, ce ratio est de plus de 80 %. Harrison atteindra le chiffre magique de 59,8 % fin 2014, en 24 mois à peine. ... Comment parviendra-t-il à ce résultat spectaculaire? En suivant le «plan», tout simplement, selon une logique aussi imparable qu’implacable : il s’agit de réduire les coûts et de rentabiliser brutalement. 

Id. Transports Canada, le servile portier, p.110-111 : 
Le fabuleux trésor d’or noir enfoui sous l’Alberta, le visqueux pétrole des sables bitumineux et celui du schiste, volatil et explosif, le même qui est exploité dans la formation de Bakken au Dakota, laquelle s’étend jusqu’au Canada [doit circuler].
   Les lois et règlements font entrave aux profits, c’est bien connu. À partir des années 1980 (et encore aujourd’hui), on verra déferler une grande vague de déréglementation qui balaiera peu à peu tous ces obstacles au «progrès» au profit de l’industrie. ...Mulroney et d’autres chantres néoconservateurs ou néolibéraux s’attaqueront aux règles, règlements et lois régissant l’activité industrielle, mettront à pied des milliers d’inspecteurs, de contrôleurs et d’autres employés de surveillance, et finiront par déléguer à l’industrie le pouvoir de s’autocontrôler à sa guise. 
Id. p. 127/128 :   
Selon Transports Canada «les êtres humains contribuent à la rupture de systèmes complexes». Voilà la solution idéale. Simple et efficace. Le coupable des accidents? L’humain. Et pas n’importe lequel, surtout pas le dirigeant. Non, le dernier, celui qui se trouve au bout... L’employé. Hunter Harrison le confirmera : «L’accident [de Mégantic] est dû à la négligence d’un individu qui n’a pas appliqué les freins correctement.» La réglementation, ajoutera-t-il, ne «peut faire cesser [de tels] comportements».  

Id. 2 juillet 2013 / 3 juillet 2013, p 163-165 :
Harding connaît le territoire à fond. Il a effectué des centaines de voyages entre Farnham et Mégantic au cours de sa carrière. Au cours des seuls derniers 12 mois, il a fait le trajet plus d’une soixantaine de fois, dont au moins une vingtaine comme conducteur seul. Chaque fois, il a répété les mêmes gestes. Chaque fois, son train est resté immobilisé. Paul Budge, surintendant et patron de Jean Demaître au Québec, déclarera aux policiers que tout est de la faute des employés, qu’il traitera de paresseux. C’est lui aussi qui a fait sermonner Harding parce qu’il appliquait trop de freins sur les convois de pétrole à Nantes.  

Id. 5 juillet 2013, p. 175 :
«Si n’importe laquelle des quatre autres locomotives avaient été en lead ce soir-là, il n’y aurait pas eu de tragédie. Toutes avaient des systèmes de freinage, penalty brakes, fonctionnels. Seule la 5017, rafistolée par MMA, n’avait aucun freinage d’urgence», affirmera Steve Callaghan, ancien du BST et expert mandaté par la SQ pour l’enquête technique. La 5017 a été laissée en lead par les patrons de la MMA parce qu’ils désiraient avoir leur logo sur la première locomotive du convoi. Les autres locomotives avaient été louées au CP et arboraient son sigle.» 

«La» locomotive MMA 5017 

Il me semble que les médias n’ont pas suffisamment insisté sur cet aspect d’une importance capitale : l’incendie survenu dans la locomotive de tête (à Nantes) à cause de la piètre qualité de son moteur qui avait été mal réparé. On a préféré, en effet, taper sur la tête des trois boucs-émissaires, comme si l’entière responsabilité de la tragédie leur incombait, en particulier Thomas Harding.
   «En octobre 2012, soit huit mois avant l'accident, la locomotive de tête [5017] a été envoyée à l'atelier de la MMA par suite d'une panne moteur. Compte tenu du temps et de l'argent nécessaires pour apporter une réparation standard, et de la nécessité pressante de remettre la locomotive en service, le moteur a été réparé à l'aide d'un matériau époxyde qui n'avait ni la résistance ni la durabilité voulues. Ce matériau s'est détérioré, ce qui a été à l'origine de sautes de régime et de la fumée excessive noire et blanche. Éventuellement, l'huile a commencé à s'accumuler dans le turbocompresseur, où elle a été surchauffée et s'est enflammée le soir de l'accident.» (Bureau de la sécurité des transports du Canada)

Pour comprendre les causes mécaniques (photos à l’appui) :
Rapport d’enquête du Bureau de la sécurité des transports du Canada (2014) 
Train de marchandises MMA-002 de la Montreal, Maine & Atlantic Railway parti à la dérive et déraillement en voie principale
Au point milliaire 0,23 de la subdivision Sherbrooke Lac-Mégantic (Québec), le 6 Juillet 2013

Si vous manquez de temps, voyez le documentaire de l’émission Découverte – l’article Lac-Mégantic 2 : la démocratie est soluble dans le pétrole inclut les liens des émissions.

MÉGANTIC, Être... humain, p. 314-318 : 
Le 9 mai [2014] à 16 heures, Mathieu Bouchard, chargé de l’enquête policière sur Mégantic, a été prévenu par la Direction des poursuites pénales et criminelles (DPCP). «On arrête Harding.» Bouchard, pris par surprise et à court de temps, demande donc à un juge un «mandat d’entrer» durant la fin de semaine. Le 12 mai, le lundi suivant, Harding et son fils sont dans la cour arrière de leur maison. ... Son avocat, Thomas Walsh, est en vacances. Mais avant de partir, il a averti la SQ. Si vous avez besoin de mon client, a-t-il dit, prévenez-le simplement et il se présentera à vos bureaux.
   L’événement est soudain, brutal. Les forces de la SWAT Team, l’unité anti-terroriste de la SQ, en habit de combat et armées jusqu’aux dents, enfoncent la porte avec un bélier. Ils foncent, trouvent Harding derrière la maison et lui hurlent, ainsi qu’à son fils, de se coucher au sol, mains derrière la tête. L’image est dure : canons pointés sur les deux hommes couchés au sol, on passe les menottes aux pieds et aux mains de Harding. [...] Personne n’a pu expliquer comment ni pourquoi les médias ont été prévenus de l’arrestation de Harding. Quelqu’un quelque part, a voulu qu’on offre à la population l’image de la «Justice» arrêtant le coupable. Avant même le début du procès, les coupables étaient tout désignés. Et l’enquête policière entourant le drame, ainsi que les paramètres du procès, ont été façonnés de telle sorte que nul autre coupable que ces trois-là ne puisse être inquiété.
   [On amène les accusés pieds et poings menottés dans un panier à salade à Mégantic.] «...On entendait, à travers les parois d’acier du camion, la foule crier dehors. En tout cas c’est ce qu’on imaginait. ... Et tout à coup, on a entendu, venant de la foule qui était plus silencieuse qu’on pensait, des gens crier : c’est pas eux. C’est pas eux, les vrais coupables.» [Témoignage de l’un des accusés.]  Ce show de force, l’arrestation musclée et la parade publique des accusés enchaînés, fut la grande erreur de l’appareil judiciaire québécois et canadien, entièrement braqué contre ces seuls trois hommes. Car la population n’a pas réagi comme l’espéraient les autorités; elle n’était pas dupe. [...]
   Le procès est à l’image de l’enquête de la police. Le policier Bouchard, qui a tenté de mener une enquête plus large, s’est fait constamment rétrécir son champ d’investigation par ses supérieurs, aux dires des avocats de Harding. À la fin, on a même abruptement remplacé Bouchard à la tête de l’enquête. Même chose pour l’expert retenu par la SQ, Stephen Callaghan, un ex-enquêteur du Bureau de la sécurité des transports du Canada (BST). On a aussi sans cesse réduit son mandat, le confinant uniquement au moment précis du déraillement. [...] Aucun patron de MMA ne viendra témoigner au procès, tous confortablement planqués derrière la frontière américaine. Une chose est certaine, confirmera Me Charles Shearson, l’un des avocats de Thomas Harding : cette enquête a été menée de telle sorte qu’il est impossible de porter des accusations contre MMA. Et la Couronne renoncera en effet, en avril 2018, à toute poursuite contre l’entreprise, faute de preuve.

«Garde la tête haute, Tom!» ou l’amitié en temps de tragédie
Un texte d’Émilie Dubreuil | 29 juin 2018
Extrait

Jean Clusiault. Photo : Émilie Dubreuil / Radio-Canada. 

Jean Clusiault, qui a perdu une de ses filles dans l’incendie, est devenu ami avec le conducteur du convoi Thomas Harding durant le procès : «Ces gars-là, Harding, Labrie et Demaître, ont été ruinés mentalement et financièrement. C’était des boucs-émissaires. Et moi, je suis très fier de Tom, il est fait fort et il a toute mon affection. Comme je lui ai souvent dit : «T’as pas d’affaire à baisser la tête. Non, t’as pas d’affaire à baisser la tête. Garde la tête haute, Tom», répète M. Clusiault. Bien oui, j’ai fait ça. Tom, c’est mon ami. Je disais à tout le monde que, pour moi, ce n’était pas lui le coupable. J’ai la plus grande admiration pour ce gars-là. Il a de belles et de bonnes valeurs. Il est honnête et sincère.»

Gilles fluet. Photo : Émilie Dubreuil / Radio-Canada. 

À 70 ans, Gilles Fluet, ne croit plus en Dieu ni à la justice [il a échappé à la mort presque miraculeusement]. Il est en colère contre bien du monde. L’ancienne mairesse Colette Roy-Laroche, les gouvernements du Québec et du Canada, la compagnie de chemin de fer Montréal, Maine and Atlantic, les entrepreneurs qui ont décontaminé la ville et qui ont détruit ce qu’il en restait pour rien, selon lui. Bref, il en veut à bien du monde, mais surtout pas, à Tom Harding.
   Il raconte que la MMA a fait des compressions successives dont les gens jasaient en ville. «Fallait que la compagnie fasse du cash. Et ils ont coupé au maximum dans les dépenses. Entre autres, ils ont enlevé le deuxième chauffeur de train. Or, cette job-là, c’est impossible à faire pour un gars tout seul. Et ce qui devait arriver arriva», dit-il, toujours indigné.

Thomas Harding, Jean Demaître et Richard Labrie, menottes aux mains.  
Photo : Jacques Nadeau / Le Devoir 

En 2014, la Sûreté du Québec fait défiler Tom Harding, Richard Labrie et Jean Demaître à Lac-Mégantic, menottes aux poings et sous importante escorte policière. «J’ai été le premier à crier ben fort : ‘C’est pas les bons!’. Et la foule a suivi. ‘C’est pas les bons!’ Là, c’est la police qui était déstabilisée», se rappelle Gilles Fluet en riant. «Quand ils sont ressortis de leur audience, ils en avaient plus, de menottes!» Il a suivi le procès des employés de la MMA avec assiduité. Il a soutenu et encouragé les accusés tout du long. «Les avocats de la Couronne, ils nous regardaient de travers un peu. Ils ne comprenaient pas pourquoi des gens dont la vie avait été ravagée par ces gars-là venaient au palais, justement, pour les soutenir et les défendre. Moi, Tom, je le connaissais mieux que les deux autres au départ. C’est certain que j’allais être là pour lui, mais j’ai toujours pensé que les trois n’étaient pas coupables, que c’étaient des boucs-émissaires.»
   [À propos du nouveau centre-ville, Gilles Fluet dit à la journaliste Émilie Dubreuil] : «Moi, j’appelle ça un fiasco, pas un centre-ville. On dit, ironiquement, que c’est le 5-15. C’est une blague qui fait référence au DIX30 à Brossard, parce que c’est comme un petit DIX30. Ce n’est pas un centre-ville, c’est un centre d’achats, et quand les commerces ferment le soir, il n’y a plus un chat ici.»

Article intégral :

Citations du jour :

Politique : Lutte d'intérêts déguisée en débat de grands principes. Conduite d'affaires publiques pour un avantage privé.
~ Ambrose Bierce (Le dictionnaire du Diable)

«Que nous et nos politiciens le sachions ou non, la nature fait partie de tous nos accords et décisions, et elle a plus de votes, une mémoire plus longue et un sens de la justice plus sévère que nous. ~ Wendell Berry

Lac-Mégantic 2 : la démocratie est soluble dans le pétrole

Après le désastre à Lac-Mégantic, les élus n’ont pas eu l’intelligence ni l’audace de remettre les lobbyistes des compagnies pétrolières et ferroviaires à leur place; les investisseurs font encore la loi. De sorte que nous nous enlisons toujours plus profondément dans l’immense trou de pétrole gluant.

«Les financiers ne font bien leurs affaires que lorsque l'État les fait mal.»
~ Talleyrand

Photo : Presse Canadienne. Stephen Harper et la mairesse Colette Roy-Laroche.

Le 15-18 | 3 juillet 2018 – Pour l'ancien préfet de la MRC du Granit, Maurice Bernier, cinq ans après la tragédie qui a défiguré le centre-ville de Lac-Mégantic, il est temps que la ville passe à autre chose. «C’est bien qu’on se souvienne, il fallait qu’on souligne le cinquième anniversaire, mais je pense que les gens sont un peu tannés d’être vus comme des victimes», dit-il.
   Maurice Bernier croit que l’aménagement d’une voie de contournement contribuera à la «thérapie collective» des Méganticois : «Il fallait qu’on fasse quelque chose.»
   Mais il est tout de même convaincu qu’une enquête publique est nécessaire pour faire toute la lumière sur la tragédie et répondre aux questions qui sont toujours sans réponse. «Il ne faut pas qu’on se mette à haïr le train quand on vit une situation comme celle-là, soutient-il. Il faut vraiment qu’on prenne conscience de ce qui a causé la tragédie.»
   «Dans le fond, ce n’est pas un train qui est passé à Lac-Mégantic dans la nuit du 5 au 6 juillet 2013. C’est une série de stupidités, c’est un manque de courage de la part des politiciens, de la part des compagnies qui veulent faire de l’argent sur le dos du monde. C’est ça qui a créé la crise de Lac-Mégantic.» Maurice Bernier, ancien préfet de la MRC du Granit


Réponse du ministre des Transports :

LA Presse | 12 avril 2018 – Marc Garneau ferme la porte à une commission d'enquête sur la tragédie ferroviaire à Lac-Mégantic, en 2013.
   Répondant aux questions des journalistes lors d'un événement sur un autre dossier à Montréal, jeudi, le ministre fédéral des Transports a réitéré qu'une telle commission d'enquête n'était pas nécessaire «parce qu'on connaît déjà ce qui s'est passé en fins détails».
   Mardi, l'Assemblée nationale du Québec avait demandé à l'unanimité à Ottawa «de déclencher dans les plus brefs délais une commission d'enquête publique sur les circonstances de la tragédie».
   Le Groupe parlementaire québécois – les sept députés dissidents du Bloc québécois à la Chambre des communes – a repris la balle au bond le lendemain en écrivant une lettre au premier ministre Justin Trudeau exigeant une commission d'enquête.


Le procès des trois boucs-émissaires désignés à Lac-Mégantic était une mascarade pour réprimer toute tentative d’accuser les dirigeants de MMA et Canadian Pacific Railway, et encore plus de remonter jusqu’aux grands gestionnaires de portefeuilles d’entreprises, traders et magnats de la Bourse tels que Paul Hilal et William Ackman, ayant pour mission de satisfaire les intérêts des actionnaires à n’importe quel prix, au risque de sacrifier des vies humaines si nécessaire. (Voyez l’article Mégantic 1 : un désastre causé par des affairistes véreux)

Conséquemment :

ICI Radio-Canada Info | 28 juin 2018 – Cinq ans après l'explosion au centre-ville de Lac-Mégantic, les événements où des wagons partent à la dérive sont en hausse. En 2017, 44 incidents semblables ont été répertoriés au Bureau de la sécurité des transports (BST), un sommet depuis 10 ans, malgré l'augmentation du financement et du nombre d'inspecteurs affectés à la sécurité ferroviaire.


MÉGANTIC, D’un train à l’autre, 30 juin 2013 – 12 décembre 2013, p. 194-195 :

Point milliaire zéro

Un tremblement de terre, un deuxième... les citernes déraillent, s’empilent, s’éventrent, laissent échapper leurs gaz toxiques... des flots de pétrole liquide et d’infimes gouttelettes enveloppent le centre-ville dans une brume de feu... un transformateur est fauché, l’électricité flanche, l’obscurité est totale... au Musi-Café, dans les appartements obscurs, une intense lueur orange illumine les murs qui fondent... le centre-ville s’embrase, explose... un mur de feu de plusieurs étages, formé du pétrole liquide et des gaz qui s’échappent des citernes éventrées, se dirige vers le lac à une vitesse de 4 km/h... le mur rase tout sur son passage... le lac est une surface de feu... la température du brasier atteint 3000 degrés Celsius.

Quarante-sept morts.
Il n’y aura pas de détails. Ici, on se tait.
Simplement honorer la mémoire des victimes.
Rappeler les nuits tragiques des survivants.
Rappeler aussi l’agonie de ceux et celles qui, le corps intact
mais l’âme brûlée, ne survivront pas.
Les suicidés.

Respect et paix.
Nos excuses aussi, pour n’avoir rien vu, rien prévu,
rien prévenu...

~ Anne-Marie Saint-Cerny

Photo : Paul Chiasson / Presse Canadienne

Déversements récents : 

– Le 22 juin 2018 : Un train de marchandises albertain composé de wagons-citernes transportant du pétrole a déraillé et déversé 230 000 gallons (870 619 litres) de pétrole brut dans l'eau d'une rivière servant à fournir de l'eau potable aux communautés environnantes. À Doon dans le comté de Lyon, au nord-ouest de l'État de l'Iowa, le pétrole déversé s'est retrouvé dans les eaux de la rivière Little Rock et a fait son chemin jusqu'à Rock Valley. États-Unis.

Photo : déversement du convoi pétrolier albertain en Iowa. 

– Le 22 juin 2018 : BP Canada déverse 136 000 litres de boue toxique au large d'Halifax. BP Canada a indiqué, vendredi soir, être responsable d'un déversement de fluides de forage survenu sur l'une de ses plateformes d'exploration de gisements pétroliers au large des côtes de la Nouvelle-Écosse. 


La fuite survenue sur la plateforme de forage West Aquarius, située à 330 kilomètres d'Halifax, a été maîtrisée vendredi. L'entreprise indique que le liquide s'est répandu dans l'océan en provenance de conduites situées environ à 30 mètres sous le niveau de la mer. L'événement se serait produit dans une zone à risque située non loin de la zone de protection marine du Gully et de l'Île de Sable.

Radio-Canada avec La Presse canadienne et CBC News | Le 23 juin 2018 

Principaux déversements et fuites de pétrole entre 1966 et 2018 (hallucinant!) :

Photo : Adrian Wyld / CP. Manifestation contre l’exploitation des sables bitumineux devant le Parlement d’Ottawa (2010).

«Je suis chez moi, et hors de moi. En encourageant le développement à outrance des industries pétrolières albertaines, Stephen Harper, le chef d’État du Canada, met l’humanité en péril. L’humanité de ma province natale, et l’humanité tout court. ... À long terme, le potentiel pétrolier des ces sables est estimé à 170 milliards de barils extractibles, soit suffisamment pour nourrir en or noir, au rythme insensé où nous le consommons, pendant deux siècles et demi encore. ... Mais ce que l’on extrait des sables, grâce à différentes techniques coûteuses et très polluantes, est bel et bien du bitume; pour transformer cette substance gluante, puante et extrêmement corrosive, il faut encore l’acheminer jusqu’à des raffineries en Chine, au Texas ou au Québec par le truchement de pipelines tentaculaires et forcément fuyants; ainsi les portions de la nappe phréatique épargnées par la fracturation hydraulique pourront-elles être empoisonnées à leur tour. ... Ces vastes réserves ont déclenché depuis les années 2000 un vrai délire de développement industriel. Suncor et Syncrude, Shell Chevron Marathon, Cavalier, Teck BP, CNRL, Imperial Exxon, Southern Pacific, Cenovus, Grizzly, Koch, PetroChina, Stone, Total... des dizaines de compagnies s’arrachent des parts du gâteau.» ~ Nancy Huston

Source : BRUT La ruée vers l’or noir; David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein, Melina Laboucan-Massimo et Rudy Wiebe; Lux Éditeur, 2015

Justin Trudeau, l’homme du changement... 

Les paradis fiscaux privent le Canada de sommes substantielles d’impôt sur le revenu, et à ce que je sache, on n'a pas encore vu de fonctionnaires à la chasse au trésor sous les cocotiers... En outre, le gouvernement Trudeau a flambé 4,5 milliards de dollars pour le pipeline Trans Mountain. Pour comble d’insulte, chaque citoyen canadien donne involontairement 100 $ par année aux pétrolières!


Tous les Canadiens donnent sans le savoir 100 $ par année à l’industrie pétrolière
Stephen Leahy | VICE, 7 juin 2018

Alors que vous payez déjà des prix record pour l’essence, vous serez sans aucun doute heureux d’apprendre que, comme chaque femme, chaque homme et chaque enfant au Canada, vous faites tous les ans un «don» d’environ 100 $ à des compagnies pétrolières en bonne santé financière et, dans bien des cas, sous contrôle étranger. Collectivement, ces dons, sous forme de subventions fédérales et provinciales, se sont élevés à 3,67 milliards de dollars en moyenne par année en 2015 et 2016. Ce qui fait de nous les plus généreux parmi les pays du G7, d’après une récente étude.
   De plus, deux tiers des Canadiens sont en désaccord avec l’octroi de subventions aux compagnies pétrolières parce qu’elles sont polluantes et aggravent les changements climatiques, selon un sondage dont les résultats ont été publiés lundi. Et presque toute la population canadienne veut que le gouvernement divulgue le montant des fonds publics versés aux compagnies pétrolières.
   L’achat récent par le gouvernement Trudeau du pipeline Trans Mountain au montant de 4,5 milliards de dollars s’accompagnera probablement d’une hausse des subventions à l’industrie, selon Yanick Touchette. «Le gouvernement n’a pas rendu publique l’analyse économique de cet achat, alors on ne sait pas à combien s’élèvent les subventions qu’il implique», ajoute-t-il.
   L’étude montre d’ailleurs aussi que le Canada est au bas de la liste des pays en matière de transparence à propos des subventions.
   Pour mettre en perspective ces 3,67 milliards de dollars de subventions, le gouvernement fédéral et les quatre plus populeuses provinces donnent environ 29 milliards par année en subventions à l'ensemble des secteurs de l'économie, selon un rapport de l’Université de l’Alberta. L’Alberta est de loin la plus généreuse : chaque Albertain a donné 640 $ au cours de l’année financière 2014-2015. C’est aussi la province la plus transparente à propos de ces subventions, note-t-on dans le rapport.

Article intégral :

DOCUMENTAIRES 

(Avec le recul on voit les effets dévastateurs du mensonge et de la dissimulation)

1. La tragédie de Lac-Mégantic | 17 novembre 2013 | 44 min
Émission Découverte, ICI Radio-Canada Télé

Les aspects scientifiques et technologiques de la tragédie du Lac Mégantic. Le fil des événements et l’incendie. Retour sur les événements du 6 juillet dernier et sur les opérations incendies qui ont permis d’éteindre l'un des plus gros brasiers d'hydrocarbures en Amérique du Nord. Les freins, le contenant et le contenu et l’analyse métallurgique. Les enquêteurs du Bureau de la sécurité des Transports font face à un défi énorme. Dans un site dévasté, ils doivent trouver les indices afin de trouver les causes de l'accident. - Identification des victimes. Le brasier qui a suivi le déversement de pétrole a fait craindre le pire : l'impossibilité d'identifier les victimes. Malgré tout, le bureau du coroner sera capable de confirmer l’identité de la grande majorité des victimes. Environnement et contamination. Plus de 115 000 mètres cubes de sols contaminés doivent être déplacés sur un site temporaire. En quatre mois, la municipalité est devenue le chantier de tous les superlatifs.


2. Lac-Mégantic : Rapport du BST | 7 décembre 2014 | 43 min
Émission Découverte, ICI Radio-Canada Télé

Un accès inédit aux photos et aux vidéos tournées pendant l'enquête du BST à Lac-Mégantic nous entraîne dans les coulisses de la plus grande enquête technique du Bureau de la sécurité des transports du Canada. Quelles pistes les enquêteurs ont-ils suivies? Quels tests ont-ils réalisés pour déterminer ce qui a conduit à la dérive et au déraillement de ce train chargé de pétrole brut, la nuit du 6 juillet 2013?
– Sur le plan environnemental, la catastrophe de Lac-Mégantic est sans précédent. Six millions de litres d’hydrocarbures ont fui des citernes. On apprendra plus tard qu’il faudra excaver plus 170 000 mètres cubes de terre souillée du centre-ville. Cet immense cratère sera comblé avec du sable. Parallèlement à ce remblayage, la décontamination des sols se déroule sur des plates-formes de traitement installées tout près du centre-ville. [...]  


Pour comprendre les causes mécaniques (photos à l’appui) :
Rapport d’enquête du Bureau de la sécurité des transports du Canada (2014) 
Train de marchandises MMA-002 de la Montreal, Maine & Atlantic Railway parti à la dérive et déraillement en voie principale au point milliaire 0,23 de la subdivision Sherbrooke Lac-Mégantic (Québec), le 6 Juillet 2013 
 

Lac-Mégantic en chiffres (source : ICI Radio-Canada)

Cinq clés pour comprendre la tragédie de Lac-Mégantic
Publié le 15 novembre 2013 

3. Le transport des hydrocarbures 22 mars 2015 | 43 min
Émission Découverte, ICI Radio-Canada Télé

Dans le sous-sol de Cold Lake, Peace River et Fort McMurray, il y a 175 milliards de barils de pétrole, soit 97 % de la réserve canadienne et la 3e plus grande réserve au monde. Depuis la catastrophe de Lac-Mégantic, la problématique du transport des hydrocarbures a pris le devant de la scène. Faudrait-il miser sur les pipelines au lieu des trains? Quel mode de transport est le plus sécuritaire? La question n’est pas simple, car elle met en jeu des intérêts commerciaux énormes, le bien-être des citoyens, l’environnement et une demande sans fin pour les hydrocarbures, au moment même où le Canada devient une puissance pétrolière grâce aux sables bitumineux. Découverte fait le point sur cette question controversée. 


Héros sous le choc 
Production - PVP DOC II - Québec, 2014
(Le documentaire inclut plusieurs témoignages des premiers répondants à Lac-Mégantic) 
                                                
Porté par le comédien Claude Legault, Héros sous le choc nous offre une incursion dans les coulisses de professions auxquelles le stress est inhérent. Au cours de leurs interventions, les pompiers, les policiers et les techniciens paramédicaux sont constamment soumis à la détresse humaine, et plusieurs d’entre eux vivent avec les séquelles d’un choc post-traumatique. Comment ces héros font-ils pour affronter la violence, l’horreur et souvent l’impuissance dans leurs métiers? Dans ce documentaire, nous suivons les équipes d’intervention sur le terrain et découvrons l’étoffe de véritables héros et héroïnes du quotidien.


Citation du jour 

«Si les gens d’aujourd’hui ne sont pas convaincus du caractère fâcheux d’un système qui les a menés de crise en krach, de faillite en révolte, de révolution en conflagration; qui gâte la paix, la rend affairée et soucieuse; qui fait de la guerre un cataclysme universel, presque aussi désastreux pour les vainqueurs que pour les vaincus; qui ôte son sens à la vie et sa valeur à l’effort; qui consomme l’enlaidissement du monde et l’abrutissement du peuple; si les gens d’aujourd’hui accusent n’importe qui des grands maux qui les accablent, en attribuent la cause à n’importe quoi plutôt qu’au développement de la machine, c’est qu’il n’est pas de sourd mieux bouché que celui qui ne veut rien entendre. 
   S’il est vrai qu’elles [les machines] produisent l’abondance, comment se fait-il que là où elles règnent, règne aussi, dans tel quartier bien caché, la misère la plus atroce et la plus étrange? Comment, si elles produisent l’abondance, ne peuvent-elles produire la satisfaction? La surproduction et le chômage ont logiquement accompagné le progrès des machines, tant qu’on n’a pas fait une guerre, trouvé un trou pour y jeter le trop-plein. 
   Quand vous aurez fait de l’État une machine, comment empêcherez-vous un fou quelconque de s’emparer du guidon et de pousser la machine au précipice? Quand vous aurez fait de l’État une machine, il faudra que vous lui serviez vous-même de charbon. La machine enchaîne, la main délivre.»

~ Lanza del Vasto (Le pèlerinage aux sources, Chapitre IV, p. 160-169; Le livre de poche 1943)

1 juillet 2018

Le paradoxe de la mobilité et du bouchon

Pourquoi avons-nous tant besoin de carburant? 
Pour stationner sur les autoroutes.


Obsédés par la vitesse et la productivité – il faut toujours aller plus vite – les gens se plaignent de manquer de temps. Pourtant des millions de personnes acceptent de sacrifier un nombre incalculable d’heures, stationnées pare-choc à pare-choc sur les «voies rapides», les autoroutes, les ponts et les grands boulevards pour entrer et sortir des grands centres urbains.
   C’est un peu comme les promesses du W3 qui en principe était supposé nous faire gagner beaucoup temps – oops! Nous devons perdre individuellement une couple de milliers d’heures et de dollars – annuellement, mensuellement ou quotidiennement selon notre utilisation...
   De toute façon, on est toujours en train d’attendre : une heure précise, un texto, un objet, une personne, un job, un quelconque événement. De sorte que nous sommes presque tout le temps sur le qui-vive. Épuisant. Comme dit une de mes amies «we live in a crazy, crazy world», ainsi que «je sais que je serai au paradis le jour où je ne verrai plus ce qui se passe sur terre».

«Moi, j'aime bien jeter par-dessus bord les multiples privilèges que nous accorde notre temps dans le but évident de nous faire oublier qu'il nous écrase, en contre partie, sous des tonnes d'inconvénients  [...] ces moteurs qui ont fait de l'homme un crétin à roulettes et de la planète un garage criblé d'autoroutes.»  
~ Jacques Sternberg

Cela dit, revenons à nos bouchons  

Gaspillage de carburant et pollution atmosphérique  
Le saviez-vous? Pris dans leur ensemble, les 20 pires points de saturation au Canada entraînent : près de 12 millions d’heures perdues; un coût annuel en retards de 287 millions de dollars; quelques 22,3 millions de litres d’essence gaspillés – soit l’équivalent de 446 000 visites à la pompe; et le rejet inutile de près de 60 000 tonnes de CO2. (CAA-Québec)

Qui sont les champions des bouchons?

Nadine Filion  | CAA-Québec / Automne 2017
Étude sur la congestion routière au Canada  

La plupart des études sur la congestion routière en Amérique du Nord ont soutenu, jusqu’à maintenant, que les grandes villes canadiennes étaient celles où il se perdait le plus d’heures et de dollars à cause des bouchons.

Finalement, il semble que quand on se compare, on se console... À la lecture de l’étude Quand tout s’arrête, une évaluation des pires points d’engorgement au pays menée par la firme CPCS pour le compte de CAA, on constate que les grandes régions métropolitaines canadiennes ne sont pas en tête du palmarès des villes nord-américaines aux prises avec la congestion.


A-t-on des solutions pour en finir avec les bouchons de circulation?

Annabelle Caillou | Le Devoir / 7 octobre 2017

Davantage d’options de transport collectif, police anticongestion, taxe sur l’essence ou encore ajout de routes? Les aspirants maires du Québec redoublent d’imagination pour enrayer le problème des embouteillages routiers. Un fléau des temps modernes qui cause bien des maux de tête aux automobilistes de la province, mais aussi des grandes villes du monde entier.
   Dans la course aux solutions testées à travers le monde, Stockholm, Singapour et Londres arrivent en tête avec leur tarification de l’usage du réseau routier. Depuis 2006, le système a eu le temps de faire ses preuves à Stockholm, en Suède, d’après Richard Shearmur, professeur au Département d’urbanisme de l’Université McGill.


Le péage urbain pour contrer les bouchons de circulation

Luc-Normand Tellier * | Le Devoir / 27 avril 2018

Depuis longtemps, le rêve de contrôler l’étalement urbain qui avait inspiré la Loi sur la protection du territoire agricole, adoptée le 9 novembre 1978, a été trahi autant qu’il était possible de le faire. On ne compte plus le nombre de maires, de promoteurs et de cultivateurs ayant réussi à contourner cette loi pour augmenter leur assiette foncière ou pour faire une fortune rapide en accélérant l’étalement urbain dans la grande région de Montréal, mais aussi ailleurs.


Photo: Jacques Nadeau / Le Devoir. Toute augmentation de 1% du réseau autoroutier se traduit par une augmentation égale à 1% du nombre de kilomètres parcourus sur ce même réseau, rappelle l'auteur.

Les citoyens se sont rués sur les bonnes affaires et les habitations bon marché. Les municipalités de banlieue se sont endettées pour leur fournir les infrastructures, puis les services municipaux de base. On a construit des rues, des routes, des réseaux d’égout et d’aqueduc, des écoles, des cliniques et des hôpitaux. On a inauguré de nouvelles autoroutes, puis on les a prolongées.
   Tout alla pour le mieux jusqu’au jour où le tout-à-l’auto posa problème en matière de pollution et de congestion. Plus on construisait d’autoroutes, plus il y avait de voitures, et plus il y avait de voitures, plus on réclamait des autoroutes, jusqu’au jour où on réalisa que les autoroutes ne suffiraient pas à la tâche et qu’il fallait leur adjoindre des trains de banlieue, des stations de REM et de métro, ainsi que des voies réservées au transport en commun sur les autoroutes.
   Les élections approchant, les maires de banlieue réclament maintenant à hauts cris que l’ensemble des citoyens du Québec leur paie ces cadeaux à coups de milliards de dollars. C’est une question de vie ou de mort, insistent-ils.
   Le problème, c’est qu’il existe une loi économique du développement urbain qui porte le nom de «loi fondamentale de la congestion routière», loi formulée en 2009 par Gilles Duranton de l’Université de Pennsylvanie et Matthew Turner de l’Université Brown. Cette loi est basée sur une vaste étude de la congestion automobile aux États-Unis.
   Elle énonce ce qui suit : «Toute augmentation de 1 % du réseau autoroutier se traduit par une augmentation égale à 1 % du nombre de kilomètres parcourus sur ce même réseau.» Trois facteurs expliquent cela : le développement du réseau autoroutier encourage le recours à l’automobile chez les utilisateurs existants; il attire de nouvelles activités de production axées sur le transport; il provoque un influx de nouveaux résidents.
   Cette même loi vaut aussi pour le transport collectif lié ou non aux autoroutes, si bien que les deux économistes urbains concluent qu’une offre supplémentaire de routes et de transports publics a peu de chances de réduire la congestion («is unlikely to relieve congestion»). Il ne faut jamais oublier qu’aux États-Unis (tout comme au Canada sans doute), un déplacement en transport en commun prend, en moyenne, 48 minutes, alors qu’un déplacement en automobile prend 24 minutes.

Une seule mesure efficace

Que faire alors? Augmenter le prix de l’essence n’aurait que très peu d’effet, du moins si on ne le multiplie pas par 3, par 4 ou même par 5 (en 1995, le prix de l’essence en France et en Italie était cinq fois supérieur au prix de l’essence aux États-Unis!). La seule mesure qui se soit avérée nettement efficace en matière de réduction de la congestion est celle que j’ai été le premier à proposer à Montréal, il y a 25 ans, en 1993, soit le péage urbain.
   Il suffirait que nous imposions une taxe de congestion sur tous les ponts entourant Montréal pour qu’enfin tous retrouvent la raison et que les citoyens travaillant sur l’île de Montréal désertent les banlieues pour revenir sur l’île et que ceux travaillant dans les banlieues quittent l’île. Ainsi, la congestion, tant sur l’île qu’en dehors de l’île, serait enfin réduite.
   Faire cela demande du courage politique, alors que promettre des milliards en investissements dans des autoroutes congestionnées et dans des REM et trains de banlieue n’en demande pas, hélas!

* Professeur émérite au Département d’études urbaines et touristiques de l’ESG-UQAM