28 mai 2015

Voulez-vous savoir?

Garder la tête dans le sable ne donne rien, absolument rien...

Jusqu’à maintenant on disait – «après nous le déluge!», maintenant on peut dire – «après nous le feu!». Le "consommateur consumé"... sur son propre bûcher.

L’idée n’est pas de diaboliser l’industrie pétrolière, mais de signaler que nous avons besoin d’étincelles d’une autre nature, d'une énorme prise de conscience collective, pour progresser vers une qualité de vie supérieure durable.

Photo : HuffPost Alberta

Ayant écouté l’entretien de René Homier-Roy avec Nancy Huston (émission Culture club ICI R.-C.), j’ai acheté BRUT, la ruée vers l’or noir (Lux Éditeur, 2015) – les voix de celles et ceux qui ont vu de près cette catastrophe : Melina Laboucan-Massimo, David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein et Rudy Wiebe.

Si vous voulez sortir la tête du sable (bitumineux), ce livre est pour vous, et aussi pour les Québécois : selon un sondage de 2010, une personne sur six croyait que le pétrole est une source d'énergie renouvelable. Bref, un bilan déplorable, difficile à avaler (à moins d’être avaleur de feu). Mais, «quand on sait, on peut au moins choisir» son camp en toute conscience. J’ai eu de la difficulté à choisir les extraits – toutes les réflexions, d’un bout à l’autre, sont pertinentes.

Extrait du Mot de l’éditeur : 

   Les étendues de l’Athabasca, dans le Nord-est de l’Alberta, au Canada : 90 000 kilomètres carrés de terre écorchée et d’eaux contaminées par l’extraction des sables bitumineux, mélange lourd et visqueux d’argile, de sable et de bitume, qui constitue le carburant fossile le plus sale qui soit (n’en déplaise à ceux qui prétendent qu’il est plus respectueux des droits humains que le brut exporté par les Émirats arabes.) 
   On mesure généralement l’ampleur de cette dévastation en comptant les hectares de terre arrachée, les mètres cubes d’eau contaminée, les tonnes de déchets toxiques produits, le nombre d’animaux tués, les milliards de dollars empochés, mes ces chiffres vertigineux ménagent notre entendement en le dépassant. Ils ne dévoilent pas l’essentiel : que ce désert toxique qui s’étend au nord du monde est une dévastation de la culture humaine. 
   Les sables bitumineux et leur capitale, Fort McMurray, sont un monument du capitalisme contemporain et de la logique extractiviste selon laquelle le gaspillage, aussi bien dire le scandale, serait de ne pas mettre à profit les moindres replis de la terre. Cette atrophie calculée de la vie habitable, l’appauvrissement de notre rapport à nous-mêmes, au politique, au réel, l’inversion des valeurs qui fondent notre humanité par les passions de l’accumulation, voilà ce que décrivent les voix ici rassemblées. 

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Melina Laboucan-Massimo, militante écologiste, membre de la nation des Cris du lac Lubicon. Elle craint avec raison, de nouveaux déversements et les feux de forêts. 

   Deux semaines après le déversement de 2011 (1) d’immenses feux de forêt se sont répandus dans la région et, encore aujourd’hui, d’incontrôlables incendies forestiers se déclenchent régulièrement près du site de la catastrophe. Imaginez le danger que représente le fait de ne pas pouvoir contenir des incendies près des installations pétrolières qui pourraient exploser ou qui ont déjà explosé, ou aux abords d’autres fissures dans l’oléoduc. 
   Si je me bats aujourd’hui contre les ravages de l’industrie pétrolière, c’est à cause de ce qui arrive aux membres de ma famille et de ma communauté. Nous voyons des déversements massifs se succéder. Nous voyons la faune et la flore, des écosystèmes entiers, mourir sous nos yeux. Dans le nord de l’Alberta, la crise provoquée par l’extraction des sables bitumineux est majeure. Lorsque je suis allée chez moi après le déversement, j’ai vu comment on traitait les membres de ma famille. Ils se sentaient malades. J’ai eu le cœur brisé de les voir aussi vulnérables, ne sachant pas quels étaient leurs droits ni ce qu’ils pouvaient faire pour se protéger (2). 

Du pétrole en territoire Lubicon (BRUT, p. 17)

(1) «Le 29 avril 2011, une rupture dans l’oléoduc Rainbow de la compagnie Plains Midstream a provoqué un déversement massif aux abords de notre communauté : 4,5 millions de litres de pétrole se sont répandus, l’un des plus gros déversements de pétrole de l’histoire de l’Alberta.» ~ M. L.-M. 
   J’ai choisi cet extrait parce qu’en ce moment même (26 mai) des feux de forêt font rage en Alberta. Les médias rapportaient que 29 des 72 feus sont hors de contrôle. Depuis dimanche, 57 autres incendies se sont déclarés dont 20 déclenchés par la foudre. Cenovus Energy Inc. a cessé sa production à Forest Creek (sables bitumineux) et à Athabasca (gaz naturel) et demandé aux employés de quitter les sites, le feu étant à proximité des chemins d’accès. Depuis le 1er avril, 629 incendies ont brûlé 13 098 hectares de forêt. Simplement terrifiant.

(2) Dans le second documentaire de Fort McMoney, on voit des représentants de pétrolières s’adresser à des autochtones dont ils se moquent ouvertement, avec mépris. Quelle arrogance. Mais c’est un comportement typique de la part se tous les colonialistes, n’est-ce pas? Je n’ose imaginer le sort qu’on réservera aux habitants de l’Île Anticosti...

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David Dufresne, journaliste indépendant. Il a entre autres publié Tarnac, magasin général (2012) et réalisé le documentaire interactif Fort McMoney (2014). 

   Une ville qui raconte notre monde et qui allait devenir mon deuxième chez moi, trois hivers durant, au cœur d’une quête : jusqu’où la démocratie peut-elle se plier aux lois du marché? Et nous, à notre dépendance à l’or noir? 
   La rencontre avec Jim Rogers avait dû s’opérer dès les premiers jours de mon arrivée, par un simple regard et un large sourire, dans une de ces multiples réunions publiques où je traînais pour comprendre comment les institutions municipales s’y prennent pour contrôler vaille que vaille une situation qui les dépasse. «C’est comme dans la ruée vers l’or, certains meurent en chemin, ou reviennent toxicomanes ou alcooliques – s’ils en reviennent! Et les gens se retrouvent à devoir lutter pour survivre comme dans tous les bidonvilles du monde. Ils achètent des maisons gigantesques au sommet des gisements, faites de panneaux stratifiés en PVC, qui coûtent 500 000, 700 000 ou 900 000 dollars! Parce qu’il faut toujours voir grand à Fort McMurray. C’est la folie des grandeurs! C’est comme une gigantesque arnaque. Le coût de la vie est tellement élevé ici qu’ils n’ont pas d’autre choix que d’être esclaves de l’industrie pétrolière, qui, en retour, les traite... comme des mendiants.» ~ Jim Rogers 
   «Vu que l’industrie pétrochimique promeut l’éducation, paie pour le caoutchouc de vos semelles, allonge notre durée de vie, améliore notre qualité de vie... Je dirais qu’elle bonifie la démocratie.» ~ Travis Davies, porte-parole de la Canadian Association of Petroleum Producers 
   Le lobbyiste avait tout dit. Les compagnies de pétrole sont la démocratie, et la démocratie est pétrole. 
   On ne compte plus les accidents de travail sur les chantiers, ni les cas de maladies sexuellement transmissibles dont le taux est le plus élevé du Canada, comme celui de natalité, dont le record est battu année après année. 
   Selon le médecin John O’Connor, tandis que les autorités ferment les yeux à triple tour sur les impacts écologiques, les compagnies pétrolières achètent la paix sociale à coups de réunions d’information dotées de lecteurs DVD, de quelques dollars lâchés par participant, et d’un peu de dinde cuisinée. John O’Connor a parlé de l’Alberta comme d’une république bananière, et de citer en exemple le jeu de chaises musicales entre industries minières et ministères; où les uns passent chez les autres au gré des déconvenues électorales et de juteux contrats; l’ascenseur toujours en position renvoi. 
   Dans le jeu documentaire, à chaque fin de partie, le résultat était identique et sans appel : les joueurs votaient en masse contre l’exploitation pétrolière et Fort McMurray finissait toujours en ville fantôme www.fortmamoney.com .

Les corbeaux, trois hivers à Fort McMoney (BRUT, p. 23...50)

http://situationplanetaire.blogspot.fr/2015/05/fort-mcmoney-suiteconclusion.html

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Nancy Huston, romancière et essayiste; née en Alberta, elle habite aujourd’hui à Paris.

   ... Au mois de juin 2014 ... j’ai visité la région dévastée de l’Athabasca... J’ai rédigé d’une seule traite le texte Alberta : l’horreur «merveilleuse». Je tenais à l’écrire pendant que j’étais sur place dans le registre des émotions fortes. ... Ce texte est donc un document «brut» sur le monde de «brutes» que les compagnies pétrolières ont mis en place pour extraire du «brut».

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Je suis chez moi, et hors de moi. 
   En encourageant le développement à outrance des industries pétrolières albertaines, Stephen Harper, le chef d’État du Canada, met l’humanité en péril. L’humanité de ma province natale, et l’humanité tout court. 
   ... Pour transformer en pétrole cette substance gluante, puante et extrêmement corrosive, il faut encore l’acheminer jusqu’à des raffineries en Chine, au Texas ou au Québec par le truchement de pipelines tentaculaires et forcément fuyants; ainsi les portions de la nappe phréatique épargnées par la fracturation hydraulique pourront-elles être empoisonnées à leur tour. 
   ... Suncor et Syncrude, Shell Chevron Marathon, Cavalier, Teck, BP, CNRL, Imperial Exxon, Southern Pacific, Cenovus, Grizzly, Koch, PetroChina, Stone, Total... des dizaines de compagnies s’arrachent des parts du gâteau. La population de Fort McMurray, son épicentre, est passée ces dernières années de 10 000 à 100 000 et c’est sans compter la «population de l’ombre» de 50 000 personnes (des hommes pour 83%) concentrée dans des camps de travail près des sites d’exploitation. 
   Cent enfants naissent ici chaque mois... 
   ... On a besoin de sucres et de matières grasses – la nourriture est donc grasse et sucrée, indigérable et coûteuse. ... La malbaise est à l’image de la malbouffe, ce que reflète le taux de syphilis à Fort McMurray, le plus élevé de tout le Canada. 
   Comme partout où les hommes se trouvent en surnombre et seuls, les femmes économiquement désavantagées viennent à la rescousse : l’annuaire de Fort McMurray propose 10 pages de services d’escortes; un site internet contient 2000 petites annonces d’hommes, précisant en quelques formules brutales la prestation sexuelle désirée. ... Les couloirs de l’université sont vides, mais la boîte où les «girls» se succèdent en danseuses strip-teaseuses, avant de s’éclipser ouvertement avec les clients pour une brève étreinte tarifiée, est le seul lieu de la ville où, tous les soirs, il y a foule. 
   «Big is beautiful» dorénavant. Plusieurs de mes connaissances ici qualifient les mises en garde des environnementalistes d’«hystérie de masse» et les croient orchestrées par l’Arabie Saoudite, soucieuse de préserver son monopole du marché du pétrole. 
   De plus, étant donné que dans les vastes paysages albertains les ressources semblent infinies, on ne voit vraiment pas l’intérêt de faire attention à leur conservation. Non : force, brutalité, bruit, gaspillage; après moi le déluge. ... Pour la majorité des Albertains, l’écologie semble être un non-sujet, ou alors un sujet pour femmelettes. On ne croit apparemment pas qu’il y ait un problème de pollution ou du moins que cela nous concerne. Chaque repas engendre quantité de déchets en plastique et en polystyrène non biodégradables. Les hommes roulent partout en pick-up, en SUV, en grosse moto, en faisant bien vrombir leur moteur pour que tout le monde sache qu’ils sont là; ou plutôt, pas eux exactement, mais leur véhicule. Plus j’y réfléchis, plus il me semble que les camions, grues et autres engins des mines bitumineuses sont en passe de devenir les symboles sacrés de la nouvelle virilité qui voit le jour en Alberta. 
   Les compagnies pétrolières possèdent la province, le pays, le monde entier. À ceux qui ne trouvent pas d’emploi à l’est du Canada, on dit : mais non, vous n’avez pas droit aux allocations de chômage, car il y a pléthore d’emplois disponibles... dans l’Ouest. On définit le but de la vie : l’argent, et le moyen d’y parvenir : le pétrole. Tout le monde est prié de se prosterner devant las Saint-Trinité : Big-Money-Oil.
   Selon toutes les prévisions sérieuses, si le président Obama approuve la construction du pipeline Keystone XL, au mépris du Sénat qui s’y est opposé en novembre 2014, la quantité de gaz à effet de serre lâchée dans l’atmosphère fera grimper la température de la Terre d’encore 0,5°C. Mais Obama lui-même a été élu grâce aux compagnies de pétrole, et on ne lui permettra jamais de l’oublier. Il n’y a pas de sauveur possible dans la mesure où, partout dans le monde, la puissance politique dépend du dieu pétrole. 
   Nonobstant la palette des attitudes albertaines – qui, hormis les écologistes bien minoritaires, semble aller de l’indifférence à la résignation en passant par l’enthousiasme –, c’est bel et bien l’avenir de l’espèce humaine sur Terre qui se joue aujourd’hui en Alberta.

Alberta : l’horreur «merveilleuse» (BRUT, p. 53...71)

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Naomi Klein, journaliste et militante canadienne. Son dernier livre, Tout peut changer, est une enquête sur le capitalisme et le changement climatique. Le chapitre rapporte un entretien entre Naomi Klein et Nancy Huston (décembre 2014). 

   Klein : L’un des principaux argumentaires de l’industrie du pétrole et du gaz en ce moment est le suivant : «On ne creuse plus beaucoup de ces horribles mines à ciel ouvert, où tout le monde peut voir à quel point il s’agit d’un processus violent, destructeur et polluant. La terre n’est plus écorchée vive.» En fait ils le font encore, bien sûr, mais de nos jours, la majeure partie de l’expansion est dans les mines in situ. Là, c’est bien mieux caché, n’est-ce pas? parce que c’est sous terre! Il y a cette idée que, bon, maintenant que ça se passe sous la terre, maintenant qu’on ne fait que fendre la terre et injecter de la vapeur sous pression extrême pour forcer le bitume à monter dans les tuyaux, ça ne pose aucun problème! Alors qu’en réalité, c’est beaucoup plus destructeur! 
   Huston : Et il faut encore plus d’eau, encore plus d’énergie pour le faire monter à la surface. Cinq barils d’eau pour chaque baril de bitume! 
   Klein : Du coup, ça crée des déversements qui ne sont même plus des déversements, mais de vraies fentes qui s’ouvrent dans la terre, et d’où le pétrole coule littéralement à flots. C’est ce qui s’est passé sur le site de la compagnie Canadian Natural. Nous étions là quand ils ont découvert ce déversement-là. C’était il y a 18 mois et, au moment de la découverte, ça giclait déjà depuis des mois, donc on a affaire aujourd’hui à un déversement qui dure depuis à peu près deux ans et dont personne ne sait comment l’arrêter. Ce n’est pas comme un tuyau qui se fendille; ils ont littéralement brisé la terre, elle s’est mise à gicler et ils n’arrivent pas à la réparer. Ainsi, cette idée de away fait partie intégrante du concept d’extraction in situ : «On va ensevelir la chose», alors qu’en réalité c’est probablement le type d’extraction le plus dangereux qu’on ait jamais inventé! 
   Huston : ... Les universités forment les cerveaux dont l’économie capitaliste a besoin. Comment espérer voir surgir des dirigeants pleins de sagesse dans un pays où les écoles enseignent ce que le pouvoir leur enjoint d’enseigner? 
   Et tout cela se construit sur la valorisation d’une forme primitive de virilité. On est fier d’être musclé et macho, les Autochtones et les écolos sont de femmelettes. J’ai eu la même impression en Chine : on est fiers d’être bourrus et brutaux. On balancera nos putains de déchets là où bon nous semble! 
   Klein : Cette définition-là de la virilité joue aussi un rôle dans la manière dont on valorise les énergies renouvelables. Ce sont des énergies «efféminées». Les vrais mecs brûlent du pétrole et du charbon! 
   Huston : ... partout sur la planète, fleurissent les valeurs hyper-individualistes du néolibéralisme. Il faudrait une vraie révolution des mentalités. ... Surtout quand on se dit que nous exportons désormais ce modèle en Chine, et qu’il y aura donc un autre milliard et demi de personnes pour qui «réussir sa vie» égale conduire une grosse cylindrée et manger beaucoup de viande! 
   Klein : Au cours d’un reportage à Shenzhen, en Chine, il y a quelques années, j’ai à nouveau été frappée par ce côté rêve américain sous stéroïdes. «Ah bon, vous dites que Walmart est un supermagasin? Eh bien, voici un vrai supermagasin, huit fois plus grand! On va être plus américains que les Américains!» 
   ... Mais la mentalité coloniale, celle de la frontière indéfiniment repoussée, l’idée qu’il y en aura toujours plus, cette image de la terre comme infinie est en effet profondément ancrée dans notre conception du Grand Nord. Même en Alberta, on se représente le Nord comme une sorte de supermagasin surnaturel où l’on peut se servir indéfiniment... C’est à ce fantasme-là qu’on se heurte.

La politique de la terre brûlée – Dialogue (BRUT, p. 73...100)

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Rudy Wiebe, romancier canadien né en Saskatchewan en 1934. Dans une nouvelle prémonitoire, écrite en 1982, il inscrivait Fort Mac dans l’atlas des lieux du désastre. 

   ... L’usine géante, dont il connaissait chaque boulon et chaque tuyau, s’étalait entre lui et la rivière; ... et il savait que le pétrole coulait là, se glissant par des milliers d’orifices secrets, ruisselant à travers des tuyaux et tous les joints à la numérotation précise, doux et clair comme du miel brun-or. 

L’ange des sables bitumineux (BRUT, p. 107) 

Autres sujets brûlants

«Le choix du feu»

LES RADICALITÉS CONVERGENTES 
Source : Homo Vivens

Deux livres-clé

Philippe Grasset ou les identités contre le Système
Par Mario Pelletier

Voici une grande fresque historique qui explique aussi bien les catastrophes écologiques que les guerres actuelles en montrant comment le choix, au début de la révolution industrielle, d'un développement basé sur l'énergie fossile, a été déterminant, comment une logique de feu, de puissance, via l'Allemagne d'abord puis via les États-Unis a prévalu contre une logique de perfection d'origine latine, comment enfin la guerre de 1914-1918 a marqué cette époque. 

Qui désespère de trouver un sens à la folie guerrière répandue sur la planète en ce moment - cent ans après la grande tuerie de la Première guerre mondiale -, aurait intérêt à lire Philippe Grasset.
   Sans prétendre résoudre l'énigme du futur qui nous attend, cet auteur et fin observateur nous montre clairement comment le monde en est arrivé là. Pourquoi les pires barbaries sévissent au Moyen-Orient et ailleurs, malgré les «progrès» de l'humanité, et pourquoi la planète, menacée déjà par des catastrophes écologiques sans précédent, se trouve au bord d'un affrontement nucléaire apocalyptique entre la Russie et les États-Unis.
   Oui, pourquoi l'humanité en est-elle encore revenue là, c'est-à-dire revenue en situation de guerre mondiale, après des décennies où on a tant vanté les progrès de la démocratie, de la liberté et des droits de l'homme dans le monde? Comme dit Philippe Grasset, «un cataclysme intellectuel et spirituel nous a frappés». 
   C'est la crise ukrainienne, le printemps dernier, qui m'a fait découvrir Philippe Grasset. Sur son site DeDefensa.org, il observe et commente, jour après jour, les menées de plus en plus chaotiques d'un système d'hégémonie mondiale courant vers son autodestruction. Et justement, pour lui, le coup d'État en Ukraine - avec la crise qui s'est ensuivie - est l'une des étapes majeures d'autodestruction du Système. (L'irruption d'un califat sauvage à cheval sur l'Irak et la Syrie en est une autre, qui s'y rattache de près.)

Le déchaînement de la matière et l'idéal de puissance

Dans son livre La Grâce de l'histoire – qu'il a commencé à publier en feuilletons sur son site dès 2009 et dont le premier tome est paru sur papier cette année –, Philippe Grasset illustre fort bien les tenants et aboutissants de la crise de civilisation qu'on connaît. Pour lui, cette crise est l'aboutissement d'une dynamique historique qu'il appelle «le déchaînement de la matière». Une dynamique remontant à la fin du XVIIIe siècle. Plus précisément, à la Révolution industrielle, où on a fait le «choix du feu».

Article intégral :
http://encyclopedie.homovivens.org/documents/philippe_grasset_ou_les_identites_contre_le_systeme

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En marge de «La généalogie de la violence» de Gilles Bibeau
Par Jacques Dufresne

Un livre nécessaire, écrit par un anthropologue itinérant dont la culture est vraiment universelle et qui connaît bien les régions du monde dont il parle : l’Amérique et l’Europe, le Moyen Orient, l’Afrique. Tout journaliste, tout professeur appelé à commenter les grands événements actuels dans le monde devrait s’inspirer d’un tel livre ou d’un autre de même niveau… s’il s’en trouve en ce moment.

Dans le sillage d’Homère

La notion de guerre asymétrique, qui occupe une place centrale dans le livre, est aussi importante pour la compréhension du monde actuel que ne l’était celle de guerre froide pour la compréhension de la seconde moitié du vingtième siècle. Le terrorisme d’état, autre notion adoptée résolument par Gilles Bibeau, jette un doute radical sur l’hypothèse simpliste selon laquelle, les démocraties occidentales défendent innocemment la liberté, le droit, la civilisation contre la barbarie des terroristes. Ces démocraties pratiquent en réalité un terrorisme d’état consistant à s’attaquer à la population civile d’un pays souverain, sans avoir déclaré la guerre à ce pays, et sans avoir reçu l’aval des Nations Unies, ce qu’a fait Barack Obama lui-même, cent fois par année plutôt qu’une. Si d’un côté on décapite l’ennemi, de l’autre on le déchiquète au moyen de drones.

Article intégral :
http://encyclopedie.homovivens.org/documents/en_marge_de_la_genealogie_de_la_violence_de_gilles_bibeau  

25 mai 2015

Dilemme richesse / pauvreté

«Lorsqu'on songe aux inégalités économiques, la plupart des gens se concentrent sur la façon de mettre fin à la pauvreté. Je pense qu'il est plus important de mettre fin à la richesse.» ~ Robert Jenson

Plain Radical: Living, Loving, and Learning to Leave the Planet Gracefully
Site : Resilience; Building a world of resilient communities

Ou peut-être devrions-nous dire, finissons-en avec notre perception que l'argent constitue la richesse et reconnaissons la vraie richesse : Mère Nature, avec sa capacité de régénération infinie – expopermaculture.com 

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L’enrichissement personnel est-il une valeur sûre?

   Réelle richesse  
   «Qu'est-ce que la richesse? D'où vient-elle? Pouvons-nous associer abondance et durabilité? Notre économie actuelle a-t-elle créé la richesse? 
   Pendant qu'une minorité accumule les possessions matérielles, la vaste majorité des gens vivent dans de terribles conditions de pauvreté, et de vastes zones de la planète sont devenues des déserts. Tandis que j’étudiais les écosystèmes il m’était impossible de dissocier les conséquences écologiques des systèmes économiques. J’ai pleinement réalisé la valeur des écosystèmes.»

~ John Liu (auteur de la vidéo)  

Que veulent-ils au juste?

[...] si tout homme avait la possibilité d'assassiner clandestinement et à distance, l'humanité disparaîtrait en quelques minutes.
~ Milan Kundera (La valse aux adieux)

   Ma foi, avec les drones, nous y sommes!

Photo : ICI Radio-Canada/Bouchra Ouatik. Accueil de réfugiés à Minawao.

Depuis plus d’un an, le groupe islamiste Boko Haram sévit dans les pays du bassin du lac Tchad. Au Cameroun, la province de l’Extrême-Nord subit des attaques répétées du groupe. Mais cette région accueille aussi des dizaines de milliers de réfugiés du Nigeria voisin.
   Un récit de Bouchra Ouatik
   Le même scénario se répète à travers l’Extrême-Nord du Cameroun. Des villages sont pillés, des habitants sont tués, des maisons sont brûlées. La situation est telle que certains villages sont aujourd’hui déserts. (...) 
   Comme bien des victimes de Boko Haram, Luka ne comprend pas les motivations du groupe. «Ils sont d’abord venus pour détruire toutes les écoles de l’État de Borno. Ensuite, ils ont commencé à brûler les églises. Ils tuent maintenant des gens dans les mosquées. Nous ne sommes pas capables de dire ce qu’ils veulent vraiment.» ~ Luka Isaac, réfugié nigérian

Article intégral :
http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2015/05/boko-haram/index.html

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Je lis des ouvrages et des articles (en espérant que les topos soient fiables) pour essayer de mieux saisir les enjeux de ces conflits à multiples ramifications et paliers. Mais, comme le dit A. Baricco, «les barbares ont leur propre logique»... Les allégeances confessionnelles et l’éradication des impies ne sont que des prétextes. Le scénario de base est toujours le même : domination, et appropriation (vol) des ressources d’une nation, que l'action se déroule au Cameroun ou en Syrie...  

Ces ignominies me ramènent immanquablement aux ouvrages d’Ahmadou Kourouma, cet écrivain d’une stupéfiante lucidité qui n’hésitait pas à utiliser l’humour noir (sans jeu de mots!) pour nous aider à comprendre. À lire ou relire. 

Quelques citations empruntées à Babelio :

Ahmadou Kourouma (1927-2003) 

La politique n'a ni yeux ni oreilles ni coeur : en politique, le vrai et le mensonge portent le même pagne, le juste et l'injuste marchent de pair, le bien et le mal s'achètent et se vendent au même prix.

Les Soleils des indépendances
Éditeurs : Presse universitaire1968; Seuil 1970 et Points 1995

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Quand on dit qu'il y a une guerre tribale dans un pays, ça signifie que des bandits de grand chemin se sont partagé le pays.
Ils se sont partagé la richesse; ils se sont partagé le territoire; ils se sont partagé les hommes.
Ils se sont partagé tout, et tout le monde entier les laisse faire.
Il y avait au Liberia quatre bandits de grand chemin : Doe, Taylor, Johnson, El Hadji Koroma et d'autres fretins de petits bandits.
Les fretins bandits cherchaient à devenir grands.

On ne discute pas avec un visionnaire.

Allah fait ce qu’il veut; il n’est pas obligé d’accéder à toutes les prières des pauvres humains. Les mânes font ce qu’ils veulent; ils ne sont pas obligés d’accéder à toutes les chiaderies des prieurs.

Dans toutes les guerres tribales et au Liberia, les enfants-soldats, les small-soldiers ou children-soldiers ne sont pas payés. Ils tuent les habitants et emportent tout ce qui est bon à prendre. Dans toutes les guerres tribales et au Liberia, les soldats ne sont pas payés. Ils massacrent les habitants et gardent tout ce qui est bon à garder. Les soldats-enfants et les soldats, pour se nourrir et satisfaire leurs besoins naturels, vendent au prix cadeau tout ce qu'ils ont pris et ont gardé. 
   C'est pourquoi on trouve tout à des prix cadeaux au Liberia. De l'or au prix cadeau, du diamant au prix cadeau, des télévisions au prix cadeau, des 4 X 4, cadeau, des pistolets et des kalachnikovs ou kalach, cadeau, tout et tout au prix cadeau.

Ingérence humanitaire, c'est le droit qu'on donne à des États d'envoyer des soldats dans un autre État pour aller tuer des pauvres innocents chez eux, dans leur propre pays, dans leur propre village, dans leur propre case, sur leur propre natte.

L'énorme machine de l'ONU sert l'intérêt des toubabs européens colons et colonialistes, et jamais l'intérêt du pauvre nègre noir sauvage et indigène.

J'étais un enfant de la rue. Et quand on n'a plus personne sur terre, ni père ni mère ni frère ni sœur, et qu'on est petit, un petit mignon dans un pays foutu et barbare où tout le monde s'égorge, que fait-on ? Bien sûr on devient un enfant-soldat.

J'ai tué beaucoup d'innocents au Liberia et en Sierra Leone où j'ai fait la guerre tribale, où j'ai été enfant-soldat, où je me suis bien drogué aux drogues dures.

Les gars qui étaient sur la moto avaient cru que c'étaient des coupeurs de route. Ils ont tiré. Et voilà le gosse, l'enfant-soldat fauché, couché, mort, complètement mort. Walahé! Faforo!

Quand un Krahn ou un Guéré arrivait à Zorzor, on le torturait avant de le tuer parce que c'est la loi des guerres tribales qui veut ça. Dans les guerres tribales, on ne veut pas les hommes d'une autre tribu différente de notre tribu.

Tous les villages étaient abandonnés, c'est comme ça dans les guerres tribales : les gens abandonnent les villages où vivent les hommes pour se réfugier dans la forêt où vivent les bêtes sauvages. Les bêtes sauvages ça vit mieux que les hommes... 

Balla m'expliquait que cela n'avait pas d'importance et intéressait personne de connaitre sa date et son jour de naissance vu que nous sommes tous nés un jour ou un autre et dans un lieu ou un autre et que nous allons tous mourir un jour ou un autre et dans un lieu ou un autre pour être tous enfouis sous le même sable.

Partout dans le monde une femme ne doit pas quitter le lit de son mari même si le mari injurie, frappe et menace la femme. Elle a toujours tort. C'est ce qu'on appelle les droits de la femme.

Allah n'est pas obligé
Éditeurs : Seuil 2000 et Points 

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Dans les foyers polygamiques, toutes les femmes ne sont pas égales. Il y en a une qui est aimée plus que les autres, c’est la préférée. Les enfants de la préférée sont souvent aimés plus que les autres enfants. C’est pourquoi en Afrique existe l’expression : aimer un petit comme l’enfant de sa préférée.

Le système de travaux forcés est simplement un esclavage qui ne dit pas son nom. Cet esclavage sans le nom est l'institution la plus condamnable, la plus honteuse, la plus contraire aux droits de l'homme de la colonisation. Les jeunes devenaient des conscrits qui, une fois recrutés, étaient sous bonne garde pendant les mois de travaux forcés. Ils étaient envoyés au Sud dans des wagons de marchandises fermés sous 45 de chaleur. Les mêmes wagons, la chaleur en moins, dans lesquels les Allemands envoyaient les juifs aux travaux forcés pendant la dernière guerre. Le système des travaux forcés assure une main d’œuvre de qualité et bon marché aux paysans français qu'on a fait venir de France.

Dans une guerre, les adversaires tiennent compte des droits de l’homme de la Convention de Genève. Dans un conflit tribal, on tue tout homme qui se trouve en face. On se contrebalance du reste comme de son premier cache-sexe.

Quand on refuse on dit non
Éditeurs : Seuil 2004 et Points

22 mai 2015

Dans une pseudo-démocratie près de chez vous

Encore des élections!

Promesses durables : 
   Happiness is just one purchase away.
   Happiness is just one election away.
   Happiness is just one war away.

“All propaganda is lies, even when one is telling the truth. I don’t think this matters so long as one knows what one is doing, and why.” (14.3.1942)
~ George Orwell   (Orwell diaries 1938-1942) http://orwelldiaries.wordpress.com/

Allez hop! dans le nuage. (Artiste : Pkuczy)

«En réaction au besoin humain de se connecter à quelque chose de plus profond et de plus satisfaisant que les convoitises suicidaires de nos sociétés, des individus du monde entier font preuve de créativité, de courage et d’intelligence pour s’extirper de leurs façons de vivre conditionnées. Dans un sens, on peut les dire à contre-culture, dans un autre sens, ils se sont engagés à suivre un impératif culturel plus profond, enraciné dans l’appréciation de la terre, de la vie et de la beauté des choses simples. ... Suis-je un anarchiste, un fauteur de trouble, un rebelle, un agitateur, parce que je veux participer à quelque chose de totalement nouveau? Si oui, alors, je suis un ‘anarchiste, non-violent et compatissant’.» (William Martin)

L’article suivant se rapporte à la campagne préélectorale américaine, mais on peut facilement se l’approprier.

Propagande
Par William Martin

[Extraits, traduction/adaptation maison]  

(...)
La propagande consiste essentiellement à associer des images à charge émotive et des mots à une idée politique ou économique qui, en réalité, n'a rien à voir avec les images et les mots utilisés. Imaginez une publicité politique montrant des enfants adorables qui jouent sur du gazon vert (au ralenti, bien sûr, avec fond de musique douce) et un parent concerné disant : «Je veux que mes enfants aient un avenir sûr, une bonne éducation, et la chance d’avoir une vie heureuse (plus d'images d'enfants en train de jouer ou assis sur les genoux de leurs parents ou qui vont à l'école). J’ai travaillé très fort pour assurer leur sécurité et je crains (notez l’émotion associée à ‘je crains’) qu'ils la perdent.» À la fin, le message est relié à : votez pour ...

Cette mini pièce de théâtre a évoqué l'enfance, la sécurité, le bonheur, l'éducation, et l'inquiétude. Rien d'essentiel n’a été dit, et les financiers derrière la pub se fichent très probablement de vos enfants, de leur éducation ou de leur sécurité. En fait, ils pourraient très probablement couper les budgets de l’éducation, couper le soutien aux enfants défavorisés, et siphonner votre argent durement gagné pour renflouer des guerres et l'exploitation. Mais peu importe – vos émotions ont déjà été subtilement biaisées de sorte que vous pensez que les enfants heureux et vos propres craintes sont liés à votre vote. La même annonce pourrait, bien entendu, vendre presque n’importe quoi.
(...)

L’acharnement politique sera pénible durant la période électorale toujours plus longue. Les peurs, les scénarios angoissants, les messages haineux et les convoitises dissimulées seront suscités à coups de milliards de dollars de propagande sophistiquée parodiant la démocratie. N’y faites pas attention. Éteignez, n’écoutez pas, sortez-la de votre radar. À la place, concentrez-vous sur la vie autour de vous. Regardez votre communauté à travers votre compassion innée. Laissez tomber vos peurs et le conditionnement d’autoprotection. Touchez, goûtez, écoutez la musique de la nature. Vous pourriez décider de voter pour quelqu'un parce que vous avez écouté la vie au lieu des medias. Vous pourriez décider de ne pas voter du tout. Si oui, ne le faites pas par désespoir ou apathie, mais par engagement profond à quelque chose de Nouveau. Quelque chose qui serait un pas vers une révolution transformatrice de la communauté, motivé par de la compassion envers notre monde.

Article intégral : http://www.taoistliving.com/?p=628

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Aujourd’hui, avec Internet, les partis politiques n’ont plus besoin d’agences de publicité pour leurs campagnes préélectorales. N’importe quel twit peut diffuser son baratin home-made sur le web à peu de frais. 
   Un équivalent du watchdog PRWatch devrait être créé pour nous aider à différencier l’authentique du toc  – The Center for Media and Democracy (CMD) is a national non-profit watchdog organization that conducts transformative investigative research and reporting. CMD's niche is investigating and exposing the undue influence of corporations and front groups on public policy, including PR campaigns, lobbying, and electioneering, research it has pursued since its founding in 1993. http://www.prwatch.org/cmd/

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LES BARBARES
ESSAI SUR LA MUTATION
Alessandro Baricco
Gallimard, 2014 (Publication d’origine : 2006)

7. Démocratie 

   Si l’avènement de la démocratie avait été un des signes avant-coureurs de l’invasion barbare? (...) 
   Que pensez-vous de l’idée que, très probablement, aux États-Unis, ces dernières années et les prochaines, deux familles ont occupé et occuperont le pouvoir, les Bush et les Clinton? N’est-ce pas une forme perverse de nostalgie pour les bonnes vieilles dynasties? Et choisir démocratiquement, comme on l’a fait en Italie, d’être dirigé tout simplement par l’homme le plus riche du pays : n’est-ce pas là une forme infantile de déni de soi nostalgique, de regrets tardifs? Au nom de quelle formule absurde  de dégénérescence embrasse-t-on, sans l’avouer, l’ennemi qu’on a vaincu? (...) 
   Mais on a souvent l’impression que même les principes de liberté, d’égalité et de fraternité qui fondèrent l’idée de démocratie ont coulé à pic, et que la seule valeur effective de la démocratie est la démocratie. Lorsqu’on limite les libertés individuelles au nom de la sécurité. Qu’on transige avec les principes moraux pour exporter la démocratie par la guerre. Quand on résume la complexité des nuances politiques en opposition entre deux camps qui, au fond, se disputent une poignée d’indécis coincés au milieu. N’est-ce pas le triomphe de la technique sur les principes? Et cela ne ressemble-t-il pas de façon surprenante au même éventuel délire barbare qui risque de sanctifier une simple technique pour en faire une divinité reposant sur une absence de sens? Fixez dans les yeux la démocratie et la barbarie : vous y verrez la même tendance à devenir des mécanismes parfaits qui se déclenchent à intervalles réguliers sans jamais en produire d’autre qu’eux-mêmes. Des montres qui fonctionnent à la perfection, mais sans faire bouger l’aiguille.  (p. 185/188) 

13. Hélice

   (...) Dès lors qu’on accepte l’idée d’une mutation et qu’on s’écarte joyeusement pour la laisser passer, il faut se préparer à la perte sèche de toute hiérarchie préexistante, à l’écroulement de notre galerie de monuments. Quelque chose restera certainement debout, mais aujourd’hui nul ne saurait dire quoi. La terre tremblera et c’est seulement après, quand tout se sera de nouveau figé sous la belle forme durable d’une nouvelle civilisation, que nous regarderons autour de nous et que nous verrons ce qui, des paysages de notre mémoire, est encore là. (p. 206/207)

Épilogue. La grande muraille 

   (...) Il n’est nulle mutation qui ne soit gouvernable. Abandonner le paradigme du choc des civilisations et accepter l’idée d’une mutation en cours ne signifie pas qu’il faille prendre ce qui arrive tel quel, sans y laisser la trace de nos pas. Ce que nous deviendrons demeure la conséquence de ce que nous voudrons devenir. Le soin, l’attention, la vigilance sont donc particulièrement importants. Il est aussi inutile et grotesque d’élever de prétentieuses murailles sur une frontière qui n’existe pas qu’il serait utile, au contraire, de naviguer intelligemment dans le courant, avec l’idée d’une direction et des compétences de marin. Ce n’est pas le moment de s’effondrer comme des sacs de pommes de terre. Naviguer, telle est notre tâche. (p. 222) 

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Complémentaire

La bible de la propagande, par Edward Bernays (en français) :
http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=21

De la préface de Normand Baillargeon, professeur en sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), essayiste et chroniqueur à ICI Radio-Canada Première :  

– On pourra prendre une mesure de l'influence des idées de Bernays en se rappelant la percutante remarque d'Alex Carey, suggérant que «trois phénomènes d'une considérable importance politique ont défini le XXe siècle». Le premier, disait-il, est «la progression de la démocratie», notamment par l'extension du droit de vote et le développement du syndicalisme; le deuxième est «l'augmentation du pouvoir des entreprises»; et le troisième est «le déploiement massif de la propagande par les entreprises dans le but de maintenir leur pouvoir à l'abri de la démocratie». L'importance de Bernays tient précisément au fait qu'il a, de manière prépondérante et peut-être plus que quiconque, contribué à l'articulation et au déploiement de ce troisième phénomène.

– Par-delà ces exposés, où il est parfois difficile de ne pas entendre le ton du bonimenteur, cette ambitieuse œuvre de propagande en faveur de la propagande fournit l'occasion, à un personnage au parcours atypique, d'exposer et de défendre sa solution au problème de la démocratie contemporaine tel qu'il le conçoit. Et c'est peut-être justement par les idées qu'il expose à ce sujet, par la transparence avec laquelle il dévoile certaines des convictions les plus intimes qui prévalent au sein d'une large part des élites de nos sociétés et de ses institutions dominantes, que cet ouvrage constitue un incontournable document politique. 

«Heureusement, la propagande offre au politicien habile et sincère un instrument de choix pour modeler et façonner la volonté du peuple.» (E. Bernays) 

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Citations du jour :

«Méfiez-vous des gens qui commencent toutes leurs phrases en employant cette expression : ‘pour être franc et honnête...’. Ces gens-là ont quelque chose à cacher.»
~ Serge Bouchard (De la fin du mâle, de l'emballage et autres lieux communs)

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«On commence à se méfier de la ‘transparence’, elle cache trop de choses. Quand ils parlent de transparence, les hommes politiques oublient d'être clairs.»
«Les corrupteurs s'en tirent toujours mieux que les corrompus.»
~ Yvan Audouard

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«La politique est l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde.»
~ Paul Valéry

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Réinventer le lien
Un être humain est une partie de l’ensemble que nous appelons univers, une partie limitée dans le temps et l’espace. Il fait l’expérience de lui-même, de ses pensées et de ses sentiments comme quelque chose de séparé du reste, une sorte d’illusion d’optique de sa conscience. Cette illusion est une sorte de prison pour nous, nous limitant à nos désirs personnels et à l’affection pour quelques proches de nous. Notre tâche doit être de nous libérer de cette prison en élargissant notre cercle de compassion pour embrasser toutes les créatures vivantes et l’ensemble de la nature...
~ Albert Einstein

6 mai 2015

Fort McMoney : suite/conclusion

Nous sommes le monstre d'humanité  car nous avons déclaré combat à la nature. Ce qui est laid, c'est que sur cette terre il ne suffise pas d'être tendre et naïf pour être accueilli à bras ouverts. ~ Albert Cohen (1895-1981)

“Justice comes when enough is enough.” (?)

Après le jeu documentaire Fort McMoney, le film revient à Fort McMurray en Alberta, troisième réserve mondiale de pétrole et trésor de guerre du Canada. Avec une obsession, qui traverse la démarche du réalisateur David Dufresne depuis trois ans : la démocratie est-elle soluble dans le pétrole? Film à la première personne, on y croise notamment Jim Rogers, trappeur, natif de la ville, et candidat malheureux aux dernières élections municipales, qui a vu sa toute petite ville devenir ce qu’elle est aujourd’hui : une vision moderne, noire comme de pétrole, de la ruée vers l’or. Bien plus que la version linéaire de l’expérience web, le film en est sa suite réelle, son miroir, une réflexion sur la démocratie en ruine. (52 minutes; production Toxa, ONF, ARTE, France  2014; pays Canada; réalisateur David Dufresne) 
http://ici.tou.tv/fort-mcmoney (portez des lunettes roses et un pince-nez, ça sent pas bon...)

Des masques (Philippe Brault/Fort McMoney) – on se croirait au temps de la guerre 14-18! Il faut être indifférent ou désespéré ou très cupide pour travailler dans des entreprises aussi délétères en train de saccager irréversiblement un territoire de la grandeur de la Floride...

«Les barons du pétrole et leurs laquais creusent un trou, extraient tout le bitume, l’envoient aux quatre coins du monde et quittent le trou avec l’argent en poche, sans restaurer.» ~ Jim Rogers (non textuel)

«Le pétrole corrode toutes les institutions démocratiques; c’est l’érosion complète de la démocratie.» ~ Andrew Nikiforuk 

Parmi les ouvrages de Nikiforuk :
Tar Sands: Dirty Oil and the Future of a Continent, Greystone Books, April 2010
The Energy of Slaves: Oil and the New Servitude, Greystone Books, September 2012
 - L'énergie des esclaves. Le pétrole et la nouvelle servitude - Andrew Nikiforuk; traduction : Hugo Hardy; préface : Dominic Champagne (Écosociété)

http://andrewnikiforuk.com/


L’horreur écologique, version albertaine
Par Normand Baillargeon, 11/11/2010

Un très vigoureux débat a lieu en ce moment au Québec à propos de l’exploitation du gaz de schiste. Pour aider à en comprendre pleinement les enjeux, il pourra être éclairant de lire la minutieuse analyse des tenants et aboutissants de l’exploitation des sables bitumineux en Alberta que propose Andrew Nikiforuk dans un ouvrage brillant, qui a d’ailleurs remporté le premier prix de la Society of Environmental Journalists et, plus récemment, le Rachel Carson Environment Book Award. 
   Clair et informé, Les sables bitumineux : la honte du Canada est en bout de piste un réquisitoire implacable contre tout ce que s’apprête à faire chez nous un gouvernement qui ne se soucie nullement de ce que pense une population qu’il voudrait sourde et muette, et qui se place au service des corporations plutôt qu’à celui du bien commun. 
   Rien n’y manque en effet de ce qui devrait nous alerter, depuis l’absence de contrôle démocratique jusqu’au subventionnement public de ces tyrannies privées que sont les corporations transnationales, sans oublier l’externalisation de la pollution ainsi que les mensonges et semi-vérités distillés par des firmes de relations publiques (où travaillent des gens qui méprisent le public, mais qui ont des relations) pour lier cette pitoyable bouillie et la faire avaler à une population plutôt apathique et consentante parce que, n’est-ce pas, «ça crée de l’emploi». 
   «Le pétrole est le liquide vital de notre civilisation moderne, écrit Nikiforuk, et la Terre n’est plus qu’un hémophile qui se vide de son sang». Telle est la triste réalité qu’il montre dans ce livre. 
   Suite :
http://revue.leslibraires.ca/chroniques/essai-quebecois/l-horreur-ecologique-version-albertaine

Dans le même sillon :
http://carfree.free.fr/index.php/2008/06/20/sables-bitumineux-du-canada-du-petrole-a-nimporte-quel-prix/

Suggestions de lecture d’Isabelle Beaulieu, Les Libraires; 22/04/2015

1. Sortir le Québec du pétrole
– Collectif sous la direction de Ianik Marcil (Somme toute)
   Plus de quarante auteurs de tous horizons offrent des pistes de réflexion, d’analyse et d’inspiration pour penser et mettre en œuvre un Québec sans pétrole. Des textes qui en appellent à mobiliser nos forces et notre ingéniosité pour réaliser la transition écologique de notre économie. 

2. Le prochain virage. Propulser le Québec vers un avenir équitable et durable
– Steven Guilbeault et François Tanguay * (Druide, 2014)
   À la lumière de rencontres avec des experts, des pionniers et des témoins privilégiés, les auteurs suggèrent des pistes de réflexion sur les choix de société qui propulseraient la province vers un avenir viable, équitable et durable, un avenir centré sur un savant mélange d’économie et d’environnement. Il y a, en effet, des occasions de progrès à ne pas laisser passer et, pour les saisir, il devient urgent que nos politiques soient cohérentes, tout comme nos comportements citoyens.

3. L'énergie des esclaves. Le pétrole et la nouvelle servitude
– Andrew Nikiforuk; traduction: Hugo Hardy; préface : Dominic Champagne (Écosociété)
   Dressant des parallèles avec certaines civilisations qui ont bâti leur puissance sur l'esclavage à travers l'histoire, Nikiforuk appelle à revoir notre rapport à l'énergie. Montrant que nous n'avons toujours pas appris à utiliser intelligemment celle que nous générons - que ce soit par des muscles humains, des turbines actionnées à la vapeur ou des particules d'atomes -, Nikiforuk nous invite à opérer une véritable révolution conceptuelle.

4. Vivre les changements climatiques. Réagir pour l’avenir
– Claude Villeneuve et François Richard (Multimondes)
   Il est désormais reconnu que le réchauffement du climat est occasionné par les humains en raison de l’augmentation de la population mondiale et de l’activité économique pratiquée sans souci de l’environnement.
   Mais, cette corrélation n’est pas immuable, expliquent les auteurs de ce livre : l’émergence de nouvelles technologies, des incitations économiques et légales, et même les gestes et les choix des citoyens peuvent contribuer significativement à modifier son intensité.

5. Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique
– Naomi Klein (Lux)
   Oubliez tout ce que vous croyez savoir sur le réchauffement climatique. La «vérité qui dérange» ne tient pas aux gaz à effet de serre, la voici : notre modèle économique est en guerre contre la vie sur Terre.
   Au-delà de la crise écologique, c’est bien une crise existentielle qui est en jeu – celle d’une humanité défendant à corps perdu un mode de vie qui la mène à sa perte. Pourtant, prise à rebours, cette crise pourrait bien ouvrir la voie à une transformation sociale radicale susceptible de faire advenir un monde non seulement habitable, mais aussi plus juste.

Site du Jour de la Terre. Les résumés sont ceux des éditeurs.

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* «Tout le territoire québécois est tapissé de droits à l’exploration et de droits à la recherche. En d’autres mots, ils peuvent creuser pas mal n’importe où. Apparemment, même sous le Saint-Laurent.
   On n’a entendu parler que d’un seul puits, celui du Golfe du Mexique à cause de la catastrophe, mais en fait, il y en a 4000 dans la mer des Caraïbes!
   Moratoire ou pas, ça prend beaucoup de puits. Imaginons qu’au Québec dans une région donnée, il y a 1000 ou 2500 puits. Pour transporter le gaz il faut installer un tuyau à chaque tête de puits. Et chacun de ces tuyaux est connecté au réseau sous-terrain de tuyaux. Imaginez les spaghettis de bouts de tuyaux! les spaghettis de tuyaux de Gaz Net... Je le sais, j’ai été régisseur à la Régie de l’énergie. Mais, il y a quand même des procédures légales à côté desquelles les compagnies ne peuvent pas passer. Le gouvernement va-t-il procéder au cas par cas, par région ou à la grandeur du territoire? C’est à suivre.» ~ François Tanguay (Non textuel)

Source : Webtélé «Les Repères de Languirand» http://www.repere.tv/?p=9347

Aussi Richard Desjardins : http://www.repere.tv/?p=14078

Cette fragile merveille n’a pas de prix, voyez-vous :
Gif : http://headlikeanorange.tumblr.com/

18 avril 2015

Éco-suicide (suite)

La tête hors du sable... temporairement.

À faire circuler si vous pensez que la VIE vaut plus que l’ARGENT.
L'idée n'est pas d'arrêter le progrès, mais de l'orienter vers la préservation des éléments indispensables à la vie plutôt que d'en accélérer la destruction.

L’or du golfe
(Documentaire)

Une exploration de la question du pétrole au Québec pour mieux comprendre ses enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Tout en découvrant la beauté du golfe du Saint-Laurent, L’or du golfe relate les différents aspects de la prospection pétrolière à travers la réalité des acteurs concernés (entrepreneurs, élus, citoyens) et l’opinion d’experts. Il a pour objectif de faire réfléchir le spectateur au rapport paradoxal que nous entretenons avec cet or noir omniprésent dans nos vies. Depuis quelques années, le prix élevé du pétrole sur les marchés internationaux a ravivé la flamme exploratrice au Québec. Pris dans la vague de controverses sur les gaz de schiste, les hydrocarbures se sont retrouvés sur l’avant-scène médiatique, polarisant l’opinion publique.

Réalisateur Ian Jaquier, producteur Denis McCready, narrateur Kevin Parent.

Photo : À quelques mètres des résidences, Stéphane Barsalou (preneur de son) et Julien Fontaine (directeur de la photographie) filment une flaque de pétrole causée par une fuite à l’emplacement d’un vieux puits abandonné autour de 1894. Un peu partout sur la péninsule de Haldimand, à Gaspé (Québec), il y a plusieurs puits abandonnés qui fuient.

Projections :

- Jusqu’au 23 avril, cinéma Excentris, Montréal (possibilité d'extension)
http://cinemaexcentris.com/L-or-du-Golfe-2032
- Jusqu’au 23 avril, cinéma Cartier, Québec (possibilité d'extension)
- 26 avril, St-Casimir, dans le cadre du Festival de films de Portneuf sur l’environnement (FFPE)
- 22 mai, Îles-de-la-Madeleine

ICI RDI (un des partenaires) le présentera bientôt  

Bande annonce :


En complément

L'ESPRIT DU LIEU

Voyage au cœur d’un pipeline
Par Serge Bouchard (1)
28/01/2015

Dans les années 1950, les mères battaient encore leurs enfants lorsqu’ils commettaient des fautes graves. Aucune loi n’empêchait les parents d’exercer leur courroux sur les fesses de leurs rejetons. Je me souviens d’en avoir mangé toute une, à l’occasion de la construction d’un pipeline à Pointe-aux-Trembles. À cette époque, un grand nombre de raffineries de pétrole faisaient la fierté de la province de Québec. Ces raffineries se concentraient en un seul lieu, presque à l’extrémité est de l’île de Montréal. 
       Notre terrain de jeu se perdait dans des réseaux de grands tuyaux; une épaisse fumée jaune sortait des cheminées, qui sentait les œufs pourris. Torches enflammées et ampoules électriques illuminaient le ciel, la nuit, créant l’impression d’une cité fantôme où se terraient des monstres. Or, ces monstres de la pétrochimie rejetaient directement dans le fleuve, tout près du quai de la rue Marien, leurs résidus de pétrole; le pipi noir de la prospérité. 
       Les «compagnies d’huile» avaient entrepris la construction d’un pipeline souterrain entre le quai et la rue Sherbrooke. Cela creusait une grande tranchée dans le sol calcaire, qui attirait les enfants du quartier. Dans le fond de cette tranchée, de gros tuyaux avec, à intervalle régulier, des bouches pour y pénétrer. Ce chantier était laissé sans surveillance et nous pouvions y jouer à volonté. Nos mères nous interdisaient absolument de nous aventurer dans ces coins-là, ce qui les rendait absolument irrésistibles. Aussi, fus-je pris en flagrant délit de courir en petit bonhomme à l’intérieur du pipeline, d’une bouche à l’autre, pour impressionner mes copains. C’est alors que ma mère a choisi de sortir la verge de la punition. Je connais donc le pipeline de l’intérieur. 
       J’ai vu le fleuve Saint-Laurent charrier de l’huile brune à une époque où le mot «environnement» n’existait pas. J’ai connu les sols contaminés, la nature morte, les carrières dénudées, les camions d’huile, la féérie chimique des nuits d’été. J’ai entendu le bruit incessant du raffinage, senti son odeur, son inoubliable puanteur; j’ai connu les explosions des réservoirs, la mort tragique des pipe-fitters, la fatigue des chauffeurs de truck attablés au delicatessen, la nuit, le jour, en hiver, en été, entre la Shell et la Texaco. Le pétrole était notre monde et ce monde était toxique. Mais, dans les années 1950, la toxicité faisait partie de la prospérité. Amenez-en du pétrole! Charrions-en du pétrole! Dans ce temps-là, le pétrole, ce n’était pas de l’énergie; c’était juste du «gaz». 
       Je suis vieux, aujourd’hui, et il ne me viendrait plus à l’idée de courir en petit bonhomme dans un gros tuyau. Mais j’ai toujours les yeux ouverts. Je vois que le pétrole d’aujourd’hui est plus sale que celui d’hier. Et voici que l’on projette la construction d’un super-oléoduc en provenance de l’Alberta, lequel va passer, non pas dans Outremont, mais bien dans le quartier de ma jeunesse, l’est de Montréal. 
       Devrais-je m’en étonner? En plus, ce pipeline traversera tout le sud du Québec, répandant son mal comme une peste noire à la grandeur du territoire. Selon les dires des promoteurs, ce projet serait un grand bienfait pour le monde. Les «compagnies d’huile» s’appellent désormais des «entreprises énergétiques»; elles travaillent pour le bien commun et pour la qualité de nos vies. Tant leur image que leur discours nous font valoir, une publicité après l’autre, un progrès responsable, des richesses réconfortantes et de vertes vallées. Autant dire le paradis terrestre. 
       En vérité, nous sommes en train de nous engluer dans nos mauvaises habitudes. Nous sommes des automobiles et nous baignons dans l’huile. Le voyage au long cours du grand serpent noir aura des retombées pour tous: des gouttes sales de richesse tout au long du trajet. Serait-ce cela, le progrès? Les mères ne battent plus leurs enfants; c’est devenu un crime. Mais quant aux dommages collatéraux de l’enrichissement collectif, nous nous enfonçons. Je dirais que, dans ma jeunesse, on en brassait et on ne se contait pas de menteries: on savait que c’en était. Aujourd’hui, on en brasse tout autant, mais on prétend brasser des affaires propres. 
       Or, de la «marde» propre, cela n’existe pas.

Un serpent toxique à Gogama
Par Serge Bouchard 
31/03/2015

Je me souviens d’être passé là, il y a quelques années. Je voyageais dans cette région de l’Ontario pour donner des conférences sur les réalités autochtones auprès des entreprises forestières. 
       Dit autrement, j’allais parler de l’histoire des Amérindiens aux «gars de bois», question d’apaiser les esprits, de réconcilier les âmes, de construire un avenir. Travail difficile en vérité, au fil de routes isolées et exigeantes, ah! que les heures étaient longues et les restaurants rares! Cette tournée me menait à Kapuskasing, Timmins, Chapleau, Sudbury – en passant par Gogama. Oui, je me souviens de la 144 nord, de ma Honda enneigée, d’un orignal en particulier et d’un froid à faire sautiller le corbeau. Je me disais qu’en ces pays, la beauté des rivières, le mystère des forêts, la pureté de l’eau et les animaux sauvages constituaient un trésor national. Vous me voyez venir, bien sûr. 
       J’imagine un beau train sillonnant ces paysages. Car un train peut être beau, et serviable, avec sa locomotive bien dessinée, ses wagons familiers, son allure de légende. Le train fait partie de l’histoire du Canada, on le sait. Il a charrié tant de blé, des planches et des madriers, des tonnes de marchandises, il a charrié des gens, des histoires. Cependant, le voilà qui déraille, littéralement, ce train commode qui reliait des gens et des régions, celui-là qui nous faisait rêver et voyager; n’essayez pas de le prendre, il a disparu. Nos rails ne sont plus au service des gens, ils sont au service du pétrole. Au Canada, il faut être un baril pour voyager en train. Au Canada, de toute manière, il faut être un orignal ou un anthropologue pour faire un croche par Gogama. 
       La communauté des Anishinabes (algonquins ojibways) de Mattagami vit sur les rives du lac du même nom, dans le nord de l’Ontario. Le toponyme est identique – à un «t» près – à celui du lac Matagami en Abitibi et il signifie «rencontre des eaux» dans les langues algonquiennes. Le beau lac se décharge dans la rivière appelée aussi Mattagami qui, elle, s’en va rejoindre la rivière Moose vers la baie James. Oui, une région magnifique ! Les Anishinabes du lac Mattagami ont signé le Traité numéro 9 en 1905. Contre des promesses faites par des fonctionnaires à la langue plus que fourchue, dont le fabuleux Duncan Campbell Scott, grand mépriseur d’Indiens et longtemps chef des Affaires indiennes du Canada, ils ont cédé leurs terres ancestrales du nord de l’Ontario aux bons soins du gouvernement fédéral.  Durant le XXe siècle, ils ont vu se construire le chemin de fer du CN ainsi que de nombreux barrages ; ils ont été témoins de l’exploitation très intensive de la forêt, ont vu ouvrir et fermer de grandes scieries, ont connu les feux et les repousses. Près de Mattagami se trouve le village de Gogama qui compte moins de 1 000 résidants regroupés sur les rives du lac Minisinakwa. On parle français  à Gogama, on parle algonquin à Mattagami, et dans les deux cas, on compte sur la beauté de la nature pour assurer l’avenir des communautés. De la pêche, de la chasse, du canot, des lacs et des lacs, de la méditation en forêt boréale. C’est une chose précieuse et rare que de pouvoir respirer en paix dans la paix virginale du monde. 
       Or, imaginez que dans cette paix virginale, un convoi de pétrole déraille et explose. Eh oui, comme c’est arrivé à Gogama, en pleine nuit, on dirait en cachette. Le convoi arrivait de l’Alberta bitumineuse et se rendait à la raffinerie de Lévis. Tout un trajet pour un pareil chargement, cela s’appelle tenter le diable. Les accidents ferroviaires se multiplient et ce n’est pas la première fois que le pire arrive. En matière de transport pétrolier, nous sommes immensément floués. Non, ne comptez plus sur le train pour vous déplacer, ne comptez pas sur lui pour faire partie de la vie. Le train est devenu une ombre noire qui serpente dans nos cours, c’est un serpent toxique, c’est une poudrière de matières dangereuses en mouvement, un poison explosif qui traverse des villages vulnérables et des forêts précieuses. Il est inconcevable d’avoir transformé le réseau ferroviaire canadien en un pipeline sur rail, sans le dire à personne. Il est irresponsable de transporter une telle quantité de pétrole sale dans des wagons-citernes dont on sait qu’ils quittent les rails régulièrement, qu’ils s’éventrent, s’enflamment, qu’ils tuent des gens et noircissent les lieux et les rivières, qu’ils entachent la beauté du monde. 
       Qui, au Canada, connaissait le lac Mégantic avant la tragédie du train fantôme? Qui, au Québec, connaissait Gogama avant le déraillement des wagons de pétrole?  Nous apprenons notre géographie au fil des tragédies. À Gogama, ce ne sont plus les poissons qui sautent, ce sont les trains.

Source : Québec Science http://quebecscience.qc.ca/accueil

(1) Diplômé de l'Université McGill (à Montréal) et de l'Université Laval (à Québec), Serge Bouchard est d'abord chercheur dans le domaine de la nordicité. Docteur en anthropologie et spécialiste des peuples amérindiens, il a publié plusieurs ouvrages sur la question. Il participe à de nombreux documentaires et émissions de télévision où il donne sa vision anthropologique du monde. Depuis 1998, il anime l'émission Les chemins de travers sur la Première chaîne de Radio-Canada, et depuis 2001, l'émission De remarquables oubliés où il retrace les récits des occultés de l'histoire du Québec, du Canada ou plus largement de l'Amérique française. 
      C’est fou... Après les séries estivales C'est fou le désir, C'est fou la nuit, C'est fou la mémoire et C'est fou la ville, Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau reviennent avec une saison régulière de réflexions et d'idées au cours de laquelle ils se penchent sur plusieurs thèmes avec leur regard singulier (le samedi de 19h à 20h, sur ICI Radio-Canada Première). J’ai appris énormément de choses à les écouter! – archives disponibles sur le site de l’émission.

13 avril 2015

Comme un cancer stade IV

Le manifeste Élan global et les marches en faveur de la protection de notre environnement m’ont rappelé Edward Abbey. En fouillant ses ouvrages sur Internet, j’ai trouvé cette image... (Auteur : Dominic) 

«La croissance infinie est impossible dans une biosphère dont les ressources sont limitées et en déclin. Celles et ceux qui prétendent le contraire prônent la pensée magique. La lucidité scientifique impose notre réveil. Elle en appelle à une grande transition écologique de notre économie. (...) Quel est ce monde où la création de richesses s’appuie sur l’éradication de la vie? Nous sommes les dernières générations à pouvoir empêcher l’irréparable. Nous ne serons pas complices de l’implacable destruction de notre avenir. À ce stade de notre histoire, notre inaction est devenue le symptôme de notre échec moral.» (Extrait du manifeste)

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«Nous avons besoin de la nature, que nous y mettions le pied ou non. Il nous faut un refuge même si nous n'aurons peut-être jamais besoin d'y aller. Je n'irai peut-être jamais en Alaska, par exemple, mais je suis heureux que l'Alaska soit là. Nous avons besoin de pouvoir nous échapper aussi sûrement que nous avons besoin d'espoir; sans cette possibilité, la vie urbaine pousserait tous les hommes au crime ou à la drogue ou à la psychanalyse.» [On peut cocher, c'est fait...!]

«Un homme à pied, à cheval ou à vélo voit plus, sent plus et savoure plus de choses en un seul mile qu'un touriste à moteur en cent milles.»

~ Edward Abbey (1927-1989)

À la fin des années cinquante Edward Abbey travaille au Parc national des Arches, au coeur de l'Utah. Lorsqu'il y retourne une dizaine d'années plus tard, il constate que le «progrès» est passé par là : des sentiers caillouteux ont été goudronnés, des parkings aménagés, et des distributeurs automatiques de boissons gazeuses installés. «Tout système économique qui ne peut que ‘croître ou mourir’ est traître à tout ce qui est humain. L'esprit pionnier associé à la prise de possession et à la domestication de l'environnement  détruit le monde. Et le pionnier appelle son oeuvre ‘civilisation’.»

«La plupart des choses dont je parle ont déjà disparu. Ce n'est pas un guide de voyage, c'est une élégie que je vous donne à lire. Un tombeau...»

Désert solitaire, Edward Abbey; traduction : Jacques Mailhos; Gallmeister, 2010

Une apologie de la vie sauvage du Sud-ouest étasunien, un pamphlet politique «vert», une exhortation à une remise en question de notre modèle économique, publié la première fois en 1968 (Desert Solitaire: A Season in the Wilderness). Nous n’avons pas ‘entendu’ le cri d’alarme et ne l’entendons toujours pas. «Ne vous découragez pas, conclut Abbey, le Christ aussi a échoué.»


Sentiment without action is the ruin of the soul. ~ Edward Abbey
Image : John Baustein

Le dernier livre d’Edward Abbey :


I picked up Abbey's final book again yesterday, "A Voice Crying in the Wilderness," written as he was dying, small, containing mostly one-liners plucked from his journals as a way of summation – by no means his greatest work.

On Philosophy, Religion and So Forth: "Whatever we cannot easily understand we call God; this saves much wear and tear on the brain tissues," and "Belief? What do I believe in? I believe in sun. In rock. In the dogma of the sun and the doctrine of the rock. ...

Life and Death and All That: "Men have never loved one another much, for reasons we can readily understand: Man is not a lovable animal." ...

On Writing, Etc.: "Our suicidal poets (Plath, Berryman, Lowell, Jarrell, et al.) spent too much of their lives inside rooms and classrooms when they should have been trudging up mountains, slogging through swamps, rowing down rivers. The indoor life is the next best thing to premature burial."

Music: "The best argument for Christianity is the Gregorian chant. Listening to that music, one can believe anything – while the music lasts."

On Nature: "I come more and more to the conclusion that wilderness, in America or anywhere else, is the only thing left that is worth saving."

Source: Frank D. Myers, Chariton, Iowa, United States (lucascountyan.blogspot.ca)