Garder la tête dans le sable ne donne rien, absolument
rien...
Jusqu’à maintenant on disait – «après nous le déluge!»,
maintenant on peut dire – «après nous le feu!». Le "consommateur consumé"... sur
son propre bûcher.
L’idée n’est pas de diaboliser l’industrie
pétrolière, mais de signaler que nous avons besoin d’étincelles d’une autre nature, d'une énorme prise de conscience collective, pour progresser vers une qualité de vie supérieure durable.
Photo : HuffPost Alberta
Ayant écouté l’entretien de René Homier-Roy avec Nancy
Huston (émission Culture club ICI R.-C.), j’ai acheté BRUT, la ruée vers l’or noir (Lux Éditeur, 2015) – les voix de celles et ceux qui ont vu de
près cette catastrophe : Melina Laboucan-Massimo, David Dufresne, Nancy
Huston, Naomi Klein et Rudy Wiebe.
Si vous voulez sortir la tête du sable
(bitumineux), ce livre est pour vous, et aussi pour les Québécois : selon un sondage de 2010, une personne sur six croyait que le pétrole est une source d'énergie renouvelable. Bref, un bilan déplorable, difficile à avaler
(à moins d’être avaleur de feu). Mais, «quand on sait, on peut au moins choisir»
son camp en toute conscience. J’ai eu de la difficulté à choisir les
extraits – toutes les réflexions, d’un
bout à l’autre, sont pertinentes.
Extrait du Mot
de l’éditeur : Les
étendues de l’Athabasca, dans le Nord-est de l’Alberta, au Canada :
90 000 kilomètres carrés de terre écorchée et d’eaux contaminées par
l’extraction des sables bitumineux, mélange lourd et visqueux d’argile, de
sable et de bitume, qui constitue le carburant fossile le plus sale qui soit
(n’en déplaise à ceux qui prétendent qu’il est plus respectueux des droits
humains que le brut exporté par les Émirats arabes.) On mesure
généralement l’ampleur de cette dévastation en comptant les hectares de terre
arrachée, les mètres cubes d’eau contaminée, les tonnes de déchets toxiques
produits, le nombre d’animaux tués, les milliards de dollars empochés, mes ces
chiffres vertigineux ménagent notre entendement en le dépassant. Ils ne
dévoilent pas l’essentiel : que ce désert toxique qui s’étend au nord du
monde est une dévastation de la culture humaine. Les
sables bitumineux et leur capitale, Fort McMurray, sont un monument du
capitalisme contemporain et de la logique extractiviste selon laquelle le
gaspillage, aussi bien dire le scandale, serait de ne pas mettre à profit les
moindres replis de la terre. Cette atrophie calculée de la vie habitable,
l’appauvrissement de notre rapport à nous-mêmes, au politique, au réel,
l’inversion des valeurs qui fondent notre humanité par les passions de
l’accumulation, voilà ce que décrivent les voix ici rassemblées.
------- Melina
Laboucan-Massimo, militante écologiste, membre de la nation des Cris du lac
Lubicon. Elle craint avec raison, de nouveaux déversements et les feux de
forêts.
Deux
semaines après le déversement de 2011 (1) d’immenses feux de forêt se sont
répandus dans la région et, encore aujourd’hui, d’incontrôlables incendies
forestiers se déclenchent régulièrement près du site de la catastrophe.
Imaginez le danger que représente le fait de ne pas pouvoir contenir des
incendies près des installations pétrolières qui pourraient exploser ou qui ont
déjà explosé, ou aux abords d’autres fissures dans l’oléoduc. Si je me bats aujourd’hui contre les
ravages de l’industrie pétrolière, c’est à cause de ce qui arrive aux membres
de ma famille et de ma communauté. Nous voyons des déversements massifs se
succéder. Nous voyons la faune et la flore, des écosystèmes entiers, mourir
sous nos yeux. Dans le nord de l’Alberta, la crise provoquée par l’extraction
des sables bitumineux est majeure. Lorsque je suis allée chez moi après le
déversement, j’ai vu comment on traitait les membres de ma famille. Ils se
sentaient malades. J’ai eu le cœur brisé de les voir aussi vulnérables, ne
sachant pas quels étaient leurs droits ni ce qu’ils pouvaient faire pour se
protéger (2).
Du pétrole en territoire Lubicon (BRUT,
p. 17)
(1) «Le
29 avril 2011, une rupture dans l’oléoduc Rainbow de la compagnie Plains
Midstream a provoqué un déversement massif aux abords de notre
communauté : 4,5 millions de litres de pétrole se sont répandus, l’un des
plus gros déversements de pétrole de l’histoire de l’Alberta.» ~ M. L.-M. J’ai
choisi cet extrait parce qu’en ce moment même (26 mai) des feux de forêt font
rage en Alberta. Les médias rapportaient que 29 des 72 feus sont hors de
contrôle. Depuis dimanche, 57 autres incendies se sont déclarés dont 20 déclenchés
par la foudre. Cenovus Energy Inc. a
cessé sa production à Forest Creek (sables bitumineux) et à Athabasca (gaz
naturel) et demandé aux employés de quitter les sites, le feu étant à proximité
des chemins d’accès. Depuis le 1er avril, 629 incendies ont brûlé
13 098 hectares de forêt. Simplement terrifiant.
(2) Dans
le second documentaire de Fort McMoney, on voit des représentants de
pétrolières s’adresser à des autochtones dont ils se moquent ouvertement, avec
mépris. Quelle arrogance. Mais c’est un
comportement typique de la part se tous les colonialistes, n’est-ce pas? Je n’ose
imaginer le sort qu’on réservera aux habitants de l’Île Anticosti...
------- David
Dufresne, journaliste indépendant. Il a entre autres publié Tarnac, magasin général (2012) et
réalisé le documentaire interactif Fort
McMoney (2014).
Une ville
qui raconte notre monde et qui allait devenir mon deuxième chez moi, trois
hivers durant, au cœur d’une quête : jusqu’où la démocratie peut-elle se
plier aux lois du marché? Et nous, à notre dépendance à l’or noir? La
rencontre avec Jim Rogers avait dû s’opérer dès les premiers jours de mon
arrivée, par un simple regard et un large sourire, dans une de ces multiples
réunions publiques où je traînais pour comprendre comment les institutions
municipales s’y prennent pour contrôler vaille que vaille une situation qui les
dépasse. «C’est comme dans la ruée vers
l’or, certains meurent en chemin, ou reviennent toxicomanes ou alcooliques –
s’ils en reviennent! Et les gens se retrouvent à devoir lutter pour survivre
comme dans tous les bidonvilles du monde. Ils achètent des maisons gigantesques
au sommet des gisements, faites de panneaux stratifiés en PVC, qui coûtent
500 000, 700 000 ou 900 000 dollars! Parce qu’il faut toujours
voir grand à Fort McMurray. C’est la folie des grandeurs! C’est comme une
gigantesque arnaque. Le coût de la vie est tellement élevé ici qu’ils n’ont pas
d’autre choix que d’être esclaves de l’industrie pétrolière, qui, en retour,
les traite... comme des mendiants.»~
Jim Rogers «Vu que l’industrie pétrochimique promeut
l’éducation, paie pour le caoutchouc de vos semelles, allonge notre durée de
vie, améliore notre qualité de vie... Je dirais qu’elle bonifie la démocratie.»~ Travis Davies, porte-parole
de la Canadian Association of Petroleum Producers Le
lobbyiste avait tout dit. Les compagnies de pétrole sont la démocratie, et la
démocratie est pétrole. On ne
compte plus les accidents de travail sur les chantiers, ni les cas de maladies
sexuellement transmissibles dont le taux est le plus élevé du Canada, comme
celui de natalité, dont le record est battu année après année. Selon le
médecin John O’Connor, tandis que les autorités ferment les yeux à triple tour sur
les impacts écologiques, les compagnies pétrolières achètent la paix sociale à
coups de réunions d’information dotées de lecteurs DVD, de quelques dollars lâchés
par participant, et d’un peu de dinde cuisinée. John O’Connor a parlé de
l’Alberta comme d’une république bananière, et de citer en exemple le jeu de
chaises musicales entre industries minières et ministères; où les uns passent
chez les autres au gré des déconvenues électorales et de juteux contrats;
l’ascenseur toujours en position renvoi. Dans le
jeu documentaire, à chaque fin de partie, le résultat était identique et sans
appel : les joueurs votaient en masse contre l’exploitation pétrolière et
Fort McMurray finissait toujours en ville fantôme www.fortmamoney.com .
Les corbeaux, trois hivers à Fort McMoney
(BRUT, p. 23...50)
------- Nancy
Huston, romancière et essayiste; née en Alberta, elle habite aujourd’hui à Paris.
... Au
mois de juin 2014 ... j’ai visité la région dévastée de l’Athabasca... J’ai
rédigé d’une seule traite le texte Alberta :
l’horreur «merveilleuse». Je tenais à l’écrire pendant que j’étais sur
place dans le registre des émotions fortes. ... Ce texte est donc un document
«brut» sur le monde de «brutes» que les compagnies pétrolières ont mis en place
pour extraire du «brut».
***
Je suis chez moi, et hors de moi. En
encourageant le développement à outrance des industries pétrolières
albertaines, Stephen Harper, le chef d’État du Canada, met l’humanité en péril.
L’humanité de ma province natale, et l’humanité tout court. ... Pour
transformer en pétrole cette substance gluante, puante et extrêmement
corrosive, il faut encore l’acheminer jusqu’à des raffineries en Chine, au
Texas ou au Québec par le truchement de pipelines tentaculaires et forcément
fuyants; ainsi les portions de la nappe phréatique épargnées par la
fracturation hydraulique pourront-elles être empoisonnées à leur tour. ... Suncor
et Syncrude, Shell Chevron Marathon, Cavalier, Teck, BP, CNRL, Imperial Exxon,
Southern Pacific, Cenovus, Grizzly, Koch, PetroChina, Stone, Total... des
dizaines de compagnies s’arrachent des parts du gâteau. La population de Fort
McMurray, son épicentre, est passée ces dernières années de 10 000 à 100 000
et c’est sans compter la «population de l’ombre» de 50 000 personnes (des
hommes pour 83%) concentrée dans des camps de travail près des sites
d’exploitation. Cent
enfants naissent ici chaque mois... ... On a
besoin de sucres et de matières grasses – la nourriture est donc grasse et
sucrée, indigérable et coûteuse. ... La malbaise est à l’image de la malbouffe,
ce que reflète le taux de syphilis à Fort McMurray, le plus élevé de tout le
Canada. Comme
partout où les hommes se trouvent en surnombre et seuls, les femmes
économiquement désavantagées viennent à la rescousse : l’annuaire de Fort
McMurray propose 10 pages de services d’escortes; un site internet contient
2000 petites annonces d’hommes, précisant en quelques formules brutales la
prestation sexuelle désirée. ... Les couloirs de l’université sont vides, mais
la boîte où les «girls» se succèdent en danseuses strip-teaseuses, avant de
s’éclipser ouvertement avec les clients pour une brève étreinte tarifiée, est
le seul lieu de la ville où, tous les soirs, il y a foule. «Big is beautiful» dorénavant. Plusieurs
de mes connaissances ici qualifient les mises en garde des environnementalistes
d’«hystérie de masse» et les croient orchestrées par l’Arabie Saoudite,
soucieuse de préserver son monopole du marché du pétrole. De plus,
étant donné que dans les vastes paysages albertains les ressources semblent
infinies, on ne voit vraiment pas l’intérêt de faire attention à leur
conservation. Non : force, brutalité, bruit, gaspillage; après moi le
déluge. ... Pour la majorité des Albertains, l’écologie semble être un
non-sujet, ou alors un sujet pour femmelettes. On ne croit apparemment pas
qu’il y ait un problème de pollution ou du moins que cela nous concerne. Chaque
repas engendre quantité de déchets en plastique et en polystyrène non
biodégradables. Les hommes roulent partout en pick-up, en SUV, en grosse moto,
en faisant bien vrombir leur moteur pour que tout le monde sache qu’ils sont
là; ou plutôt, pas eux exactement,
mais leur véhicule. Plus j’y réfléchis, plus il me semble que les camions,
grues et autres engins des mines bitumineuses sont en passe de devenir les symboles
sacrés de la nouvelle virilité qui voit le jour en Alberta. Les
compagnies pétrolières possèdent la province, le pays, le monde entier. À ceux
qui ne trouvent pas d’emploi à l’est du Canada, on dit : mais non, vous n’avez
pas droit aux allocations de chômage, car il y a pléthore d’emplois
disponibles... dans l’Ouest. On définit le but de la vie : l’argent, et le
moyen d’y parvenir : le pétrole. Tout le monde est prié de se prosterner
devant las Saint-Trinité : Big-Money-Oil.
Selon
toutes les prévisions sérieuses, si le président Obama approuve la construction
du pipeline Keystone XL, au mépris du Sénat qui s’y est opposé en novembre
2014, la quantité de gaz à effet de serre lâchée dans l’atmosphère fera grimper
la température de la Terre d’encore 0,5°C.
Mais Obama lui-même a été élu grâce aux compagnies de pétrole, et on ne lui permettra
jamais de l’oublier. Il n’y a pas de sauveur possible dans la mesure où,
partout dans le monde, la puissance politique dépend du dieu pétrole. Nonobstant la palette des attitudes albertaines – qui, hormis les
écologistes bien minoritaires, semble aller de l’indifférence à la résignation
en passant par l’enthousiasme –, c’est bel et bien l’avenir de l’espèce humaine
sur Terre qui se joue aujourd’hui en Alberta.
Alberta : l’horreur «merveilleuse»
(BRUT, p. 53...71)
------- Naomi Klein,
journaliste et militante canadienne. Son dernier livre, Tout peut changer, est une enquête sur le capitalisme et le
changement climatique. Le chapitre rapporte un entretien entre Naomi Klein et
Nancy Huston (décembre 2014).
Klein :
L’un des principaux argumentaires de l’industrie du pétrole et du gaz en ce
moment est le suivant : «On ne creuse plus beaucoup de ces horribles mines
à ciel ouvert, où tout le monde peut voir à quel point il s’agit d’un processus
violent, destructeur et polluant. La terre n’est plus écorchée vive.» En fait
ils le font encore, bien sûr, mais de nos jours, la majeure partie de
l’expansion est dans les mines in situ.
Là, c’est bien mieux caché, n’est-ce pas? parce que c’est sous terre! Il y a
cette idée que, bon, maintenant que ça se passe sous la terre, maintenant qu’on
ne fait que fendre la terre et injecter de la vapeur sous pression extrême pour
forcer le bitume à monter dans les tuyaux, ça ne pose aucun problème! Alors
qu’en réalité, c’est beaucoup plus
destructeur! Huston :
Et il faut encore plus d’eau, encore plus d’énergie pour le faire monter à la
surface. Cinq barils d’eau pour chaque baril de bitume! Klein :
Du coup, ça crée des déversements qui ne sont même plus des déversements, mais
de vraies fentes qui s’ouvrent dans la terre, et d’où le pétrole coule
littéralement à flots. C’est ce qui s’est passé sur le site de la compagnie
Canadian Natural. Nous étions là quand ils ont découvert ce déversement-là.
C’était il y a 18 mois et, au moment de la découverte, ça giclait déjà depuis
des mois, donc on a affaire aujourd’hui à un déversement qui dure depuis à peu
près deux ans et dont personne ne sait
comment l’arrêter. Ce n’est pas comme un tuyau qui se fendille; ils ont
littéralement brisé la terre, elle
s’est mise à gicler et ils n’arrivent pas à la réparer. Ainsi, cette idée de away fait partie intégrante du concept
d’extraction in situ : «On va
ensevelir la chose», alors qu’en réalité c’est probablement le type
d’extraction le plus dangereux qu’on ait jamais inventé! Huston :
... Les universités forment les cerveaux dont l’économie capitaliste a besoin.
Comment espérer voir surgir des dirigeants pleins de sagesse dans un pays où
les écoles enseignent ce que le pouvoir leur enjoint d’enseigner? Et tout
cela se construit sur la valorisation d’une forme primitive de virilité. On est
fier d’être musclé et macho, les Autochtones et les écolos sont de femmelettes.
J’ai eu la même impression en Chine : on est fiers d’être bourrus et
brutaux. On balancera nos putains de déchets là où bon nous semble! Klein :
Cette définition-là de la virilité joue aussi un rôle dans la manière dont on
valorise les énergies renouvelables. Ce sont des énergies «efféminées». Les
vrais mecs brûlent du pétrole et du charbon! Huston :
... partout sur la planète, fleurissent les valeurs hyper-individualistes du
néolibéralisme. Il faudrait une vraie révolution des mentalités. ... Surtout
quand on se dit que nous exportons désormais ce modèle en Chine, et qu’il y
aura donc un autre milliard et demi de personnes pour qui «réussir sa vie»
égale conduire une grosse cylindrée et manger beaucoup de viande! Klein :
Au cours d’un reportage à Shenzhen, en Chine, il y a quelques années, j’ai à
nouveau été frappée par ce côté rêve
américain sous stéroïdes. «Ah bon, vous dites que Walmart est un
supermagasin? Eh bien, voici un vrai supermagasin, huit fois plus grand! On va
être plus américains que les Américains!» ... Mais
la mentalité coloniale, celle de la frontière indéfiniment repoussée, l’idée
qu’il y en aura toujours plus, cette image de la terre comme infinie est en
effet profondément ancrée dans notre conception du Grand Nord. Même en Alberta,
on se représente le Nord comme une sorte de supermagasin surnaturel où l’on
peut se servir indéfiniment... C’est à ce fantasme-là qu’on se heurte.
La politique de la terre brûlée – Dialogue
(BRUT, p. 73...100)
------- Rudy Wiebe,
romancier canadien né en Saskatchewan en 1934. Dans une nouvelle prémonitoire,
écrite en 1982, il inscrivait Fort Mac dans l’atlas des lieux du désastre.
... L’usine
géante, dont il connaissait chaque boulon et chaque tuyau, s’étalait entre lui
et la rivière; ... et il savait que le pétrole coulait là, se glissant par des
milliers d’orifices secrets, ruisselant à travers des tuyaux et tous les joints
à la numérotation précise, doux et clair comme du miel brun-or.
Philippe
Grasset ou les identités contre le Système Par Mario Pelletier
Voici une
grande fresque historique qui explique aussi bien les catastrophes écologiques
que les guerres actuelles en montrant comment le choix, au début de la
révolution industrielle, d'un développement basé sur l'énergie fossile, a été
déterminant, comment une logique de feu, de puissance, via l'Allemagne d'abord
puis via les États-Unis a prévalu contre une logique de perfection d'origine
latine, comment enfin la guerre de 1914-1918 a marqué cette époque.
Qui désespère de trouver un sens à la folie
guerrière répandue sur la planète en ce moment - cent ans après la grande
tuerie de la Première guerre mondiale -, aurait intérêt à lire Philippe
Grasset. Sans
prétendre résoudre l'énigme du futur qui nous attend, cet auteur et fin
observateur nous montre clairement comment le monde en est arrivé là. Pourquoi
les pires barbaries sévissent au Moyen-Orient et ailleurs, malgré les «progrès»
de l'humanité, et pourquoi la planète, menacée déjà par des catastrophes
écologiques sans précédent, se trouve au bord d'un affrontement nucléaire
apocalyptique entre la Russie et les États-Unis. Oui, pourquoi
l'humanité en est-elle encore revenue là, c'est-à-dire revenue en situation de
guerre mondiale, après des décennies où on a tant vanté les progrès de la
démocratie, de la liberté et des droits de l'homme dans le monde? Comme dit
Philippe Grasset, «un cataclysme intellectuel et spirituel nous a frappés». C'est la
crise ukrainienne, le printemps dernier, qui m'a fait découvrir Philippe
Grasset. Sur son site DeDefensa.org, il observe et commente, jour après jour,
les menées de plus en plus chaotiques d'un système d'hégémonie mondiale courant
vers son autodestruction. Et justement, pour lui, le coup d'État en Ukraine -
avec la crise qui s'est ensuivie - est l'une des étapes majeures
d'autodestruction du Système. (L'irruption d'un califat sauvage à cheval sur
l'Irak et la Syrie en est une autre, qui s'y rattache de près.)
Le déchaînement de la matière et l'idéal
de puissance
Dans
son livre La Grâce de l'histoire –
qu'il a commencé à publier en feuilletons sur son site dès 2009 et dont le
premier tome est paru sur papier cette année –, Philippe Grasset illustre fort
bien les tenants et aboutissants de la crise de civilisation qu'on connaît.
Pour lui, cette crise est l'aboutissement d'une dynamique historique qu'il
appelle «le déchaînement de la matière». Une dynamique remontant à la fin du
XVIIIe siècle. Plus précisément, à la Révolution industrielle, où on a fait le
«choix du feu».
En marge de
«La généalogie de la violence» de Gilles Bibeau Par Jacques Dufresne
Un livre
nécessaire, écrit par un anthropologue itinérant dont la culture est vraiment
universelle et qui connaît bien les régions du monde dont il parle : l’Amérique
et l’Europe, le Moyen Orient, l’Afrique. Tout journaliste, tout professeur
appelé à commenter les grands événements actuels dans le monde devrait
s’inspirer d’un tel livre ou d’un autre de même niveau… s’il s’en trouve en ce
moment.
Dans le
sillage d’Homère
La notion de guerre asymétrique, qui occupe une
place centrale dans le livre, est aussi importante pour la compréhension du
monde actuel que ne l’était celle de guerre froide pour la compréhension de la
seconde moitié du vingtième siècle. Le terrorisme d’état, autre notion adoptée
résolument par Gilles Bibeau, jette un doute radical sur l’hypothèse simpliste
selon laquelle, les démocraties occidentales défendent innocemment la liberté,
le droit, la civilisation contre la barbarie des terroristes. Ces démocraties
pratiquent en réalité un terrorisme d’état consistant à s’attaquer à la
population civile d’un pays souverain, sans avoir déclaré la guerre à ce pays,
et sans avoir reçu l’aval des Nations Unies, ce qu’a fait Barack Obama
lui-même, cent fois par année plutôt qu’une. Si d’un côté on décapite l’ennemi,
de l’autre on le déchiquète au moyen de drones.
«Lorsqu'on songe aux inégalités
économiques, la plupart des gens se concentrent sur la façon de mettre fin à la
pauvreté. Je pense qu'il est plus important de mettre fin à la richesse.» ~ Robert Jenson Plain Radical: Living, Loving, and Learning to
Leave the Planet Gracefully Site :Resilience; Building a world of resilient
communities
Ou
peut-être devrions-nous dire, finissons-en avec notre perception que l'argent constitue
la richesse et reconnaissons la vraie richesse : Mère Nature, avec sa
capacité de régénération infinie – expopermaculture.com
-------
L’enrichissement personnel est-il une valeur
sûre?
Réelle richesse «Qu'est-ce
que la richesse? D'où vient-elle? Pouvons-nous associer abondance et durabilité?
Notre économie actuelle a-t-elle créé la richesse? Pendant qu'une minorité accumule les
possessions matérielles, la vaste majorité des gens vivent dans de terribles
conditions de pauvreté, et de vastes zones de la planète sont devenues des
déserts. Tandis que j’étudiais les écosystèmes il m’était impossible de dissocier
les conséquences écologiques des systèmes économiques. J’ai pleinement réalisé la
valeur des écosystèmes.»
[...] si
tout homme avait la possibilité d'assassiner clandestinement et à distance,
l'humanité disparaîtrait en quelques minutes. ~ Milan
Kundera (La valse aux adieux)
Ma foi, avec les drones, nous y sommes!
Photo : ICI Radio-Canada/Bouchra Ouatik. Accueil de réfugiés à Minawao.
Depuis plus d’un an, le groupe islamiste Boko
Haram sévit dans les pays du bassin du lac Tchad. Au Cameroun, la province de
l’Extrême-Nord subit des attaques répétées du groupe. Mais cette région
accueille aussi des dizaines de milliers de réfugiés du Nigeria voisin. Un récit de
Bouchra Ouatik Le même
scénario se répète à travers l’Extrême-Nord du Cameroun. Des villages sont
pillés, des habitants sont tués, des maisons sont brûlées. La situation est
telle que certains villages sont aujourd’hui déserts. (...) Comme
bien des victimes de Boko Haram, Luka ne comprend pas les motivations du
groupe. «Ils sont d’abord venus pour
détruire toutes les écoles de l’État de Borno. Ensuite, ils ont commencé à
brûler les églises. Ils tuent maintenant des gens dans les mosquées. Nous ne
sommes pas capables de dire ce qu’ils veulent vraiment.»~ Luka Isaac, réfugié nigérian
Je lis des ouvrages et des articles (en espérant
que les topos soient fiables) pour essayer de mieux saisir les enjeux de ces
conflits à multiples ramifications et paliers. Mais, comme le dit A. Baricco, «les
barbares ont leur propre logique»... Les allégeances confessionnelles et
l’éradication des impies ne sont que des prétextes. Le scénario de base est toujours
le même : domination, et appropriation (vol) des ressources
d’une nation, que l'action se déroule au Cameroun ou en Syrie...
Ces ignominies me ramènent immanquablement aux ouvrages
d’Ahmadou Kourouma, cet écrivain d’une stupéfiante lucidité qui n’hésitait pas
à utiliser l’humour noir (sans jeu de mots!) pour nous aider à comprendre. À
lire ou relire.
Quelques citations empruntées à Babelio :
Ahmadou
Kourouma (1927-2003)
La
politique n'a ni yeux ni oreilles ni coeur : en politique, le vrai et le
mensonge portent le même pagne, le juste et l'injuste marchent de pair, le bien
et le mal s'achètent et se vendent au même prix.
Les Soleils
des indépendances Éditeurs : Presse universitaire1968; Seuil 1970
et Points 1995
-------
Quand on dit qu'il y a une guerre tribale dans un
pays, ça signifie que des bandits de grand chemin se sont partagé le pays. Ils se sont partagé la richesse; ils se sont
partagé le territoire; ils se sont partagé les hommes. Ils se sont partagé tout, et tout le monde entier
les laisse faire. Il y avait au Liberia quatre bandits de grand
chemin : Doe, Taylor, Johnson, El Hadji Koroma et d'autres fretins de petits
bandits. Les fretins bandits cherchaient à devenir grands.
On ne discute pas avec un visionnaire.
Allah fait ce qu’il veut; il n’est pas obligé
d’accéder à toutes les prières des pauvres humains. Les mânes font ce qu’ils
veulent; ils ne sont pas obligés d’accéder à toutes les chiaderies des prieurs.
Dans toutes les guerres tribales et au Liberia,
les enfants-soldats, les small-soldiers ou children-soldiers ne sont pas payés.
Ils tuent les habitants et emportent tout ce qui est bon à prendre. Dans toutes
les guerres tribales et au Liberia, les soldats ne sont pas payés. Ils
massacrent les habitants et gardent tout ce qui est bon à garder. Les
soldats-enfants et les soldats, pour se nourrir et satisfaire leurs besoins
naturels, vendent au prix cadeau tout ce qu'ils ont pris et ont gardé. C'est
pourquoi on trouve tout à des prix cadeaux au Liberia. De l'or au prix cadeau,
du diamant au prix cadeau, des télévisions au prix cadeau, des 4 X 4, cadeau,
des pistolets et des kalachnikovs ou kalach, cadeau, tout et tout au prix
cadeau.
Ingérence humanitaire, c'est le droit qu'on donne
à des États d'envoyer des soldats dans un autre État pour aller tuer des
pauvres innocents chez eux, dans leur propre pays, dans leur propre village,
dans leur propre case, sur leur propre natte.
L'énorme machine de l'ONU sert l'intérêt des
toubabs européens colons et colonialistes, et jamais l'intérêt du pauvre nègre
noir sauvage et indigène.
J'étais un enfant de la rue. Et quand on n'a plus
personne sur terre, ni père ni mère ni frère ni sœur, et qu'on est petit, un
petit mignon dans un pays foutu et barbare où tout le monde s'égorge, que
fait-on ? Bien sûr on devient un enfant-soldat.
J'ai tué beaucoup d'innocents au Liberia et en
Sierra Leone où j'ai fait la guerre tribale, où j'ai été enfant-soldat, où je
me suis bien drogué aux drogues dures.
Les gars qui étaient sur la moto avaient cru que
c'étaient des coupeurs de route. Ils ont tiré. Et voilà le gosse,
l'enfant-soldat fauché, couché, mort, complètement mort. Walahé! Faforo!
Quand un Krahn ou un Guéré arrivait à Zorzor, on
le torturait avant de le tuer parce que c'est la loi des guerres tribales qui
veut ça. Dans les guerres tribales, on ne veut pas les hommes d'une autre tribu
différente de notre tribu.
Tous les villages étaient abandonnés, c'est comme
ça dans les guerres tribales : les gens abandonnent les villages où vivent les
hommes pour se réfugier dans la forêt où vivent les bêtes sauvages. Les bêtes
sauvages ça vit mieux que les hommes...
Balla m'expliquait que cela n'avait pas
d'importance et intéressait personne de connaitre sa date et son jour de
naissance vu que nous sommes tous nés un jour ou un autre et dans un lieu ou un
autre et que nous allons tous mourir un jour ou un autre et dans un lieu ou un autre
pour être tous enfouis sous le même sable.
Partout dans le monde une femme ne doit pas
quitter le lit de son mari même si le mari injurie, frappe et menace la femme.
Elle a toujours tort. C'est ce qu'on appelle les droits de la femme.
Allah n'est
pas obligé Éditeurs : Seuil 2000 et Points
-------
Dans les foyers polygamiques, toutes les femmes ne
sont pas égales. Il y en a une qui est aimée plus que les autres, c’est la
préférée. Les enfants de la préférée sont souvent aimés plus que les autres
enfants. C’est pourquoi en Afrique existe l’expression : aimer un petit comme
l’enfant de sa préférée.
Le système de travaux forcés est simplement un
esclavage qui ne dit pas son nom. Cet esclavage sans le nom est l'institution
la plus condamnable, la plus honteuse, la plus contraire aux droits de l'homme
de la colonisation. Les jeunes devenaient des conscrits qui, une fois recrutés,
étaient sous bonne garde pendant les mois de travaux forcés. Ils étaient
envoyés au Sud dans des wagons de marchandises fermés sous 45 de chaleur. Les
mêmes wagons, la chaleur en moins, dans lesquels les Allemands envoyaient les
juifs aux travaux forcés pendant la dernière guerre. Le système des travaux
forcés assure une main d’œuvre de qualité et bon marché aux paysans français
qu'on a fait venir de France.
Dans une guerre, les adversaires tiennent compte
des droits de l’homme de la Convention de Genève. Dans un conflit tribal, on
tue tout homme qui se trouve en face. On se contrebalance du reste comme de son
premier cache-sexe.
Quand on
refuse on dit non Éditeurs : Seuil 2004 et Points
Promesses durables : Happiness is just one purchase away. Happiness is just one election away. Happiness is just one war away.
“All propaganda is lies, even when one is telling the truth. I don’t
think this matters so long as one knows what one is doing, and why.”(14.3.1942) ~George Orwell (Orwell diaries 1938-1942) http://orwelldiaries.wordpress.com/
Allez hop! dans le nuage. (Artiste : Pkuczy)
«En réaction au besoin humain de se connecter à
quelque chose de plus profond et de plus satisfaisant que les convoitises suicidaires
de nos sociétés, des individus du monde entier font preuve de créativité, de
courage et d’intelligence pour s’extirper de leurs façons de vivre
conditionnées. Dans un sens, on peut les dire à contre-culture, dans un autre
sens, ils se sont engagés à suivre un impératif culturel plus profond, enraciné
dans l’appréciation de la terre, de la vie et de la beauté des choses simples. ...
Suis-je un anarchiste, un fauteur de trouble, un rebelle, un agitateur, parce
que je veux participer à quelque chose de totalement nouveau? Si oui, alors, je
suis un ‘anarchiste, non-violent et compatissant’.» (William Martin)
L’article suivant se rapporte à la campagne préélectorale
américaine, mais on peut facilement se l’approprier.
Propagande Par William
Martin
[Extraits,
traduction/adaptation maison]
(...) La propagande consiste essentiellement à associer des
images à charge émotive et des mots à une idée politique ou économique qui, en
réalité, n'a rien à voir avec les images et les mots utilisés. Imaginez une
publicité politique montrant des enfants adorables qui jouent sur du gazon vert
(au ralenti, bien sûr, avec fond de musique douce) et un parent concerné disant :
«Je veux que mes enfants aient un avenir sûr, une bonne éducation, et la chance
d’avoir une vie heureuse (plus d'images d'enfants en train de jouer ou assis sur
les genoux de leurs parents ou qui vont à l'école). J’ai travaillé très fort
pour assurer leur sécurité et je crains (notez l’émotion associée à ‘je crains’)
qu'ils la perdent.» À la fin, le message est relié à : votez pour ...
Cette mini pièce de théâtre a évoqué l'enfance, la
sécurité, le bonheur, l'éducation, et l'inquiétude. Rien d'essentiel n’a été
dit, et les financiers derrière la pub se fichent très probablement de vos
enfants, de leur éducation ou de leur sécurité. En fait, ils pourraient très
probablement couper les budgets de l’éducation, couper le soutien aux enfants défavorisés,
et siphonner votre argent durement gagné pour renflouer des guerres et l'exploitation.
Mais peu importe – vos émotions ont déjà été subtilement biaisées de sorte que vous
pensez que les enfants heureux et vos propres craintes sont liés à votre vote.
La même annonce pourrait, bien entendu, vendre presque n’importe quoi. (...)
L’acharnement politique sera pénible durant la
période électorale toujours plus longue. Les peurs, les scénarios angoissants, les
messages haineux et les convoitises dissimulées seront suscités à coups de
milliards de dollars de propagande sophistiquée parodiant la démocratie. N’y
faites pas attention. Éteignez, n’écoutez pas, sortez-la de votre radar. À la
place, concentrez-vous sur la vie autour de vous. Regardez votre communauté à
travers votre compassion innée. Laissez tomber vos peurs et le conditionnement d’autoprotection.
Touchez, goûtez, écoutez la musique de la nature. Vous pourriez décider de
voter pour quelqu'un parce que vous avez écouté la vie au lieu des medias. Vous
pourriez décider de ne pas voter du tout. Si oui, ne le faites pas par désespoir
ou apathie, mais par engagement profond à quelque chose de Nouveau. Quelque
chose qui serait un pas vers une révolution transformatrice de la communauté, motivé
par de la compassion envers notre monde.
--- Aujourd’hui, avec Internet, les partis politiques
n’ont plus besoin d’agences de publicité pour leurs campagnes préélectorales.
N’importe quel twit peut diffuser son
baratin home-made sur le web à peu de frais. Un
équivalent du watchdogPRWatch devrait être créé pour nous
aider à différencier l’authentique du toc – The Center for Media and Democracy (CMD) is
a national non-profit watchdog organization that conducts transformative
investigative research and reporting. CMD's niche is investigating and exposing the undue influence of
corporations and front groups on public policy, including PR campaigns,
lobbying, and electioneering, research it has pursued since its founding in
1993.http://www.prwatch.org/cmd/
-------
LES
BARBARES ESSAI SUR LA MUTATION Alessandro
Baricco Gallimard, 2014 (Publication d’origine : 2006)
7.
Démocratie
Si
l’avènement de la démocratie avait été un des signes avant-coureurs de
l’invasion barbare? (...) Que
pensez-vous de l’idée que, très probablement, aux États-Unis, ces dernières
années et les prochaines, deux familles ont occupé et occuperont le pouvoir,
les Bush et les Clinton? N’est-ce pas une forme perverse de nostalgie pour les
bonnes vieilles dynasties? Et choisir démocratiquement, comme on l’a fait en
Italie, d’être dirigé tout simplement par l’homme le plus riche du pays :
n’est-ce pas là une forme infantile de déni de soi nostalgique, de regrets
tardifs? Au nom de quelle formule absurdede dégénérescence embrasse-t-on, sans l’avouer, l’ennemi qu’on a vaincu?
(...) Mais on a
souvent l’impression que même les principes de liberté, d’égalité et de fraternité
qui fondèrent l’idée de démocratie ont coulé à pic, et que la seule valeur
effective de la démocratie est la démocratie. Lorsqu’on limite les libertés
individuelles au nom de la sécurité. Qu’on transige avec les principes moraux
pour exporter la démocratie par la guerre. Quand on résume la complexité des
nuances politiques en opposition entre deux camps qui, au fond, se disputent
une poignée d’indécis coincés au milieu. N’est-ce pas le triomphe de la
technique sur les principes? Et cela ne ressemble-t-il pas de façon surprenante
au même éventuel délire barbare qui risque de sanctifier une simple technique
pour en faire une divinité reposant sur une absence de sens? Fixez dans les
yeux la démocratie et la barbarie : vous y verrez la même tendance à devenir
des mécanismes parfaits qui se déclenchent à intervalles réguliers sans jamais en
produire d’autre qu’eux-mêmes. Des montres qui fonctionnent à la perfection,
mais sans faire bouger l’aiguille.(p.
185/188)
13. Hélice
(...) Dès
lors qu’on accepte l’idée d’une mutation et qu’on s’écarte joyeusement pour la
laisser passer, il faut se préparer à la perte sèche de toute hiérarchie
préexistante, à l’écroulement de notre galerie de monuments. Quelque chose
restera certainement debout, mais aujourd’hui nul ne saurait dire quoi. La
terre tremblera et c’est seulement après, quand tout se sera de nouveau figé
sous la belle forme durable d’une nouvelle civilisation, que nous regarderons
autour de nous et que nous verrons ce qui, des paysages de notre mémoire, est
encore là. (p. 206/207)
Épilogue. La
grande muraille
(...) Il
n’est nulle mutation qui ne soit gouvernable. Abandonner le paradigme du choc
des civilisations et accepter l’idée d’une mutation en cours ne signifie pas
qu’il faille prendre ce qui arrive tel quel, sans y laisser la trace de nos
pas. Ce que nous deviendrons demeure la conséquence de ce que nous voudrons
devenir. Le soin, l’attention, la vigilance sont donc particulièrement
importants. Il est aussi inutile et grotesque d’élever de prétentieuses
murailles sur une frontière qui n’existe pas qu’il serait utile, au contraire,
de naviguer intelligemment dans le courant, avec l’idée d’une direction et des
compétences de marin. Ce n’est pas le moment de s’effondrer comme des sacs de
pommes de terre. Naviguer, telle est notre tâche. (p. 222)
De la préface de Normand Baillargeon, professeur
en sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Montréal (UQAM),
essayiste et chroniqueur à ICI Radio-Canada Première :
– On pourra prendre une mesure de l'influence des
idées de Bernays en se rappelant la percutante remarque d'Alex Carey, suggérant
que «trois phénomènes d'une considérable
importance politique ont défini le XXe siècle». Le premier, disait-il, est
«la progression de la démocratie»,
notamment par l'extension du droit de vote et le développement du syndicalisme;
le deuxième est «l'augmentation du
pouvoir des entreprises»; et le troisième est «le déploiement massif de la propagande par les entreprises dans le but
de maintenir leur pouvoir à l'abri de la démocratie». L'importance de
Bernays tient précisément au fait qu'il a, de manière prépondérante et
peut-être plus que quiconque, contribué à l'articulation et au déploiement de
ce troisième phénomène.
– Par-delà ces exposés, où il est parfois
difficile de ne pas entendre le ton du bonimenteur, cette ambitieuse œuvre de
propagande en faveur de la propagande fournit l'occasion, à un personnage au
parcours atypique, d'exposer et de défendre sa solution au problème de la
démocratie contemporaine tel qu'il le conçoit. Et c'est peut-être justement par
les idées qu'il expose à ce sujet, par la transparence avec laquelle il dévoile
certaines des convictions les plus intimes qui prévalent au sein d'une large
part des élites de nos sociétés et de ses institutions dominantes, que cet
ouvrage constitue un incontournable document politique.
«Heureusement,
la propagande offre au politicien habile et sincère un instrument de choix pour
modeler et façonner la volonté du peuple.» (E. Bernays)
-------
Citations du
jour :
«Méfiez-vous des gens qui commencent toutes leurs
phrases en employant cette expression : ‘pour
être franc et honnête...’. Ces gens-là ont quelque chose à cacher.» ~ Serge
Bouchard (De la fin du mâle, de
l'emballage et autres lieux communs)
--- «On commence à se méfier de la ‘transparence’, elle cache trop de
choses. Quand ils parlent de transparence, les hommes politiques oublient
d'être clairs.» «Les corrupteurs s'en tirent toujours mieux que
les corrompus.» ~ Yvan
Audouard
--- «La politique est l'art d'empêcher les gens de se
mêler de ce qui les regarde.» ~ Paul
Valéry
--- Réinventer
le lien Un être humain est une partie de l’ensemble que nous appelons
univers, une partie limitée dans le temps et l’espace. Il fait l’expérience de
lui-même, de ses pensées et de ses sentiments comme quelque chose de séparé du
reste, une sorte d’illusion d’optique de sa conscience. Cette illusion est une
sorte de prison pour nous, nous limitant à nos désirs personnels et à
l’affection pour quelques proches de nous. Notre tâche doit être de nous
libérer de cette prison en élargissant notre cercle de compassion pour
embrasser toutes les créatures vivantes et l’ensemble de la nature... ~ Albert
Einstein
Nous sommes le monstre d'humanitécar nous avons déclaré combat à la nature. Ce
qui est laid, c'est que sur cette terre il ne suffise pas d'être tendre et naïf
pour être accueilli à bras ouverts. ~ Albert Cohen (1895-1981) “Justice comes when enough is enough.” (?) Après le
jeu documentaire Fort McMoney, le
film revient à Fort McMurray en Alberta, troisième réserve mondiale de pétrole
et trésor de guerre du Canada. Avec une obsession, qui traverse la démarche du
réalisateur David Dufresne depuis trois ans : la démocratie est-elle soluble
dans le pétrole? Film à la première personne, on y croise notamment Jim Rogers,
trappeur, natif de la ville, et candidat malheureux aux dernières élections
municipales, qui a vu sa toute petite ville devenir ce qu’elle est aujourd’hui
: une vision moderne, noire comme de pétrole, de la ruée vers l’or. Bien plus
que la version linéaire de l’expérience web, le film en est sa suite réelle,
son miroir, une réflexion sur la démocratie en ruine. (52 minutes; production
Toxa, ONF, ARTE, France 2014; pays
Canada; réalisateur David Dufresne) http://ici.tou.tv/fort-mcmoney (portez des lunettes roses et un
pince-nez, ça sent pas bon...)
Des
masques (Philippe Brault/Fort
McMoney) – on se croirait au temps de la guerre 14-18! Il faut être indifférent
ou désespéré ou très cupide pour travailler dans des entreprises aussi
délétères en train de saccager irréversiblement un territoire de la grandeur de
la Floride... «Les
barons du pétrole et leurs laquais creusent un trou, extraient tout le bitume,
l’envoient aux quatre coins du monde et quittent le trou avec l’argent en
poche, sans restaurer.» ~ Jim Rogers (non textuel)
«Le
pétrole corrode toutes les institutions démocratiques; c’est l’érosion complète
de la démocratie.» ~ Andrew Nikiforuk Parmi les ouvrages de Nikiforuk : Tar
Sands: Dirty Oil and the Future of a Continent, Greystone Books,
April 2010 The
Energy of Slaves: Oil and the New Servitude, Greystone Books,
September 2012 - L'énergie
des esclaves. Le pétrole et la nouvelle servitude - Andrew Nikiforuk;
traduction : Hugo Hardy; préface : Dominic Champagne (Écosociété) http://andrewnikiforuk.com/
L’horreur écologique, version albertaine Par Normand Baillargeon, 11/11/2010
Un très
vigoureux débat a lieu en ce moment au Québec à propos de l’exploitation du gaz
de schiste. Pour aider à en comprendre pleinement les enjeux, il pourra être
éclairant de lire la minutieuse analyse des tenants et aboutissants de
l’exploitation des sables bitumineux en Alberta que propose Andrew Nikiforuk dans un ouvrage
brillant, qui a d’ailleurs remporté le premier prix de la Society of Environmental Journalists et, plus récemment, le Rachel Carson Environment Book Award. Clair et informé, Les sables bitumineux : la honte
du Canada est en bout de piste un réquisitoire implacable contre tout
ce que s’apprête à faire chez nous un gouvernement qui ne se soucie nullement
de ce que pense une population qu’il voudrait sourde et muette, et qui se place
au service des corporations plutôt qu’à celui du bien commun. Rien n’y manque en effet de ce qui devrait
nous alerter, depuis l’absence de contrôle démocratique jusqu’au
subventionnement public de ces tyrannies privées que sont les corporations
transnationales, sans oublier l’externalisation de la pollution ainsi que les
mensonges et semi-vérités distillés par des firmes de relations publiques (où
travaillent des gens qui méprisent le public, mais qui ont des relations) pour
lier cette pitoyable bouillie et la faire avaler à une population plutôt
apathique et consentante parce que, n’est-ce pas, «ça crée de l’emploi». «Le pétrole est le liquide vital de notre
civilisation moderne, écrit Nikiforuk, et la Terre n’est plus qu’un hémophile
qui se vide de son sang». Telle est la triste réalité qu’il montre dans ce
livre. Suite :
http://revue.leslibraires.ca/chroniques/essai-quebecois/l-horreur-ecologique-version-albertaine
Suggestions
de lecture d’Isabelle Beaulieu, Les Libraires; 22/04/2015
1. Sortir le Québec du pétrole – Collectif sous la direction de Ianik
Marcil (Somme toute) Plus de
quarante auteurs de tous horizons offrent des pistes de réflexion, d’analyse et
d’inspiration pour penser et mettre en œuvre un Québec sans pétrole. Des textes
qui en appellent à mobiliser nos forces et notre ingéniosité pour réaliser la
transition écologique de notre économie. 2. Le prochain virage. Propulser le Québec
vers un avenir équitable et durable – Steven
Guilbeault et François Tanguay * (Druide, 2014) À la lumière de rencontres avec des experts,
des pionniers et des témoins privilégiés, les auteurs suggèrent des pistes de
réflexion sur les choix de société qui propulseraient la province vers un
avenir viable, équitable et durable, un avenir centré sur un savant mélange
d’économie et d’environnement. Il y a, en effet, des occasions de progrès à ne
pas laisser passer et, pour les saisir, il devient urgent que nos politiques
soient cohérentes, tout comme nos comportements citoyens.
3. L'énergie des esclaves. Le pétrole et la
nouvelle servitude – Andrew
Nikiforuk; traduction: Hugo Hardy; préface : Dominic Champagne (Écosociété) Dressant des parallèles avec certaines
civilisations qui ont bâti leur puissance sur l'esclavage à travers l'histoire,
Nikiforuk appelle à revoir notre rapport à l'énergie. Montrant que nous n'avons
toujours pas appris à utiliser intelligemment celle que nous générons - que ce
soit par des muscles humains, des turbines actionnées à la vapeur ou des
particules d'atomes -, Nikiforuk nous invite à opérer une véritable révolution
conceptuelle.
4. Vivre les changements climatiques. Réagir
pour l’avenir – Claude
Villeneuve et François Richard (Multimondes) Il est désormais reconnu que le
réchauffement du climat est occasionné par les humains en raison de
l’augmentation de la population mondiale et de l’activité économique pratiquée
sans souci de l’environnement. Mais, cette corrélation n’est pas immuable,
expliquent les auteurs de ce livre : l’émergence de nouvelles technologies, des
incitations économiques et légales, et même les gestes et les choix des citoyens
peuvent contribuer significativement à modifier son intensité.
5. Tout peut changer. Capitalisme et
changement climatique – Naomi
Klein (Lux) Oubliez tout ce que vous croyez savoir sur
le réchauffement climatique. La «vérité qui dérange» ne tient pas aux gaz à
effet de serre, la voici : notre modèle économique est en guerre contre la vie
sur Terre. Au-delà de la crise écologique, c’est bien
une crise existentielle qui est en jeu – celle d’une humanité défendant à corps
perdu un mode de vie qui la mène à sa perte. Pourtant, prise à rebours, cette
crise pourrait bien ouvrir la voie à une transformation sociale radicale
susceptible de faire advenir un monde non seulement habitable, mais aussi plus
juste.
Site du
Jour de la Terre. Les résumés sont ceux des éditeurs.
-------
* «Tout
le territoire québécois est tapissé de droits à l’exploration et de droits à la
recherche. En d’autres mots, ils peuvent creuser pas mal n’importe où.
Apparemment, même sous le Saint-Laurent. On n’a entendu parler que d’un seul puits,
celui du Golfe du Mexique à cause de la catastrophe, mais en fait, il y en a
4000 dans la mer des Caraïbes! Moratoire ou pas, ça prend beaucoup de puits.
Imaginons qu’au Québec dans une région donnée, il y a 1000 ou 2500 puits. Pour
transporter le gaz il faut installer un tuyau à chaque tête de puits. Et chacun
de ces tuyaux est connecté au réseau sous-terrain de tuyaux. Imaginez les
spaghettis de bouts de tuyaux! les spaghettis de tuyaux de Gaz Net... Je le
sais, j’ai été régisseur à la Régie de l’énergie. Mais, il y a quand même des
procédures légales à côté desquelles les compagnies ne peuvent pas passer. Le
gouvernement va-t-il procéder au cas par cas, par région ou à la grandeur du
territoire? C’est à suivre.» ~ François Tanguay (Non textuel)
À faire circuler si vous pensez que la VIE vaut plus que l’ARGENT. L'idée n'est pas d'arrêter le progrès, mais de l'orienter vers la préservation des éléments indispensables à la vie plutôt que d'en accélérer la destruction.
L’or du
golfe (Documentaire)
Une exploration de la question du pétrole au
Québec pour mieux comprendre ses enjeux économiques, sociaux et
environnementaux. Tout en découvrant la beauté du golfe du Saint-Laurent, L’or du golfe relate les différents
aspects de la prospection pétrolière à travers la réalité des acteurs concernés
(entrepreneurs, élus, citoyens) et l’opinion d’experts. Il a pour objectif de
faire réfléchir le spectateur au rapport paradoxal que nous entretenons avec
cet or noir omniprésent dans nos vies. Depuis quelques années, le prix élevé du
pétrole sur les marchés internationaux a ravivé la flamme exploratrice au
Québec. Pris dans la vague de controverses sur les gaz de schiste, les
hydrocarbures se sont retrouvés sur l’avant-scène médiatique, polarisant
l’opinion publique.
Réalisateur Ian Jaquier, producteur Denis
McCready, narrateur Kevin Parent.
Photo : À quelques mètres des résidences,
Stéphane Barsalou (preneur de son) et Julien Fontaine (directeur de la
photographie) filment une flaque de pétrole causée par une fuite à
l’emplacement d’un vieux puits abandonné autour de 1894. Un peu partout sur la
péninsule de Haldimand, à Gaspé (Québec), il y a plusieurs puits abandonnés qui
fuient.
Projections :
- Jusqu’au
23 avril, cinéma Excentris, Montréal (possibilité d'extension) http://cinemaexcentris.com/L-or-du-Golfe-2032 - Jusqu’au
23 avril, cinéma Cartier, Québec (possibilité d'extension) - 26
avril, St-Casimir, dans le cadre du Festival de films de Portneuf sur
l’environnement (FFPE) - 22 mai,
Îles-de-la-Madeleine
ICI RDI
(un des partenaires) le présentera bientôt
Bande annonce :
En complément
L'ESPRIT DU LIEU
Voyage au
cœur d’un pipeline Par Serge
Bouchard (1) 28/01/2015
Dans les années 1950, les mères battaient encore
leurs enfants lorsqu’ils commettaient des fautes graves. Aucune loi n’empêchait
les parents d’exercer leur courroux sur les fesses de leurs rejetons. Je me
souviens d’en avoir mangé toute une, à l’occasion de la construction d’un
pipeline à Pointe-aux-Trembles. À cette époque, un grand nombre de raffineries
de pétrole faisaient la fierté de la province de Québec. Ces raffineries se
concentraient en un seul lieu, presque à l’extrémité est de l’île de Montréal. Notre
terrain de jeu se perdait dans des réseaux de grands tuyaux; une épaisse fumée
jaune sortait des cheminées, qui sentait les œufs pourris. Torches enflammées
et ampoules électriques illuminaient le ciel, la nuit, créant l’impression
d’une cité fantôme où se terraient des monstres. Or, ces monstres de la
pétrochimie rejetaient directement dans le fleuve, tout près du quai de la rue
Marien, leurs résidus de pétrole; le pipi noir de la prospérité. Les
«compagnies d’huile» avaient entrepris la construction d’un pipeline souterrain
entre le quai et la rue Sherbrooke. Cela creusait une grande tranchée dans le
sol calcaire, qui attirait les enfants du quartier. Dans le fond de cette
tranchée, de gros tuyaux avec, à intervalle régulier, des bouches pour y
pénétrer. Ce chantier était laissé sans surveillance et nous pouvions y jouer à
volonté. Nos mères nous interdisaient absolument de nous aventurer dans ces
coins-là, ce qui les rendait absolument irrésistibles. Aussi, fus-je pris en
flagrant délit de courir en petit bonhomme à l’intérieur du pipeline, d’une
bouche à l’autre, pour impressionner mes copains. C’est alors que ma mère a
choisi de sortir la verge de la punition. Je connais donc le pipeline de
l’intérieur. J’ai
vu le fleuve Saint-Laurent charrier de l’huile brune à une époque où le mot
«environnement» n’existait pas. J’ai connu les sols contaminés, la nature
morte, les carrières dénudées, les camions d’huile, la féérie chimique des
nuits d’été. J’ai entendu le bruit incessant du raffinage, senti son odeur, son
inoubliable puanteur; j’ai connu les explosions des réservoirs, la mort
tragique des pipe-fitters, la fatigue des chauffeurs de truck attablés au delicatessen, la nuit, le jour, en
hiver, en été, entre la Shell et la Texaco. Le pétrole était notre monde et ce
monde était toxique. Mais, dans les années 1950, la toxicité faisait partie de
la prospérité. Amenez-en du pétrole! Charrions-en du pétrole! Dans ce temps-là,
le pétrole, ce n’était pas de l’énergie; c’était juste du «gaz». Je
suis vieux, aujourd’hui, et il ne me viendrait plus à l’idée de courir en petit
bonhomme dans un gros tuyau. Mais j’ai toujours les yeux ouverts. Je vois que
le pétrole d’aujourd’hui est plus sale que celui d’hier. Et voici que l’on
projette la construction d’un super-oléoduc en provenance de l’Alberta, lequel
va passer, non pas dans Outremont, mais bien dans le quartier de ma jeunesse,
l’est de Montréal. Devrais-je
m’en étonner? En plus, ce pipeline traversera tout le sud du Québec, répandant
son mal comme une peste noire à la grandeur du territoire. Selon les dires des
promoteurs, ce projet serait un grand bienfait pour le monde. Les «compagnies
d’huile» s’appellent désormais des «entreprises énergétiques»; elles
travaillent pour le bien commun et pour la qualité de nos vies. Tant leur image
que leur discours nous font valoir, une publicité après l’autre, un progrès
responsable, des richesses réconfortantes et de vertes vallées. Autant dire le
paradis terrestre. En
vérité, nous sommes en train de nous engluer dans nos mauvaises habitudes. Nous
sommes des automobiles et nous baignons dans l’huile. Le voyage au long cours
du grand serpent noir aura des retombées pour tous: des gouttes sales de
richesse tout au long du trajet. Serait-ce cela, le progrès? Les mères ne
battent plus leurs enfants; c’est devenu un crime. Mais quant aux dommages
collatéraux de l’enrichissement collectif, nous nous enfonçons. Je dirais que,
dans ma jeunesse, on en brassait et on ne se contait pas de menteries: on
savait que c’en était. Aujourd’hui, on en brasse tout autant, mais on prétend
brasser des affaires propres. Or,
de la «marde» propre, cela n’existe pas.
Un serpent
toxique à Gogama Par Serge
Bouchard 31/03/2015
Je me souviens d’être passé là, il y a quelques
années. Je voyageais dans cette région de l’Ontario pour donner des conférences
sur les réalités autochtones auprès des entreprises forestières. Dit
autrement, j’allais parler de l’histoire des Amérindiens aux «gars de bois»,
question d’apaiser les esprits, de réconcilier les âmes, de construire un
avenir. Travail difficile en vérité, au fil de routes isolées et exigeantes, ah!
que les heures étaient longues et les restaurants rares! Cette tournée me
menait à Kapuskasing, Timmins, Chapleau, Sudbury – en passant par Gogama. Oui,
je me souviens de la 144 nord, de ma Honda enneigée, d’un orignal en
particulier et d’un froid à faire sautiller le corbeau. Je me disais qu’en ces
pays, la beauté des rivières, le mystère des forêts, la pureté de l’eau et les
animaux sauvages constituaient un trésor national. Vous me voyez venir, bien
sûr. J’imagine
un beau train sillonnant ces paysages. Car un train peut être beau, et
serviable, avec sa locomotive bien dessinée, ses wagons familiers, son allure
de légende. Le train fait partie de l’histoire du Canada, on le sait. Il a
charrié tant de blé, des planches et des madriers, des tonnes de marchandises,
il a charrié des gens, des histoires. Cependant, le voilà qui déraille,
littéralement, ce train commode qui reliait des gens et des régions, celui-là
qui nous faisait rêver et voyager; n’essayez pas de le prendre, il a disparu.
Nos rails ne sont plus au service des gens, ils sont au service du pétrole. Au
Canada, il faut être un baril pour voyager en train. Au Canada, de toute
manière, il faut être un orignal ou un anthropologue pour faire un croche par
Gogama. La
communauté des Anishinabes (algonquins ojibways) de Mattagami vit sur les rives
du lac du même nom, dans le nord de l’Ontario. Le toponyme est identique – à un
«t» près – à celui du lac Matagami en Abitibi et il signifie «rencontre des
eaux» dans les langues algonquiennes. Le beau lac se décharge dans la rivière
appelée aussi Mattagami qui, elle, s’en va rejoindre la rivière Moose vers la
baie James. Oui, une région magnifique ! Les Anishinabes du lac Mattagami ont
signé le Traité numéro 9 en 1905. Contre des promesses faites par des
fonctionnaires à la langue plus que fourchue, dont le fabuleux Duncan Campbell
Scott, grand mépriseur d’Indiens et longtemps chef des Affaires indiennes du
Canada, ils ont cédé leurs terres ancestrales du nord de l’Ontario aux bons
soins du gouvernement fédéral.Durant le
XXe siècle, ils ont vu se construire le chemin de fer du CN ainsi que de
nombreux barrages ; ils ont été témoins de l’exploitation très intensive de la
forêt, ont vu ouvrir et fermer de grandes scieries, ont connu les feux et les repousses.
Près de Mattagami se trouve le village de Gogama qui compte moins de 1 000
résidants regroupés sur les rives du lac Minisinakwa. On parle françaisà Gogama, on parle algonquin à Mattagami, et
dans les deux cas, on compte sur la beauté de la nature pour assurer l’avenir
des communautés. De la pêche, de la chasse, du canot, des lacs et des lacs, de
la méditation en forêt boréale. C’est une chose précieuse et rare que de
pouvoir respirer en paix dans la paix virginale du monde. Or,
imaginez que dans cette paix virginale, un convoi de pétrole déraille et
explose. Eh oui, comme c’est arrivé à Gogama, en pleine nuit, on dirait en
cachette. Le convoi arrivait de l’Alberta bitumineuse et se rendait à la
raffinerie de Lévis. Tout un trajet pour un pareil chargement, cela s’appelle
tenter le diable. Les accidents ferroviaires se multiplient et ce n’est pas la
première fois que le pire arrive. En matière de transport pétrolier, nous
sommes immensément floués. Non, ne comptez plus sur le train pour vous
déplacer, ne comptez pas sur lui pour faire partie de la vie. Le train est
devenu une ombre noire qui serpente dans nos cours, c’est un serpent toxique,
c’est une poudrière de matières dangereuses en mouvement, un poison explosif
qui traverse des villages vulnérables et des forêts précieuses. Il est
inconcevable d’avoir transformé le réseau ferroviaire canadien en un pipeline
sur rail, sans le dire à personne. Il est irresponsable de transporter une
telle quantité de pétrole sale dans des wagons-citernes dont on sait qu’ils
quittent les rails régulièrement, qu’ils s’éventrent, s’enflamment, qu’ils
tuent des gens et noircissent les lieux et les rivières, qu’ils entachent la
beauté du monde. Qui,
au Canada, connaissait le lac Mégantic avant la tragédie du train fantôme? Qui,
au Québec, connaissait Gogama avant le déraillement des wagons de pétrole?Nous apprenons notre géographie au fil des
tragédies. À Gogama, ce ne sont plus les poissons qui sautent, ce sont les
trains.
(1) Diplômé de l'Université McGill (à Montréal) et
de l'Université Laval (à Québec), Serge Bouchard est d'abord chercheur dans le
domaine de la nordicité. Docteur en anthropologie et spécialiste des peuples
amérindiens, il a publié plusieurs ouvrages sur la question. Il participe à de
nombreux documentaires et émissions de télévision où il donne sa vision
anthropologique du monde. Depuis 1998, il anime l'émission Les chemins de
travers sur la Première chaîne de Radio-Canada, et depuis 2001, l'émission
De remarquables oubliés où il retrace
les récits des occultés de l'histoire du Québec, du Canada ou plus largement de
l'Amérique française. C’est fou... Après les séries estivales C'est fou le désir, C'est fou la nuit, C'est fou
la mémoire et C'est fou la ville,
Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau reviennent avec une saison régulière de
réflexions et d'idées au cours de laquelle ils se penchent sur plusieurs thèmes
avec leur regard singulier (le samedi de 19h à 20h, sur ICI Radio-Canada Première).
J’ai appris énormément de choses à les écouter! – archives disponibles sur le
site de l’émission.
Le manifeste
Élan global et les marches en faveur de la protection de notre environnement m’ont
rappelé Edward Abbey. En fouillant ses ouvrages sur Internet, j’ai trouvé cette
image... (Auteur : Dominic)
«La croissance infinie est impossible dans une
biosphère dont les ressources sont limitées et en déclin. Celles et ceux qui
prétendent le contraire prônent la pensée magique. La lucidité scientifique
impose notre réveil. Elle en appelle à une grande transition écologique de
notre économie. (...) Quel est ce monde où la création de richesses s’appuie
sur l’éradication de la vie? Nous sommes les dernières générations à pouvoir
empêcher l’irréparable. Nous ne serons pas complices de l’implacable
destruction de notre avenir. À ce stade de notre histoire, notre inaction est
devenue le symptôme de notre échec moral.» (Extrait du manifeste)
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«Nous
avons besoin de la nature, que nous y mettions le pied ou non. Il nous faut un
refuge même si nous n'aurons peut-être jamais besoin d'y aller. Je n'irai
peut-être jamais en Alaska, par exemple, mais je suis heureux que l'Alaska soit
là. Nous avons besoin de pouvoir nous échapper aussi sûrement que nous avons
besoin d'espoir; sans cette possibilité, la vie urbaine pousserait tous les
hommes au crime ou à la drogue ou à la psychanalyse.» [On peut cocher, c'est fait...!]
«Un homme
à pied, à cheval ou à vélo voit plus, sent plus et savoure plus de choses en un
seul mile qu'un touriste à moteur en cent milles.»
~ Edward
Abbey (1927-1989)
À la fin des années cinquante Edward Abbey travaille au
Parc national des Arches, au coeur de l'Utah. Lorsqu'il y retourne une dizaine
d'années plus tard, il constate que le «progrès»
est passé par là : des sentiers caillouteux ont été goudronnés, des
parkings aménagés, et des distributeurs automatiques de boissons gazeuses
installés. «Tout système économique qui ne peut que ‘croître ou mourir’ est
traître à tout ce qui est humain. L'esprit pionnier associé à la prise de
possession et à la domestication de l'environnementdétruit le monde. Et le pionnier appelle son oeuvre ‘civilisation’.»
«La plupart des choses dont je parle ont déjà disparu. Ce
n'est pas un guide de voyage, c'est une élégie que je vous donne à lire. Un
tombeau...»
Désert solitaire,
Edward Abbey; traduction : Jacques Mailhos; Gallmeister, 2010
Une apologie de la vie sauvage du Sud-ouest étasunien, un pamphlet
politique «vert», une exhortation à une remise en question de notre modèle
économique, publié la première fois en 1968
(Desert Solitaire: A Season in the
Wilderness). Nous n’avons pas ‘entendu’
le cri d’alarme et ne l’entendons toujours pas. «Ne vous découragez pas, conclut
Abbey, le Christ aussi a échoué.»
Sentiment without action is the ruin of the soul. ~ Edward
Abbey Image : John Baustein
Le
dernier livre d’Edward Abbey :
I picked up Abbey's final book again yesterday, "A Voice Crying in the Wilderness,"
written as he was dying, small, containing mostly one-liners plucked from his
journals as a way of summation – by no means his greatest work.
On Philosophy, Religion and So Forth: "Whatever we cannot easily understand
we call God; this saves much wear and tear on the brain tissues," and
"Belief? What do I believe in? I believe in sun. In rock. In the dogma of
the sun and the doctrine of the rock. ...
Life and Death and All That: "Men have never loved one another much, for reasons we can readily
understand: Man is not a lovable animal." ...
On Writing, Etc.: "Our
suicidal poets (Plath, Berryman, Lowell, Jarrell, et al.) spent too much of
their lives inside rooms and classrooms when they should have been trudging up
mountains, slogging through swamps, rowing down rivers. The indoor life is the
next best thing to premature burial."
Music: "The
best argument for Christianity is the Gregorian chant. Listening to that music,
one can believe anything – while the music lasts."
On Nature: "I
come more and more to the conclusion that wilderness, in America or anywhere
else, is the only thing left that is worth saving."
Source: Frank D. Myers, Chariton, Iowa, United States
(lucascountyan.blogspot.ca)