La sensibilité
au bout des doigts, le caricaturiste Serge Chapleau a réalisé un portrait touchant
de Serge Bouchard. (La Presse, 13 mai 2021)
Depuis l’annonce
de son décès, je ne compte plus les heures passées à écouter/regarder des archives
sur Serge Bouchard. D’abord pour le plaisir, et ensuite plonger dans l’illusion
que le lien ne sera jamais rompu. La tête pleine, j’en rêvais la nuit. J’ai
même rêvé que les atomes de sa radieuse Marie-Christine et les siens s’étaient
retrouvés quelque part dans une quelconque galaxie.
Photo : Pedro
Ruiz / Archives Le Devoir. Marie-Christine Lévesque et Serge Bouchard en 2014.
https://www.ledevoir.com/lire/582685/deces-elle-a-ecrit-l-amerique
Des
témoignages de reconnaissance, d'admiration et d'affection, choisis par la journaliste Ariane Émond; ceux-ci reflètent les
réactions généralement exprimées par le fidèle auditoire de l'anthropologue.
Des mots d’adieu pour Serge Bouchard
Un homme aimé et amoureux du monde
On était
happés par sa voix grave et dansante à la fois. Quand il était heureux, au
micro ou à vous raconter quelque chose, son timbre montait de quelques notes et
ses yeux bleus étincelaient de malice.
Serge Bouchard aura été un homme aimé et
amoureux du monde. En ce sens, je crois qu’il a eu, malgré tout, une bien belle
vie. Mais avions-nous besoin de perdre maintenant un homme si précieux pour bousculer
nos idées toutes faites?
«Tant d’auditrices voulaient l’épouser,
m’avait dit un jour Marie-Christine, sa dernière compagne. Mais elles ne savent
pas qu’il est “si high maintenance”. Il exige pas mal d’attention, disons.»
Elle l’a aimé de toute son âme et de toute
sa maitrise d’éditrice. Elle le rappelait à l’ordre devant ses excès de
nourriture, de conférences échevelées à droite et à gauche, devant ses milliers
de kilomètres au volant ; elle le tançait face aux problèmes de santé qu’il
refusait de voir.
Devant elle, Serge baissait les pattes et
la voix, et reprenait son travail d’écriture, le plus important sans doute à
ses yeux pour que sa pensée lui survive, quand elle martelait sans ménagement :
«Ces pages-là ne sont pas à ta hauteur… Recommence.»
Un éveilleur de conscience
Le soir de sa
mort, figée devant mon téléviseur et hébétée comme tant d’autres, je le
regardais raconter son parcours de penseur solitaire et singulier dans ce beau
documentaire qu’on lui a consacré (Le
moineau sauvage). «Il faut être exigeant», ce sont les derniers mots du
film, ce sont ses derniers mots par-delà sa mort. Et exigeant, il l’a été.
J’ai eu cette chance de travailler avec lui
à la radio de Radio-Canada, à une émission dont le titre le résumait mieux que
tout : Pensée libre. Je les ai
côtoyés, Marie-Christine et lui, quelques années, je n’étais pas une proche
immédiate, mais nous nous reconnaissions comme faisant partie d’une même «gang»
tentant de faire œuvre utile, de notre mieux…
Serge Bouchard a été un éveilleur de
conscience féroce par moments, un drôle de Merlin l’enchanteur aussi, décapant.
Il aimait ouvrir nos horizons et mettre le doigt sur ce qui rapetisse nos
sociétés, ignares de leurs fractures et de leurs barbaries.
Ses livres relevaient une pensée humaniste
fondatrice du respect que nous devons à celles et ceux venus avant nous, les
ouvreurs de chemins, les fabuleux ordinaires, les batailleuses, les sans voix
au savoir immense.
Nous lui devons sans aucun doute une bonne
part de ce tardif respect que nous commençons à manifester envers les Premières
Nations.
~ Ariane
Émond, journaliste indépendante / Le Devoir, 15 mai 2021
***
Le bip de mon iPhone
Serge
Bouchard est mort. Un texto de mon fils me l’apprend ainsi. Le bip si familier
m’avertissant que je le reçois ne me prépare en rien à ce que je vais lire dans
quelques instants. Le choc est d’autant plus grand. Quatre mots, et voilà que
je lance un cri étouffé comme si on me frappait au ventre.
Je ne
connaissais pas personnellement cet anthropologue chéri des Québécois. J’ai
cependant l’impression contraire à force de le lire et de l’écouter toutes les
semaines à son émission. J’ai pu saisir là combien il était intelligent,
généreux et sage. En fait, il représente pour moi la figure idéale d’un père.
Je l’aime.
Une chose surprenante m’arrivait
dernièrement. J’envoyais un message au couple qu’il formait, lui et son
comparse, en rien laineux, quant à lui, pour animer C’est fou… Eh bien ce court texte, ils l’ont tant apprécié que
l’homme à la voix divine l’a lu en guise de salutations en ondes. Quelle sensation
pour moi, du vrai velours!
Mes mots disaient, en autres, combien nous
sommes chanceux de les avoir tous les deux pour nous faire réfléchir et
évoluer, et je les en remerciais. J’écris cela et je pleure. Continuerez-vous
la route seule, Jean-Philippe?
~ Michelle
Corbeil
Au revoir l’ours
«C’est une
nouvelle que tu ne voulais pas». C’est ce qu’a dit mon compagnon en regardant
sa montre qui venait de vibrer. Il est venu pour me prendre dans ses bras, les
yeux dans l’eau et j’ai su tout de suite que Serge Bouchard s’était éteint.
«Non! Je savais qu’il allait mourir!» m’écriais-je, la voix brisée par les
sanglots. Je n’ai vraisemblablement pas un pouvoir divin, c’est évident que
Serge allait mourir. Il en parlait lui-même. Mais je redoutais sa mort chaque
dimanche, à chaque entrevue. J’écoutais son grand respire de mammouth laineux,
comme provenant d’un immense abdomen, une cave de sagesse remplie d’histoires
et de lettres, pendant que son interlocuteur parlait. Parfois je me demandais
s’il allait recommencer à inspirer et je me disais : je dois lui dire, je dois
lui dire que je l’aime avant que son respire ne s’arrête. Je dois lui serrer la
main, le remercier. Lui dire combien il apporte d’oxygène à mes poumons, à moi
qui, parfois, respire en superficie devant ce monde qui vole et qui cache sa
beauté. Je l’appelle Serge et je parle de sa mort, certainement pas par manque
de respect, mais parce que j’ai le sentiment profond de le connaître assez bien
pour savoir qu’il comprend la valeur de l’honnêteté, de l’authenticité et du
courage. Il est de ces êtres rares qui incarnent la sagesse et
l’intellectualisme sans aucune trace de complaisance ou de prétention. Sans
masque, sans niaisage, il repérait les esprits alambiqués et les formules
creuses d’instinct et s’en amusait de sa voix grave et douce, sans mépris.
Juste comme un magicien retire le foulard qui cachait ce que l’on cherchait.
Serge mettait des mots sur mes doutes et
apaisait ma solitude. Les kilomètres parcourus, ses pertes et ses savoirs au
coin des yeux, il nous rappelait qui nous sommes, d’où nous venons et nous
présentait l’Autre comme un ami qu’on a oublié. Il y a quelque chose comme un
sens de la vérité qui me restait quand je l’écoutais. Une vérité brute, sans
détours ni contournement, qui refuse qu’on oublie et que quiconque ne soit
abandonné. Solide, solidaire et doux comme un ours.
Je n’ai jamais rencontré Serge Bouchard,
mais son existence me faisait du bien. Sans le savoir ou y prêter attention, il
s’occupait un peu de moi. Il m’invitait à contempler le plus simple des arbres
avec un oeil différent, à le voir comme un des miens. En le lisant, on réalise
combien la beauté, la poésie et l’absolu sont déjà autour de nous. Pas besoin
de chercher bien loin, il suffit de regarder.
Je ne croyais pas qu’on pouvait pleurer
autant quelqu’un qu’on a jamais croisé. Nous savions qu’il était humain, il
serait le premier à nous dire qu’il est vieux et que les vieux meurent. Mais
j’ai le coeur brisé. Quelque chose m’interdit d’admettre qu’un esprit et un
coeur aussi grands puissent s’éteindre comme ça, sans faire de bruit, un soir
de mai. Je n’ose imaginer le vide qu’il doit laisser à ceux et celles qui
étaient les plus proches de lui. Pour ma part, je l’imaginerai comme cet ours
qui retourne dans sa cave, l’oiseau-mouche sur son museau, pour hiberner
éternellement dans cette forêt infinie. Le plus grand des mystères est celui de
l’inspiration, écrivait-il. Se doutait-il au moment d’écrire ces lignes,
combien il faisait aussi partie de la réponse?
~ Lili Brunet
St-Pierre
Ours au coeur tendre
Serge
Bouchard, philosophe de la petite vie, la petite semaine, n’a fait que suivre
les traces des grands de l’Histoire, Montaigne & Cie. Tout cela à sa seule
manière avec une pincée de dérision dans un grand bol de café. Il s’attardait
souvent sur notre finitude, ce qui s’appelle la mort que l’on souhaite
lointaine et inattendue, mais qui est toujours près.
Durera-t-il longtemps dans nos mémoires et
les livres de petites histoires? Il le souhaitait sûrement, mais ne se faisait
pas d’illusion. Il disait souvent : vous savez, nous sommes éphémères de notre
vivant et éternels dans notre absence de ce monde, vite oubliés.
Cela explique probablement qu’il
s’intéressait tant aux oubliés, aux laissés-pour-compte, aux déclassés :
Premières Nations, femmes remarquables oubliées…
Il se disait un écrivain brouillon et que
son écriture impulsive était comme un taillis mal entretenu qu’il arrivait
après beaucoup de travail et quelques heureuses métaphores à rendre
fréquentable. Il n’a jamais caché le grand talent d’écriture et la complicité
inestimable de sa femme Marie-Christine Lévesque dans l’accouchement de
plusieurs de ses livres.
Sa plume et sa voix d’ours tendre vont nous
manquer.
~ Jean-Claude
Côté, Québec
https://www.ledevoir.com/opinion/idees/601583/serge-bouchard-1947-2021-un-homme-aime-et-amoureux-du-monde
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Écoutez «Une
lettre à Dieu» lue par son auteur :
Hommage à l’animateur, anthropologue
et écrivain Serge Bouchard
https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/samedi-et-rien-d-autre/episodes/532898/rattrapage-du-samedi-15-mai-2021
Une lettre à Dieu
Si je devais
écrire une lettre au Destin, elle serait rédigée sur le ton de la colère, dans
le style de l’indignation totale. Mais qui es-tu, Destin, pour ainsi frapper à
l’aveugle, pour balancer nos vies à terre, pour constamment jouer à la roulette
russe avec le sort de tout un chacun? Si je devais écrire une lettre importante
à Dieu, je lui écrirais sur le ton de mon immense colère, dans le style de tous
les reproches. Quel est ce silence, ce silence de Dieu en face des enfants qui
meurent, en face de la souffrance universelle? Nous savions que le vivant était
difficile, mais pourquoi fallait-il qu’en plus il soit aussi fragile?
En réalité, la nature comme la vie est d’une
grande beauté. Il suffit de regarder ses formes et ses couleurs, ses
perfections et son étonnante complexité pour réaliser à quel point tout cela
tient du miracle. Mais il suffit aussi d’une seconde pour réaliser combien tout
cela ne tient qu’à un fil. On dira de la vie qu’elle est trop belle pour être vraie.
Regardez ce lièvre, il est blanc, mignon et magnifique, tout à fait chez lui
dans cette neige, sous les sapinages, il fait bondir sa propre beauté dans la
beauté encore plus grande forêt sauvage. Il respire, il joue dans la poudreuse,
la lumière du soleil se faufile entre les branches, tout se tient dans ce
sous-bois, tout a un sens dans la vie ordinaire d’un lièvre parmi tant d’autres.
Mais soudain, une martre blanche surgit de nulle part, elle saute au cou du
lièvre, le mord jusqu’à ses veines. La martre tient sa proie, elle ne le
lâchera plus. Il y aura du sang rouge sur la neige, une longue agonie, des cris
de douleur, du désespoir dans les yeux de l’animal, c’en est fait de la beauté
du monde, du jeu et de la joie, voici le côté tragique de la vie, une surprise
absurde, comme si le bonheur n’avait été qu’un piège.
D’un seul coup, le temps d’un bref instant,
tout s’assombrit. La beauté fait place à son contraire, il y a un bris dans la
mécanique du monde. Le soleil devient brûlant, aveuglant et cruel, tout ce qui
était bien tourne mal, tout ce qui était joie vire à la tristesse. En ce
non-sens, le vivant est l’archétype du cadeau de Grec : recevoir le don de
vie revient à chuter dans le drame de la finitude. Celui qui naît aujourd’hui
sera demain celui qui meurt. Que ce soit par accident, de maladie ou simplement
de vieillesse, le vivant s’érode, s’étiole et s’évanouit. La grande éléphante,
qui sait tout de tout, les bons chemins, les points d’eau, les dangers, les
endroits où bien se nourrir, finira par ne plus se souvenir, par ne plus être
capable de simplement marcher. Et ce chef-d’œuvre de la nature qu’est la
matriarche rejoindra le cimetière des éléphants, dans la vallée ordinaire des
choses du passé. Le sort du vivant est-il toujours aussi cruel? Pourquoi, mon
Dieu, garder silence devant tant de malheurs? Ne devrions-nous pas hurler notre
colère à ton égard, plutôt que bêtement prier pour que tu daignes te pencher
sur les souffrances du monde? Et nous irons jusqu’à pousser ce cri : n’es-tu
pas tannée de mourir, la vie?
Pour déjouer les méchancetés du Destin, nous
n’avons que l’amour, ce fameux amour qui est une arme à deux tranchants. J’aime
penser que l’amour humain peut tout, que notre amour peut beaucoup plus que le
supposé amour divin, qui, lui, ne se manifeste jamais. Inconsolables, nous n’avons
que nous-mêmes pour rebondir, nous avons l’encyclopédie de nos amours et le
poème de nos dignités, nos histoires et l’esprit de nos traces, nous n’avons
que l’amour pour entretenir le feu de l’espérance, pour créer de la confiance
et de la paix, car il est impossible qu’une pareille beauté ne transcende pas
la bêtise de la vie. Ma lettre à Dieu serait une mise en demeure. Ordre de
comparaître au tribunal des absurdités, avec des milliers de preuves à l’appui.
La souffrance est un scandale, et toi, mon Dieu, tu devrais être condamné pour
non-assistance à personne en danger.
Serge
Bouchard (Un café avec Marie, Boréal,
p. 69/71
___
Les chemins de travers d’un mammouth
nostalgique
Josée
Blanchette / Le devoir, 3 février 2012
[...]
On est huit millions
Quant à notre
société québécoise, Serge Bouchard estime que nous n'en sommes plus une, voués
à perdre notre langue, notre culture. Comme les autochtones. Venant de lui, le
constat est cinglant : «Nous sommes huit millions de consommateurs qui
protègent un lifestyle! Tout le monde veut son beigne de Tim Hortons et son spa
maison. Ça prend un million de dollars pour prendre sa retraite pendant 30 ans [...].»
Dans notre désir constant de carburer au
plaisir, Bouchard perçoit une paresse intellectuelle et un penchant pour la
facilité qui collent mal à la réalité, au désastre écologique, à l'épuisement
des ressources, au vieillissement massif de la population, aux «politiques» à
la remorque d'une économie financière internationale sans visage : «On a
dévalorisé le travail, l'engagement, l'amour, la loyauté. La vie, c'est l'fun! Si
t'as pas de fun, t'es un raté, un looser. Pas étonnant que les jeux soient la
fonction la plus utilisée de la technologie. Internet est une si belle
invention... Dommage d'avoir mis ça entre les mains des humains.»
«Nous avions peur de devenir des numéros,
nous sommes devenus numériques. Je suis un grand-père du temps des mammouths
laineux, je suis d'une race lourde et lente, éteinte depuis longtemps. Et c'est
miracle que je puisse encore parler la même langue que vous, apercevoir vos
beaux yeux écarquillés et vos minois surpris, votre étonnement devant pareilles
révélations.
Cela a existé, un temps passé où rien ne se
passait. Nous avons cheminé quand même à travers nos propres miroirs. Dans
notre monde où l'imagerie était faible, l'imaginaire était puissant.»
– Extrait de C'était au temps des mammouths laineux,
Boréal
Article
intégral :
https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/341678/les-chemins-de-travers-d-un-mammouth-nostalgique