11 avril 2020

Fête de Pâques virtuelle

Dieu ne serait pas Dieu s’il ne sauvait pas les humains du coronavirus... à moins qu’il ne veuille délibérément les punir pour leurs péchés. 

Des leaders religieux fondamentalistes laissent entendre que la prière fera disparaître la pandémie et certains encouragent même les fidèles à se réunir en grand nombre à Pâques pour défier Satan, qui, selon eux est à l’origine du fléau.

Caricature : Serge Chapleau, La Presse 21.03.2020 

En réalité, ces leaders et prêcheurs religieux poussent les croyants vers un suicide collectif. C’est criminel!  

Si la prière marchait, on n’aurait pas besoin de composer le 911 

La prière peut certes réconforter moralement les croyants, mais respecter les mesures de protection sanitaire et éviter les rassemblements seront plus efficaces pour limiter la propagation du coronavirus. 

Dieu ne vous protège pas contre ce virus
Alexandre Sirois / La Presse 10 avril 2020

Alors qu’au Québec, les communautés chrétiennes ont innové en prenant un virage numérique, aux États-Unis, des pasteurs rejettent les mesures de distanciation sociale. L’un de ces illuminés, Tony Spell, a été arrêté pour avoir réuni des centaines de fidèles dans son église de Baton Rouge en Louisiane. Défiant, il s’est empressé de récidiver.
   Encore plus loufoque, le télévangéliste texan Kenneth Copeland (multimillionnaire, précisons-le) est pour sa part persuadé qu’il a contribué à éliminer le virus en «soufflant le vent de Dieu» dessus! Rien de moins!
   Expert de la droite religieuse américaine, André Gagné n’est pas surpris le moins du monde des réactions de certains pasteurs et de leurs fidèles. On est ici au cœur de l’héritage des courants fondamentalistes qui ont émergé à la fin du XIXe siècle «en réaction à la modernité», explique-t-il.
   Non seulement ils prennent la Bible au pied de la lettre, mais leur interprétation est parfois à géométrie variable. «On en fait une espèce de lecture pêle-mêle. On prend à droite et à gauche des passages qui citent des promesses de protection divine de victoire sur la maladie et on les applique directement à sa vie», résume l’expert.
   Généralement, on se contente de balayer les lubies de ces intégristes d’un revers de main. La situation actuelle demande une plus grande vigilance. Leur attitude n’est pas sans conséquence. Elle va à l’encontre non seulement de leurs intérêts, mais aussi de ceux de leurs concitoyens.
   La crise actuelle agit comme un révélateur. Les dérives de l’obscurantisme religieux sautent aux yeux.


Caricature : Serge Chapleau, La Presse 02.04.2020

Donc en fin de semaine, Dieu, Jésus, les apôtres et François communiqueront par vidéoconférence avec les fidèles.


Images via The Thinking Atheist  

Aucune question n’échappait à l’examen minutieux du génie Hugo.

À qui donc sommes-nous
Victor Hugo (1802-1885)

À qui donc sommes-nous? Qui nous a? qui nous mène?
Vautour fatalité, tiens-tu la race humaine?
Oh! parlez, cieux vermeils,
L'âme sans fond tient-elle aux étoiles sans nombre?
Chaque rayon d'en haut est-il un fil de l'ombre
Liant l'homme aux soleils?

Est-ce qu'en nos esprits, que l'ombre a pour repaires,
Nous allons voir rentrer les songes de nos pères?
Destin, lugubre assaut!
Ô vivants, serions-nous l'objet d'une dispute?
L'un veut-il notre gloire, et l'autre notre chute?
Combien sont-ils là-haut?

Jadis, au fond du ciel, aux yeux du mage sombre,
Deux joueurs effrayants apparaissaient dans l'ombre.
Qui craindre? qui prier?
Les Manès frissonnants, les pâles Zoroastres
Voyaient deux grandes mains qui déplaçaient les astres
Sur le noir échiquier.

Songe horrible! le bien, le mal, de cette voûte
Pendent-ils sur nos fronts? Dieu, tire-moi du doute!
Ô sphinx, dis-moi le mot!
Cet affreux rêve pèse à nos yeux qui sommeillent,
Noirs vivants! heureux ceux qui tout à coup s'éveillent
Et meurent en sursaut!

Recueil : Les contemplations (1856)

6 avril 2020

Avons-nous le droit de savoir?

«L’obligation de subir nous donne le droit de savoir.»
~ Jean Rostand, biologiste et philosophe

Que signifie «aplatir la courbe» de propagation du coronavirus dont ne cesse de parler le Dr Horacio Arruda?
   Toutes les réponses aux questions que l’on se pose à ce sujet et plus; en 20 minutes et compréhensible pour les nuls comme moi. Avec en bonus un aperçu de ce que la crise climatique pourrait nous réserver en matière d’attaques virales :  
Coronavirus interview exclusive : Un chercheur du CNRS décrypte l’épidémie pour vous. Invité : François Renaud, chercheur du CNRS au laboratoire de maladies infectieuses.

Rostand disait aussi :
On tue un homme, on est un assassin  
On tue des milliers d'hommes, on est un conquérant  
On les tue tous, on est Dieu

Ndlr : ou un méchant virus...  

Les humains ont tendance à se croire invincibles et reconnaissent difficilement l’éventualité de leur propre déchéance ou mort, même en temps de pandémie galopante. Tout le monde espère que les choses reprendront comme avant, une fois la «courbe aplatie».
   Le mode de vie terrestre actuel est basé sur un système de croyances qui soutient que l’être humain doit essayer de rester sur terre dans son corps à tout prix (à ses propres dépens et ceux des autres); que le succès consiste à accumuler le plus de «trucs» possible; qu’il faut tout faire pour se sentir heureux (avoir du plaisir) en tout temps – une quête sans fin d’expériences et de distractions, certaines bonnes, d’autres mauvaises. Notre monde établi sur la satisfaction immédiate a généré une consommation effrénée bien planifiée par les promoteurs de l’économie de marché.
   Le confinement offre à chacun la possibilité de cesser de «faire, faire, faire» et de simplement «être». Ne rien faire permet de réfléchir à toutes les absurdités que l’on considère comme acceptables, importantes et nécessaires dans notre monde hyper matérialiste. Pour plusieurs, l’expansion de la pandémie représente un retard gênant au retour à la normale qu’ils souhaitent désespérément. Ils ne réalisent pas que la vie ne sera jamais plus la même. Peut-être qu’une forme d’évolution de conscience émergera. Sommes-nous en train de découvrir la différence entre l’essentiel et le superficiel (l’inutile)?
   Il est nécessaire de stopper, du moins temporairement, cette quête du «toujours plus» qui dans la tête de plusieurs signifie encore être supérieurs et donne le droit de polluer et de nuire à la vie et à la santé de la planète. En finir avec cette tendance et nous occuper sérieusement de la qualité de l’eau, de l’air et de la nourriture (qui en ce moment nous empoisonnent), devraient nous pousser à agir. Si ces questions sont désormais acceptées par certaines grandes entreprises c’est simplement parce qu’elles augmentent leur bénéfices (le faux vert, ou new green deal, est propulsé par la même cupidité entrepreneuriale). Le vieux système «tout ce qui est à toi est à moi et tout ce qui est à moi, je le garde» ne peut plus continuer. Si les vieux concepts et les vieilles croyances subsistent, les humains trouveront d’autres moyens de se détruire mutuellement et de détruire la planète pour le profit et le gain.

Malheureusement, certains spécimens humains restent foncièrement égoïstes, déraisonnables et inaptes au partage, à l’altruisme. On l’a vu avec des commandes de masques médicaux bloqués à la frontière canadienne ou carrément "volés" dans des ports – le transporteur ne respecte pas son contrat et vend au plus offrant.
   Et puis, l’histoire suivante  inquiéte car elle augure d’éventuels dérapages haineux dus à la frustration :

Agression à Sherbrooke: l’agent de sécurité toujours dans un état critique
L’agent de sécurité fauché par un client frustré par les mesures de distanciation samedi à Sherbrooke luttait toujours pour sa vie lundi matin. Son agresseur, le chauffard Nacime Kouddar, doit comparaître à nouveau en après-midi pour faire face à trois chefs d’accusation au palais de justice de Sherbrooke. L’accusé de 25 ans a déjà brièvement comparu dimanche pour des accusations d’agression armée avec un véhicule, de voies de faits graves et de délit de fuite.
   L’inexplicable agression s’est produite samedi à 17 h dans le stationnement du Walmart des Galeries Quatre-Saisons à Sherbrooke. L’accusé voulait faire ses courses avec sa conjointe, alors que le règlement ne permet qu’un client par véhicule. L’agent de sécurité Philippe Jean s’est donc interposé pour faire respecter la mesure et a demandé aux clients de partir.
   «Le client frustré a directement foncé avec son véhicule sur l’employé le traînant même sur le capot sur plusieurs mètres. Le conducteur a effectué une manœuvre pour faire tomber l’homme qui a subi de très graves blessures à la tête», a indiqué le Service de police de Sherbrooke dans un communiqué. [...]


~~~
«La pandémie nous fait réaliser qu’on est «en train de toucher à des limites qu’on ne doit pas dépasser», illustre le militant écologiste [Dominic Champagne]. ... La littérature climatique nous dit qu’il y a dans le pergélisol actuellement des quantités importantes de bactéries, de virus, qui sont gelés là, qui n’ont jamais cohabité avec l’humanité et qui représentent en quelque sorte une bombe à retardement avec le réchauffement de la planète. Donc, il y a des menaces, réelles, qu’on vit dans notre chair. ... Il faudrait que la crise dure assez longtemps pour avoir des conséquences profondes pour nous obliger à des changements de comportements pour le mieux, pour une vie plus saine. Devant la nature, on se retrouve bien humble devant la multiplication des sécheresses, des inondations, des cataclysmes, et là on a déjà commencé à toucher à cette humilité-là avec ce virus invisible. ... Depuis déjà quelques semaines, certains se réjouissent en tout cas de voir l’environnement s’assainir, du fait du confinement de la population et de la fermeture des entreprises... Ce qu’on vit actuellement n’est pas de l’ordre de la décision. La nature nous impose des changements de comportements et une prise de conscience. Souhaitons que cette expérience nous permette de prendre des décisions qui sont à la hauteur des défis auxquels nous faisons face.»


AVONS-NOUS LE DROIT DE SAVOIR? 

La Chine nous a-t-elle induits en erreur?
Mylène Crête à Québec
Le Devoir / 4 avril 2020

Des sources au sein du renseignement américain ont remis en doute mercredi les statistiques du gouvernement chinois sur l’ampleur de l’épidémie de coronavirus, selon l’agence Bloomberg. Quelques jours auparavant, l’urgentiste français Patrick Pelloux dressait le même constat sur les ondes de Radio-Canada. Or, depuis janvier, politiciens et experts de la santé publique s’appuient en partie sur l’expérience chinoise pour réagir à la pandémie. Comment se fier à ces premières données colligées par un gouvernement autoritaire? «On pense que les Chinois nous ont menti sur les chiffres, en fait, a lâché M. Pelloux mardi au micro de Patrick Masbourian. On pense que sur la gravité, ils nous ont menti.»


State of the ark (cover); Lee Durrell, Gaia Books Limited, 1986

Le pari et les périls de la transparence
Daniel Thibeault
Radio-Canada Info / 3 avril 2020

La question a été posée à Justin Trudeau de différentes façons une bonne demi-douzaine de fois lors du point de presse de jeudi. Quand le gouvernement fédéral va-t-il rendre publics les scénarios de propagation de la COVID-19?
[...]
   «La population en général n’a pas les outils pour être capable de bien interpréter ces données scientifiques», explique Simon Lapierre, professeur à la faculté des sciences sociales de l’Université d'Ottawa. «C’est un équilibre à trouver : [...] fournir suffisamment d'information [...] pour que les gens puissent se faire une tête et qu’ils aient l’impression qu’on ne leur ment pas, qu’on leur donne l’heure juste.»
   Justin Trudeau doit donc trouver comment entretenir la transparence sans créer la panique, et éviter surtout d’être accusé de cacher la réalité aux Canadiens. En donner assez pour qu’ils comprennent; en donner assez surtout pour éviter les surprises si les choses devaient empirer.
   La seule donnée mise de l’avant par le fédéral jusqu’ici, c’est la possibilité que de 30 à 70 % des Canadiens soient infectés. [...]
   L’autre élément qui vient peut-être alimenter le peu d'empressement que semble avoir le fédéral, c’est la docilité de la population. «Les Canadiens respectent assez bien les règles», soulignait une personne impliquée dans la réflexion, qui ajoutait du même souffle que le gouvernement avait toujours l’intention de dévoiler ses projections, «correctement». [...]
   Mais cette docilité pourrait être mise à rude épreuve d’ici quelques jours, alors que les journées rallongent et que le soleil gagne en vigueur. Après plus de deux semaines d’isolement, l’idée d’un grand bol d’air frais pourrait bien l’emporter sur celle de respecter les consignes de la santé publique.
   Un scénario catastrophe, avec lequel arrive rapidement le risque d’une deuxième voire même d’une troisième vague et où les restrictions que nous apprivoisons à peine deviennent la norme pour plusieurs mois.
   De lourdes conséquences que les gouvernements souhaitent éviter à tout prix. Peut-être que dans ce contexte, se faire expliquer un scénario où des milliers risquent de mourir devient le traitement-choc qui permettra de traverser la crise en limitant les dégâts.


L’insoutenable inutilité de l’être
Josée Blanchette
Le Devoir / 3 avril 2020

Serions-nous, avec cette crise, en train de réinventer la définition même de l’utilité ? De soupeser le salaire d’un joueur de football sur la balance désinfectée d’une caissière d’épicerie ? De revoir les services «essentiels» (relatifs au fait d’être, essentialis en latin). L’être fait-il un retour après des décennies d’avoir? Les dimanches nous seront-ils rendus comme autant de doux carêmes?
[...]

JOBLOG
La loterie de la vie
J’ai conversé avec l’éthicienne clinique Delphine Roigt, qui a planché sur les protocoles éthiques qui seront appliqués dans les hôpitaux advenant une pénurie de respirateurs et une saturation aux soins intensifs. «Oui, ce sera attribué à qui a le plus de chances de s’en sortir. Ce n’est pas une question d’âge. Entre un MPOC (maladie pulmonaire obstructive chronique) diabétique de 60 ans et un de 80 en pleine forme, on choisira le second. Dans un contexte de pénurie des ressources, ce sont les conditions cliniques qui priment.» Et advenant un match à égalité? «Ce sera pile ou face avec un algorithme. Pour que le personnel médical n’ait pas l’odieux de prendre une décision et de devoir vivre avec ça.» L’intelligence artificielle fera le sale boulot. Mais au-delà de ces scénarios déchirants, Delphine Roight souligne combien notre société n’est pas préparée à la mort, à sa planification, au deuil. «80 % des cas d’acharnement thérapeutique ne viennent pas des médecins, mais des familles. Les gens ne réalisent pas la violence derrière une réanimation. Et seulement 10 % s’en sortent sans séquelles. En fait, les gens s’accrochent à leurs proches parce qu’ils ont peur d’être abandonnés.»

Commentaire de Pierre Samuel (internaute) : Je lisais récemment le magnifique essai, Pièces d'identité, édition Leméac, 2017, de l'émérite journaliste-fondateur de l'Actualité, Jean Paré, d'une érudition époustouflante, abordant tous les aspects de la vie et de la mort. Concernant celle-ci notamment (p. 342) : «La mort est-elle absurde? Seulement parce que nous avons inventé l'éternité comme un possible. Elle n'est pas plus absurde que la feuille qui tombe, la dérive des continents, la vitesse de la lumière.»


À quoi ça sert, un foutu microbe?
Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur
La Presse / 4 avril 2020

[...] Forts de toutes ces informations, revenons maintenant à notre question. À quoi ça sert, un foutu virus? Il sert à occuper simplement la place qui lui revient dans la biosphère sans se préoccuper de l’utilitarisme humain. Les virus sont peut-être aussi là pour enseigner l’humilité à ce bipède qui s’attribue le droit de vie et de mort sur le reste de la création. De temps en temps, ils nous servent un avertissement pour nous rappeler que ce n’est pas bien de se prendre pour le nombril du monde. Surtout depuis que les microbiologistes nous ont appris que le nombril humain était une sorte de forêt vierge qui pouvait abriter jusqu’à 2300 espèces de microbes différents.
   J’espère de tout cœur que cette pandémie marquera au moins le début d’une remise en question sur notre place dans la création. Sans enlever la douleur aux victimes, ce serait au moins une façon de transformer tous ces drames familiaux, larmes et vagues à l’âme laissés par le virus sur son sillage en un élan de changement positif. Autrement dit, j’espère que cette menace nous poussera vers une relation plus respectueuse et durable avec la biosphère. Autrement, si nous pensons que cette turbulence n’a aucun lien avec la crise écologique et environnementale engendrée par ce que certains appellent notre capitalocentrisme, c’est que nous n’avons pas entièrement compris ce triste message.


Coronavarice
François Audet
Directeur, Institut d’études internationales de Montréal, UQAM
La Presse / 1er avril 2020

Alors que l’on commence à peine à saisir l’ampleur de l’épidémie, mais surtout, des transformations profondes qui nous attendent au lendemain d’une éventuelle victoire, nous sommes forcés de constater que nous n’avons pas encore bien compris l’origine de cette épidémie.
   Au-delà de l’épidémiologie et des enjeux de santé publique à la source de ce nouveau virus, cette épidémie est essentiellement le fruit de notre aveuglement volontaire à toutes les conséquences de notre surconsommation et de notre incapacité à faire des compromis dans nos modes de vie. Parce qu’investir dans l’inutile finit par coûter cher. En somme, c’est le prix que nous payons pour cette mondialisation asymétrique, inconsciente et effrénée.
   Sérieusement, pendant combien de temps pensions-nous vraiment que nous aurions pu maintenir ce rythme? Quand on est rendu à faire la queue au sommet de l’Everest comme chez Ikea un jeudi, à construire des hôtels et des glissades d’eau sur les dernières plages vierges et les sites protégés de la planète, à couper les dernières forêts pour le «profit». Sérieusement? [...] 
   Là, vous me dites, quel est le lien? La corrélation est pourtant simple. Au lieu de penser à qui nous sommes, nous agissons pour ce que nous voulons. «Everything now», comme le chantent si bien mes amis d’Arcade Fire. Alors que nos ressources et notre génie auraient dû être investis dans la recherche, dans la santé, dans l’éducation, dans la coopération et l’aide internationale ainsi que dans la prévention, on a préféré le plastique cheap, le kérosène des avions et le clientélisme.

Quelles sont les solutions?
Il en existe plusieurs. Elles seront douloureuses et passent toutes par le même chemin : modifier complètement notre mode de vie, notre mode de consommation, nos voyages, et nos investissements sociaux.
   Le salut passera par notre système d’éducation qui doit enseigner la pensée critique. [...]


Quoiqu’il arrive dans les jours qui viennent, profitez-en donc pour faire tous les roupillons (cat nap) que vous ne vous êtes jamais permis par crainte de passer pour paresseux ou paresseuse. C’est jouissif, quelle que soit l'heure du jour! 


2 avril 2020

Pas à pas vers l’inconnu...

«L'amour demande un peu d'avenir, et il n'y avait plus pour nous que des instants.» ~ Albert Camus (La peste, 1947)

Pour l’avenir

En plantant des arbres au début du printemps,
nous offrons aux oiseaux un lieu pour chanter
dans le futur.
Comment le savons-nous?
Ils chantent ici maintenant.
Il n'y a aucune autre façon
de s’assurer de leurs chants.

© Poèmes de Wendell Berry

Photo : pigeons ramiers (photographe inconnu)

«S’ils se savaient plus éphémères, peut-être que les gens s’arrêteraient pour regarder pousser les pierres tombales dans les cimetières.»
~ Josée Blanchette, Le Devoir 24 juillet 2015  

Essayons de rester dans le présent et de relativiser un peu.  

Un texte inspirant cueilli  sur le site de Maria Popova*.

Avancer dans un univers incertain 


Nous fabriquons des choses et les semons dans le monde, sans vraiment savoir – souvent sans savoir du tout – qui elles atteindront et comment elles s'épanouiront dans d'autres cœurs, comment leur signification se déploiera dans des contextes que nous n'avons jamais imaginés.

Aujourd'hui, je vous propose quelque chose d'un peu différent de l'habituel, ou plutôt d’accessoire, en ces temps inhabituels : il y a quelques jours, j'ai reçu une note émouvante d'une femme qui avait lu Figuring et revisité la dernière page – cela l'aidait, disait-elle, à vivre la terreur et la confusion de ces temps incertains. Je me suis dit que j'allais partager cette page – qui vient après 544 autres, retraçant des siècles d'amours et de pertes humaines, d'épreuves et de triomphes, qui nous ont donné certains des couronnements de notre civilisation – au cas où cela aiderait quelqu'un d'autre :

    Pendant ce temps, quelque part dans le monde, quelqu'un fait l'amour et un autre un poème. Ailleurs dans l'univers, une étoile, dont la masse est plusieurs fois celle de notre soleil de troisième ordre, vit ses derniers instants dans une folle vrille avant de s'effondrer dans un trou noir, son expiration faisant plier l'espace-temps lui-même en un puits de néant qui peut avaler chaque atome qui nous a touchés et chaque donnée que nous avons produite, chaque poème, chaque statue et chaque symphonie que nous avons connus - un spectacle entropique insensible aux questions de blâme et de miséricorde, dépourvu de raison.
    Dans quatre milliards d'années, notre propre étoile suivra son destin, s'effondrant en une naine blanche. Après tout, nous n'existons que par hasard. Le Voyager naviguera encore dans l'espace interstellaire sans rivage, sur les ailes des «brises célestes» que Kepler avait jadis imaginées, portant Beethoven sur un disque d'or fabriqué par une civilisation symphonique qui, il y a longtemps, faisait l'amour, la guerre et les mathématiques sur un lointain point bleu.
    Mais jusqu'à ce que ce jour arrive, rien de ce qui a été créé ne nous quitte jamais complètement. Les graines sont plantées et fleurissent des générations, des siècles, des civilisations plus tard, en migrant à travers les coteries, les pays et les continents. Pendant ce temps, les gens vivent et meurent - dans la paix alors que la guerre fait rage, dans la pauvreté et le discrédit alors que la gloire latente attend, avec beaucoup de choses qui ne se rencontrent jamais plus, dans l'amour naufragé.
    Je vais mourir.
    Vous allez mourir.
    Les atomes qui se sont blottis pour un clignement cosmique autour de l'ombre d'un moi retourneront aux mers qui nous ont faits.
    Ce qui survivra de nous, ce sont des graines et des poussières d'étoiles sans rivage.»

* Maria Popova est autrice, critique culturelle et blogueuse

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Version originale

Figuring Forward in an Uncertain Universe

We make things and seed them into the world, never fully knowing – often never knowing at all – whom they will reach and how they will blossom in other hearts, how their meaning will unfold in contexts we never imagined.

Today I offer something a little apart from the usual, or sidelong rather, amid these unusual times: A couple of days ago, I received a moving note from a woman who had read Figuring and found herself revisiting the final page – it was helping her, she said, live through the terror and confusion of these uncertain times. I figured I’d share that page – which comes after 544 others, tracing centuries of human loves and losses, trials and triumphs, that gave us some of the crowning achievements of our civilization – in case it helps anyone else:

    Meanwhile, someplace in the world, somebody is making love and another a poem. Elsewhere in the universe, a star manyfold the mass of our third-rate sun is living out its final moments in a wild spin before collapsing into a black hole, its exhale bending spacetime itself into a well of nothingness that can swallow every atom that ever touched us and every datum we ever produced, every poem and statue and symphony we’ve ever known – an entropic spectacle insentient to questions of blame and mercy, devoid of why.
    In four billion years, our own star will follow its fate, collapsing into a white dwarf. We exist only by chance, after all. The Voyager will still be sailing into the interstellar shorelessness on the wings of the “heavenly breezes” Kepler had once imagined, carrying Beethoven on a golden disc crafted by a symphonic civilization that long ago made love and war and mathematics on a distant blue dot.
    But until that day comes, nothing once created ever fully leaves us. Seeds are planted and come abloom generations, centuries, civilizations later, migrating across coteries and countries and continents. Meanwhile, people live and people die – in peace as war rages on, in poverty and disrepute as latent fame awaits, with much that never meets its more, in shipwrecked love.
    I will die.
    You will die.
    The atoms that huddled for a cosmic blink around the shadow of a self will return to the seas that made us.
    What will survive of us are shoreless seeds and stardust.

4 mars 2020

Après le pétrole? Le lithium.

«Admirons la sagesse de ceux qui rêvent d’habiter la lune après avoir rendu la terre inhabitable.» ~ Lanza del Vasto

«Quand la nature aura passé, l’homme la suivra.» ~ Roger Heim

La boulimie minière, nous voilà à l'ère métallique!


Une compagnie minière de lithium veut vider deux lacs et faire don des poissons

Même si la mine permettra de fabriquer des batteries pour les véhicules électriques, elle aura aussi des effets néfastes sur l'environnement.

Thomas Gerbet
ICI Radio-Canada Info / 4 mars 2020

Deux lacs asséchés, des cours d'eau rayés de la carte et un millier d'hectares de milieux humides indirectement affectés. Ce sont quelques unes des conséquences environnementales du projet Rose Lithium Tantale, dans le Nord-du-Québec.

Pour faire accepter ce projet de mine à ciel ouvert, l'entreprise Corporation Lithium Éléments Critiques (CLEC) propose à des communautés autochtones de leur offrir le poisson des lacs qu'elle compte assécher.

Mais sur son site web, la compagnie met surtout en avant l'utilisation du lithium pour la fabrication des batteries de véhicules électriques.

L'exploitation des réserves de lithium du Québec est au cœur de la stratégie d'électrification et de lutte contre les changements climatiques que doit bientôt présenter le gouvernement de François Legault.

Le mois dernier, le premier ministre a signé une entente avec les Cris, baptisée «Grande Alliance», lors de laquelle il vantait l'exploitation de «métaux stratégiques» comme le lithium.

Le promoteur prévoit 10 jours pour pêcher les poissons du premier lac. On y retrouve du meunier noir, du mulet perlé, de l'omble de fontaine et de la lotte. Les poissons seront captés grâce à une technique de pêche électrique qui les immobilise un instant à la surface. Les poissons du deuxième lac, des grands brochets et des meuniers noirs, ne seront quant à eux pas pêchés en raison de leur faible abondance, selon l'étude.

«Le projet entraînera la perte de 173,55 hectares de milieux humides, dont quatre milieux humides à valeur écologique élevée», peut-on lire dans l'étude d'impact. Au total, 1158 hectares de tourbières et autres marécages seront indirectement affectés.

Le promoteur reconnaît dans l'étude d'impact que la valeur de l'écosystème est «grande» et que l'effet résiduel sera «fort» et «important».

Les milieux humides comme les tourbières sont extrêmement utiles pour capter et séquestrer le carbone, ce qui contribue à réduire de façon naturelle la présence des gaz à effet de serre dans l'atmosphère.

De 2014 à 2018, les dépenses minières pour le lithium ont été multipliées par neuf. En plus de Rose Lithium, quatre projets de mines de lithium sont en préparation au Québec, en plus d'une mine déjà en place.

Selon le registre des lobbyistes, Rose Lithium sollicite, elle aussi, un soutien financier du gouvernement du Québec. L'entreprise a toutefois un premier actionnaire solide, puisqu'il s'agit de la multinationale américaine de la finance JPMorgan. 

Article intégral :

Vivre de peu

Joseph Delteil 1894-1978

La civilisation moderne, voilà l’ennemi. C’est l’ère de la caricature, le triomphe de l’artifice. Une tentative pour remplacer l’homme en chair et en os par l’homme robot. Tout est falsifié, pollué, truqué, toute la nature dénaturée. Voyez ces paysages métallurgiques, l’atmosphère des villes corrompue (les poumons couleur Louvres), les airs et leurs oiseaux empestés d’insecticides, les poissons empoisonnés jusqu’au fond des océans par les déchets nucléaires, partout la levée de substances cancérigènes, la vitesse hallucinante, le tintamarre infernal, le grand affolement des nerfs, des cœurs, des âmes, à la chaîne vous dis-je… Telle est la vie industrielle, la vie atomique. Le grand crime de l’homme moderne! Oui, ceci n’est qu’un cri : Au feu! Au fou! À l’assassin!

Quant à l’alimentation... Le pain, le vrai pain est mort. Vous savez comment on dégerme, énerve, décervelle le brave blé (après quoi il reste il est vrai l’amidon, sans doute pour les lavandières du Portugal). Comment on sophistique toutes choses, à force de bromures, de carbonates de magnésie, de persulfates d’ammonium, etc. Vous consommez le lait conservé à l’aldéhyde formique, les épinards verdis au sulfate de cuivre, le jambon au borax, le vin fuschiné, etc. C’est l’alimentation chimique.

Ils appellent ça le progrès. Mais entre l’hippopotame dans son marigot, le lézard au soleil et l’Homme au fond de sa mine, où est le progrès?

Il s’agit de faire front, de retrouver terre, de redevenir sauvages, vierges de sens et d’esprit comme au premier matin...

Source :
Cent poèmes pour l’écologie
Choisis par René Maltête
Le cherche midi éditeur; 1991

1 mars 2020

Entrez, mais en pantoufles

Cette murale de Banksy, No Trespassing (défense de passer), met en scène un Amérindien assis par terre, qui se lamente de l'intrusion de l'homme blanc et des ennuis qu'il a apportés avec lui. [Apparue sur un mur du Mission District de San Francisco en 2010, elle fut rapidement entachée par d'autres graffitis et est désormais entièrement recouverte de peinture.]


Que pouvons-nous espérer des rencontres entre le gouvernement fédéral et la communauté Wetʼsuwetʼen? Ce n’est pas un litige qu’on peut résoudre en trois jours... Certains reprochent aux chefs de ne pas s’entendre entre eux. Les provinces ne s’entendent pas non plus sur l’exploitation des énergies fossiles à ce que je sache! S’il y a une question qui soulève l’antagonisme c’est bien celle-là.
   L’analyste politique Luc Lavoie devrait être poursuivi pour incitation à la violence; être son boss, je lui aurais montré la porte :  
«Il [Luc Lavoie] a suggéré lundi sur les ondes du 98,5 d’opter pour «un coup de [pistolet] .45 entre les yeux» des manifestants autochtones qui bloquent les chemins de fer. «Un coup de .45 entre les deux yeux, tu réveilles, mon homme. Ou tu t’endors pour longtemps», a-t-il lancé à son collègue Bernard Drainville.» (Le Devoir, 21 février 2020)

La Presse canadienne / 1er mars 2020 – Aux dernières nouvelles, selon le chef Woos, un des chefs héréditaires Wet’suwet’en, l’entente représente un jalon important pour son peuple et toutes les parties impliquées.
   «Au cours des trois derniers jours, nous avons discuté de certains sujets qui nous préoccupent tous», a-t-il indiqué aux journalistes.
   Il a toutefois rappelé que le groupe demeurait fortement opposé au passage du gazoduc sur son territoire ancestral.
   Nous continuerons de rechercher le dialogue avec la Colombie-Britannique, le promoteur et la GRC à l’extérieur du territoire. Ce n’est pas encore terminé. Il y a encore beaucoup de travail à faire.
   Le promoteur du projet de gazoduc, Coastal GasLink, n’a pas perdu de temps pour annoncer la reprise des travaux dans le secteur de la rivière Morice dès lundi.

Photo : Rivière Morice, B.C. 

«Coastal GasLink reconnaît les discussions survenues au cours des derniers jours et le fait qu’un progrès important avait été accompli pour aborder les préoccupations des chefs héréditaires Wet’suwet’en», a déclaré le président de l’entreprise, David Pfeiffer dans un communiqué publié dimanche.

Territoire traditionnel Wet’suwet’en

Une entente de principe conclue entre ministres et chefs Wet’suwet’en
Article intégral :

«La bêtise ne dépasse jamais les bornes, où qu’elle pose le pied, là est son territoire.» ~ Stanislaw Jerzy Lec

Le litige est en droite ligne avec la sale histoire de Keystone XL. Un nom différent, Coastal GasLink, mais le même propriétaire : TC Energy (TransCanada). But : acheminer le gaz albertain à Kitimat B.C. (au lieu d’au Texas), pour ensuite l’envoyer en Asie.

Évitons un deuxième Standing Rock... Les opposants avaient lutté, en vain, contre le Dakota Access Pipeline, aujourd’hui opérationnel. La fin de l’occupation avait été brutale; les forces armées utilisaient des gaz lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des grenades, formaient des barrages de blindés. En novembre 2016, les altercations entre policiers, soldats et manifestants firent de nombreux blessés. On a rapporté la présence d’agents d’infiltration et les arrestations furent nombreuses. Bref c’était vilain.

Standing Rock 

La phase IV du projet Keystone XL, qui était au cœur du litige, fut autorisée par l'administration Trump en mars 2017. Il s’agit d’un shortcut pour transporter les hydrocarbures synthétiques et le bitume dilué canadiens de Hardisty (Nord-est de l'Alberta, Canada) jusqu'à Steele City (Nebraska, États-Unis), lieu à partir duquel les infrastructures existantes (phases II et III) permettent leur acheminement jusqu'aux raffineries du golfe du Mexique. Sa capacité de transport prévue était de 830 000 barils par jour (132 000 m3/j).
   Plusieurs groupes de militants ont consacré fonds et efforts pour contester et amener la compagnie devant les tribunaux.  Des éleveurs et des agriculteurs dont les terres étaient sur la route de l’oléoduc Keystone XL s’étaient associés aux contestations. La mobilisation avait créé un mouvement mondial de solidarité afin de promouvoir le respect des droits des minorités trop souvent persécutées, discriminées et censurées. Encore une fois en vain.
   Les communautés autochtones craignaient des fuites de pétrole, une possible pollution de l'eau et assimilaient la construction de l'infrastructure à une violation des traités historiques passés entre les nations amérindiennes et le gouvernement. En cas de fuite, les tuyaux souterrains de Keystone XL menaceraient l’aquifère Ogallala, une immense nappe phréatique de faible profondeur située sous les grandes plaines des États-Unis, du Dakota du Sud jusqu’au Texas. Elle fournit l’eau potable de 85 % des habitants du Nebraska et permet l’agriculture d’irrigation sur ces terres poussiéreuses.
   Lorsqu'en novembre 2014 la Chambre des représentants avait voté en faveur de l'oléoduc, Cyril Scott, le chef de la réserve indienne de Rosebud, où vivent nombre de Brûlés, avait déclaré : «Nous sommes une nation souveraine mais nous ne sommes pas traités comme tels. Nous allons fermer les frontières de la réserve à Keystone XL. Autoriser Keystone XL est un acte de guerre contre notre peuple.»

Standing Rock 

Même si le pétrole coule à flot dans le pipeline depuis 2017, les Sioux de Standing Rock n’ont pas lâché et réclamaient à nouveau, en novembre 2019, sa fermeture sur leur territoire.
   “To some, this may be just another pipeline in just another place. But to us, it’s not just a pipeline, it’s a threat. And it’s not just a place, it’s our home. The only one we have. Every day the pipeline represents a threat to our way of life and an insult to our culture and traditions that have withstood so much. We are still here. We are not giving up this fight.” 
~ Mike Faith, chairman of the Standing Rock Sioux Tribe 

En 2020, le pétrole brut albertain est enclavé. Les prévisions de croissance ont été réduites de moitié. Certains groupes de l'Ouest canadien anvisagent une séparation - un Wexit. Des entreprises emblématiques ont changé de nom ou ont déménagé leurs sièges sociaux; Trans Mountain a vendu l'extension de son pipeline au gouvernement Trudeau - Les PDG de la compagnie rient encore de nous avoir si bien roulés! 

Le fédéral achètera-t-il Coastal GasLink?!  

Et quid du rejeton GNL Québec?

Projet GNL Québec: une industrie dépendante des fonds publics

Colin Pratte et Bertrand Schepper
Respectivement chercheur associé et chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques

La Presse, 26 février 2020

En étudiant les cadres financiers des compétiteurs de l’éventuelle usine de l’entreprise Énergie Saguenay (GNL Québec), on réalise que ce projet s’inscrit au sein d’une industrie fortement dépendante de fonds publics. Ainsi, pour voir le jour, Énergie Saguenay devra obtenir au même titre que ses concurrents un important soutien du Trésor public.

À titre d’exemple, nous pouvons citer le terminal Sabine Pass, installé dans le golfe du Mexique, qui a bénéficié de 1,69 milliard de dollars américains sous forme de congé de taxe et de subventions. Pour chacun des 225 emplois créés, l’État aurait ainsi payé 7,5 millions de dollars américains, ou se serait passé de l’équivalent en revenus. Ouvert en 2016, ce premier projet d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL) de l’histoire des États-Unis a exporté 40 % de son produit vers le marché asiatique, soit au Japon, en Corée du Sud et en Chine.
   Dans l’Ouest canadien, le portrait est le même. Le projet LNG Canada, dans lequel l’entreprise d’État PetroChina a investi, a bénéficié en 2018 d’un cadeau fiscal évalué à au moins 5,35 milliards de dollars de la part du gouvernement de la Colombie-Britannique. LNG Canada ne sera pas imposée sur ses revenus. En plus de cela, la taxe provinciale de vente sera annulée lors de la phase de la construction, sans compter la diminution de sa taxe carbone.
   C’est donc dire qu’Énergie Saguenay, afin d’exporter son gaz, serait en compétition directe avec ces terminaux fortement subventionnés et géographiquement mieux situés.
Les 56 projets de terminaux actuellement prévus en Amérique du Nord seront en concurrence pour alimenter le marché asiatique. L’agence Bloomberg prévoit que cette région sera responsable de 86 % de la croissance de la demande de gaz naturel liquéfié pour la période 2017-2030.
   Bref, tout indique qu’en plus des 550 mégawatts d’hydroélectricité qu’elle recevra au tarif diminué, Énergie Saguenay devra obtenir des fonds publics équivalents à ceux dont bénéficient ses compétiteurs directs. Des centaines de millions de dollars de deniers de l’État devront lui être accordés pour que ce projet dont les capitaux transitent par des sociétés établies dans des paradis fiscaux voie le jour.

Un frein à la transition énergétique

D’un point de vue écologique, la question est la suivante : à l’heure où une transition énergétique est requise pour freiner l’emballement climatique, est-ce pour ce projet d’exportation de gaz naturel non traditionnel, issu à 85 % de la fracturation, que l’argent des contribuables doit servir et que tant d’hydroélectricité doit être vendue au rabais?
   Le premier ministre reprend le discours de l’industrie lorsqu’il soutient que le GNL doit être considéré comme une énergie de transition.
   Financer ce projet dont la durée de vie prévue est de plusieurs décennies ne fera que prolonger notre dépendance aux énergies fossiles et ralentir leur remplacement par des énergies renouvelables.
   Dans tous les cas, une subvention à Énergie Saguenay ne garantit pas la réussite économique de ce projet qui a déjà de nombreux compétiteurs largement subventionnés. Un tel soutien nous assure toutefois que la transition écologique juste dans laquelle le Québec doit s’engager sera freinée.