7 juin 2011

Nuire ou ne pas nuire, big question

«Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse» ou «Fais aux autres ce que tu veux qu’on te fasse». 

La deuxième option a fait dire à George Bernard Shaw, avec raison :
«Ne fais pas aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent. Leurs goûts peuvent être différents.»

Parfois je me dis que tous nos efforts, individuellement et collectivement, ne sont motivés que par la crainte qu’on nous nuise, plutôt que par la crainte de nuire aux autres. On n’a qu’à penser à «l’effort de guerre»…

Archives de l'Office National du Film du Canada

Certains messages de ce blog semblent parfois porter la bannière «donneur de leçons». En réalité je vulgarise ce que j’ai le plus besoin de développer moi-même, encore, encore et encore. A lifetime work in progress…

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Ne pas nuire à autrui
Pema Chödrön

Apprendre à ne pas nuire à soi ni aux autres est un enseignement bouddhiste primordial. La non-agression possède le pouvoir de guérir. Le fondement de la société éveillée est cette capacité à ne pas nuire ni à soi-même ni à autrui. C’est ainsi qu’on peut avoir un monde sain. Ça commence avec des citoyens sains, c’est-à-dire nous. L’agression la plus basique envers soi-même, le dommage le plus fondamental qu’on puisse se faire à soi-même, c’est de rester ignorant parce qu’on ne trouve pas le courage ni le respect nécessaire pour se regarder avec honnêteté et douceur.

Pour ne pas nuire, il faut d’abord être attentif, voir clairement, avec respect et compassion, ce qui est sous nos yeux. C’est ce que nous apprend la pratique de base. Mais l’attention ne s’arrête pas à la méditation formelle. Elle aide à entrer en contact avec tous les détails de sa vie, elle aide à voir, à entendre et à sentir sans fermer ses yeux ni ses oreilles ni se boucher le nez. C’est le voyage d’une vie entière pour entrer en rapport avec l’immédiateté de l’expérience, en toute honnêteté, et se respecter suffisamment pour ne pas porter de jugements. À mesure qu’on met tout son cœur dans ce voyage de douce honnêteté, ce n’est pas sans un certain choc qu’on se rend compte à quel point on a refusé de voir quelques-uns des moyens auxquels on a recours pour nuire.

Il est douloureux de faire face à sa manière de nuire à autrui, et ça prend un certain temps. C’est un voyage qui a lieu parce qu’on est déterminé à être doux et honnête, à rester éveillé, attentif. Parce qu’on est capable d’attention, on voit ses désirs et son agression, sa jalousie et son ignorance. On ne passe pas à l’acte, on se contente de les voir. Sans attention, on ne peut les voir, et ils se multiplient.

Bien-être et incertitude
Cent huit enseignements
Pocket Spiritualité

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Sagesse et compassion
La sagesse et la compassion sont deux des qualités innées de l’esprit qu’il convient de développer pour pleinement réaliser son potentiel d’éveil. Le bouddhisme met l’accent sur l’absolue nécessité de les développer conjointement, sous peine de déséquilibre et d’erreur : on a besoin de la sagesse pour comprendre la réalité relative du monde qui nous entoure et la nature ultime de toute chose. Mais cette qualité d’intelligence risquerait de devenir sèche et purement intellectuelle, désincarnée, si elle n’était pas constamment arrosée par les eaux de la compassion qui donne à la connaissance sa dimension humaine et chaleureuse. À l’inverse, la compassion a besoin de la lucidité et du recul de la sagesse pour éviter de devenir un amour aveugle ou de tomber dans la sensiblerie et l’inefficacité. Ces deux qualités se complètent donc et sont aussi inséparables que les ailes d’un oiseau, ou que les yeux (sagesse) et les jambes (compassion) d’un voyageur. ~ C. Joko Beck

Ouvrir la boîte de Pandore
Charlotte Joko Beck

Extraits

S’il est certain que la pratique spirituelle influe sur le quotidien, avec ses effets de plus en plus évidents au fil du temps, on se fait cependant pas mal d’illusions sur la nature de cette influence. En effet, on a tendance à s’imaginer que la pratique va nous faciliter la vie et qu’on va se sentir mieux dans sa peau, plus calme et plus lucide. Or, rien n’est plus loin de la vérité! Tenez, ce matin, pendant que je buvais mon café, je me suis soudain souvenue de deux contes de fées et, si je vous en parle, c’est parce que je crois que ce n’est jamais par hasard que quelque chose vous trotte dans la tête. Il y a toujours une raison. En l’occurrence, les contes sont une forme d’expression qui véhicule certaines grandes vérités concernant la nature humaine, et c’est ce qui fait qu’ils existent depuis si longtemps.

La première histoire qui m’est venue à l’esprit était celle de la princesse et du petit pois. Il y a bien longtemps, on avait coutume de mettre les princesses à l’épreuve pour prouver leur authenticité. On faisait coucher la jeune fille sur une énorme pile de matelas – trente matelas entassés l’un sur l’autre – et, si c’était une vraie princesse, elle se devait d’être incommodée par le petit pois qu’on avait glissé sous le premier matelas, tout en-dessous de la pile. Je crois qu’on peut transposer cela au plan spirituel en disant que la pratique nous rend semblable à ces princesses délicates, en faisant de nous des êtres plus sensibles qu’avant. Elle nous fait apercevoir des aspects de nous-mêmes et des autres auxquels nous étions auparavant totalement aveugles. Notre sensibilité s’aiguise, quelquefois à l’excès, comme chez les pur-sang trop nerveux qui s’emballent pour un rien.

Le deuxième conte auquel j’ai repensé ce matin était l’histoire de la boîte de Pandore. Souvenez-vous : quelqu’un, qui était dévoré de curiosité à l’idée de ce que pouvait contenir cette mystérieuse cassette, ne put résister à l’envie de l’ouvrir. Aussitôt, toutes les forces maléfiques qu’elle contenait s’en échappèrent, semant un terrible chaos dans leur sillage. Eh bien, il arrive que la pratique nous fasse le même effet, comme si elle nous faisait exploser la boîte de Pandore en pleine figure.

Je crois que tout être humain ressent un sentiment d’isolement et de séparation par rapport au reste du monde dans sa petite tour d’ivoire. Le mur peut être plus ou moins tangible ou évident, selon les cas, mais il n’en n’existe pas moins. Et il restera là tant qu’on se sentira en décalage par rapport à la vie – séparé. Je suis sûre que, pour un être complètement éveillé, tous les murs sont tombés, mais je dois dire que je n’ai encore rencontré personne qui m’ait donné le sentiment d’y être parvenu totalement. Cela dit, plus on pratique et plus le mur se fait mince et transparent.

Ce mur nous rend insensibles à ce qui se passe en nous et autour de nous : par exemple, on ne se rend pas compte des idées noires ou des angoisses qui nous tournent dans la tête. On n’est que le jouet inconscient de ses pensées et de ses émotions. Cependant, sous l’effet de la pratique, le mur se lézarde et des brèches apparaissent, comme si on couvrait une arrivée d’eau avec des planches. Une fois que la pratique a aiguisé notre conscience et notre sensibilité, c’est comme s’il y avait une voie d’eau dans le bois. (…)

Il peut même arriver qu’un morceau de planche se détache et alors, l’eau a vite fait de se précipiter dans la brèche. Évidemment, si nous nous sommes abrités derrière une palissade, c’est parce que nous préférions ignorer certaines zones de nous-mêmes. Et quand soudain il y a une brèche et que l’eau s’y engouffre, c’est un peu comme si la boîte de Pandore s’ouvrait. L’idéal, du point de vue de la pratique, serait de ne pas laisser la boîte s’ouvrir trop brutalement, tout d’un coup. Mais dans la mesure où l’on ne maîtrise pas bien les rythmes de ses bouleversements intérieurs, il est toujours possible d’être pris au dépourvu : d’où certaines surprises désagréables, voire des dégâts. Imaginez que, tout à coup, le couvercle de la boîte vole en éclats et expose au grand jour tout ce que vous avez toujours essayé de vous dissimuler. Il faut bien reconnaître que cela ne risque guère de contribuer à votre bien-être! Vous vous sentirez même sûrement bien plus mal dans votre peau qu’avant.

Métaphoriquement, la boîte de Pandore contient tout un réservoir de sentiments et de pensées à forte charge émotionnelle : toute la gamme des émotions que nous engendrons en poursuivant des buts essentiellement égocentriques. Cela n’arrive pas forcément à tout le monde, mais c’est en tout cas vrai pour certains qui se sentiront tout à coup balayés par un ouragan d’émotions d’une violence folle. Malheureusement, la plupart des gens n’ont plus du tout envie de persister à faire zazen quand ils se retrouvent dans cet état-là : ce qui est bien dommage, car c’est en persévérant malgré tout – qu’on en ait envie ou non – qu’on arrive à résoudre une telle crise dans les meilleures conditions. Je dois dire que, pour ma part, ce processus s’est fait insensiblement; probablement grâce à la pratique très intensive de zazen que j’ai poursuivie à ce moment-là, seule et en sesshin.

La boîte à malice déborde et révèle toutes sortes de choses désagréables : comme, par exemple, quand on voit soudain remonter à la surface la colère qui nous habitait depuis toujours à notre insu! Surtout, abstenez-vous de la laisser retomber sur les autres! En tout cas, nos belles illusions volent en éclat : tout n’est pas toujours rose quand on pratique et qu’on se rend compte que tout n’est pas qu’amour et paix en soi. Tout cela est parfaitement normal, au demeurant : il faut bien que la boîte à malice s’ouvre un jour. Ce n’est ni bien ni mal en soi, c’est comme ça, tout simplement. Une nécessité. C’est une étape indispensable pour qui veut aller au fond des choses et repartir sur des bases saines. En fait, ces épreuves sont très bien comme elles sont; il n’y a rien à jeter, tout est utile, si l’on sait s’en servir à bon escient. L’essentiel est de savoir continuer à pratiquer dans les moments de crise.

Certes, la pratique spirituelle n’est pas chose facile, mais c’est la seule force capable de réellement transformer notre vie. En revanche, ce serait un leurre de s’imaginer que ces changements se feront sans qu’on y mette le prix. (…) Il faut une sacrée dose de vrai courage pour arriver à une pratique authentique : vous devez être prêt à assumer tous les terribles secrets qui vont jaillir de la boîte, révélant au grand jour certains aspects de vous-même que vous auriez préféré continuer à ignorer tranquillement.
(…)

Si nous avons tant de mal à supporter l’ouverture de la fameuse boîte de Pandore, c’est parce que, tout à coup, elle nous lance en pleine figure un sentiment qui se dissimulait en nous sans que nous en ayons conscience : une énorme colère envers la vie. Et il faut bien que ce volcan-là entre en éruption, un jour ou l’autre. Cette rage est l’expression de l’ego, furieux de voir que la vie ne va pas comme il le voudrait : «Cette vie-là ne me convient pas! Elle ne m’apporte pas ce que j’attends. Elle ne pourrait pas me sourire un peu plus, non?» C’est le dépit qu’on éprouve quand la vie, les gens ou les circonstances, ne répondent pas à nos attentes.

~
Le terme de discipline suffit souvent à faire grincer des dents certains d’entre nous qui l’interprètent comme une forme d’obligation ou de répression. Or, dans le contexte du zen, se discipliner veut simplement dire pratiquer de manière à devenir aussi lucide que possible, afin d’y voir un peu plus clair en soi et autour de soi.

~
Pratiquer, dans le contexte qui nous intéresse ici, c’est essayer de garder l’œil de la vigilance ouvert, du matin au soir. Grâce à quoi la superstructure perd de sa solidité et on commence à entrevoir la vie telle qu’elle est.

Soyez zen
… en donnant un sens à chaque acte à chaque instant
Pocket

5 juin 2011

L’humour dans «sa» couleur

À mon avis, l’humoriste/conteur Boucar Diouf est en réalité originaire d’une race galactique beaucoup plus intelligente et évoluée que la race humaine. C'est une blague...
En fait, ce que j'apprécie le plus de son humour, c'est l'absence de mépris.
Quelle sagesse!
Je lui rends hommage.

Photo Le Soleil, Patrice Laroche

«Mon grand-père disait : S'intégrer à une nouvelle culture, c'est comme lire un livre plusieurs fois. La première lecture, généralement, c'est pour se familiariser avec les personnages. À la deuxième lecture, on s'intéresse davantage à l'histoire. Mais à la troisième lecture, si on est capable de raconter l'histoire avec passion, c'est qu'elle est devenue aussi la nôtre, et les personnages, des membres de notre propre famille.» ~ Boucar Diouf, Fête Nationale 2009  

Et j’ajouterais que s’intégrer à la race humaine exige le même effort…

Site officiel récent : http://www.boucar-diouf.com/

Notes biographiques provenant de son premier site; sa démarche artistique nous invite à créer … dans notre propre couleur!  
http://www.boucardiouf.com/presentation.html#demarche

D'Hiver Cité

Par sa structure, ce spectacle reflète mon identité actuelle. En effet, treize ans passés dans le Bas- du-Fleuve au Québec ont fait de moi un baobab recomposé. Entre mes racines africaines et mon feuillage québécois, se dresse mon tronc sénégalais. Je suis un hybride identitaire et D'Hiver cité est une fusion complète entre l'Afrique et le Québec.

Quand j'ai commencé à écrire ce spectacle, je me suis fixé trois objectifs.
1. Il fallait que ce soit très drôle.
2. Il fallait que mon humour fasse réfléchir.
3. Il fallait que le spectateur voyage d'une émotion à l'autre.

Je vous recommande de lire ma démarche artistique pour plus de détails. Par son savoureux mélange d'humour, de contes humoristiques, de proverbes et de chansons africaines, ce spectacle est donc un voyage entre la banquise et la savane. Si vous voulez rire aux larmes et écouter toute la poésie et les enseignements de la sagesse africaine, D'Hiver Cité est à découvrir.

Ma démarche artistique

J’habite l’Est-du-Québec depuis 1991*. Je suis né et j’ai grandi dans un petit village au centre du Sénégal. Dans ma région natale, les rôles sociaux sont prédéfinis pour chaque composante ethnique de la population. N’est pas artiste de la scène qui se sent habité par le besoin de créer. L’univers des arts est presque exclusivement réservé aux individus issus des castes : les griots, les forgerons et les sculpteurs. Tout petit, je sentais déjà en moi le besoin de jouer de la musique, de raconter des histoires et de faire rire les autres. Cette sensation était tellement forte que, parfois, je ne pouvais m’empêcher de faire des escapades dans le monde des castes, ce que mon père n’appréciait pas vraiment. Je me suis alors consacré corps et âme aux études qui faisaient davantage la fierté de ma famille. Il a fallu que je termine un doctorat en océanographie pour découvrir que le métier de chercheur n’était pas vraiment ma véritable vocation, que je voulais m’exprimer plus que par la science. Aujourd’hui, plongé dans l’humour, le conte et la musique, je me suis retrouvé, même s’il a fallu pour cela choisir la précarité du métier d’artiste à la carrière de chercheur. De toute façon, même si je voulais continuer dans la recherche, il est parfois difficile pour un Africain de prétendre, au Québec, être un spécialiste du « frette ». Pourtant, comme je le souligne dans mon spectacle, j’ai fait ma thèse de doctorat sur les adaptations au froid chez l’éperlan.

Je ne me suis jamais demandé pourquoi j’avais besoin de créer. Je crée pour nourrir cette flamme intérieure qui m’a toujours habité et qui déstabilise parfois mon homéostasie. Je crée aussi pour semer et l’humour m’apparaît comme un champ fertile, c'est un moyen de communication adéquat pour mettre en évidence les interactions et les conflits entre les groupes ethniques, pour faire tomber les masques et bousculer les représentations. L'humour doit terrasser des réalités, proposer de nouvelles façons de voir les choses et servir de centre de cristallisation et de point d’ancrage à l’émergence d’une nouvelle identité. En tant que Québécois d’origine ethnique, la nouvelle identité à laquelle je ne cesse de rêver est celle qui outrepasse les seules limites de la race, de la religion et du territoire. Je rêve d’un monde de tolérance et de confiance inébranlable en la diversité créatrice. L’humour est également une des manifestions et un des lieux d’élaboration de la culture d’un peuple. Or, à l’heure où les flux migratoires tendent à homogénéiser la population mondiale, on ne peut pas parler de culture sans parler de différences et de rencontres culturelles. L’hybridation de genres humoristiques venus de différentes contrées me semble être un bon outil de rapprochement interculturel. Cette hybridation est très populaire dans le monde musical. Ma collection de disques compte des albums où se mélangent tam-tam et cornemuse, cithare et violon, musique classique et percussions latines. Dans l’univers humoristique québécois, ces productions hybrides sont encore marginales.

Ma démarche artistique s’apparente à celle d’un griot africain. En effet, pour ces artistes de père en fils, il n’y a pas de frontières entre l’humour, le conte et la musique quand vient le moment « d’appeler les émotions » et de les voir s’incarner. Tel un héritage génétique, cette habitude de mélanger les genres est restée profondément enfouie dans mes cellules. Le métissage engendre des hybrides qui sont reconnus en biologie comme étant souvent plus vigoureux que leurs parents de race pure. Voilà pourquoi je raconte des histoires africaines avec des expressions québécoises et pourquoi je mélange le monologue, le conte, le proverbe et la chanson. Mon spectacle qui s’intitule D’Hiver Cité aurait bien pu s’appeler L’Africassée.

Rimouski se trouve sur les rives de l’estuaire maritime du Saint-Laurent où les eaux saumâtres provenant de l’estuaire moyen se mélangent avec les eaux salées qui arrivent du golfe. Or, tout scientifique de la mer sait que la richesse et la grande productivité des milieux estuariens sont principalement causées par ce métissage. Comme océanographe et artiste, c’est cet écosystème particulier que j’essaie de promouvoir avec mon spectacle. Il faut rire de nos différences pour les apprivoiser et les dépasser.

* Boucar Diouf habite présentement à Longueuil, en Montérégie.  

Un exemple de sa plume:  

Boucar Diouf, océanographe, conteur et humoriste
Source : Cyberpresse, 6 novembre 2008 

Au Québec, les hommes naissent bleus et les femmes roses. Toutefois, si on met ensemble plein de bleus et de roses, on dit que c'est noir de monde. Et s'ils sont bleus en venant au monde, les hommes peuvent virer au rose à l'âge adulte, avant de retrouver vitement leur couleur de naissance grâce au Viagra. Plus ça change, donc, et plus c'est pareil. Vous vous demandez sans doute où je m'en vais avec cet aparté sur les couleurs. En vérité, la campagne électorale américaine m'a amené à me demander sérieusement si les humains n'ont pas parfois une vision biaisée des couleurs. Depuis que la campagne a commencé, la planète au complet s'accorde pour dire que la course pour la Maison-Blanche est un duel entre McCain le Blanc et Obama le Noir. Or, comme biologiste et papa d'un garçon métis, je ne me sens pas l'aise avec cette façon d'affirmer, sans aucune nuance, qu'Obama est un Noir.

Le métissage engendre ce que les généticiens appellent des hybrides. Des individus qui s'enrichissent d'un mélange des caractères distinctifs de leurs deux parents. De ce fait, qualifier un Métis comme lui de négro, c'est admettre scientifiquement que les caractères noirs sont dominants sur leurs équivalents blancs. Ce qui n'est pas du tout le cas.

Une couleur intermédiaire

Le métis a une couleur intermédiaire justement parce les allèles régissant la couleur de peau sont codominants. Ce qui signifie grosso modo «de force égale». Comment peut-on donc décider qu'un individu qui contient 50% de blanc et 50 % de noir est un black sans tomber dans une certaine forme de discrimination? Il ne faut pas oublier que cette répartition est guidée par de vieilles pratiques ségrégationnistes qui autrefois mettaient tous les Américains ayant 25% et plus de caractères négroïdes chez les blacks. Il me semble qu'il serait plus juste de voir Obama comme ce pont entre Noirs et Blancs dont les Américains ont tant besoin.

Mon propre fils est métis et je ne veux pas qu'on lui mette dans la tête qu'il est juste un Noir. Cela reviendrait à lui légitimer qu'il ne devrait pas se sentir concerné s'il entend un jour quelqu'un insulter la race de sa mère. Celle qui l'a porté dans son ventre et qui lui a donné beaucoup plus que son père. Je veux qu'il soit heureux et fier d'être à la fois Blanc et Noir. Qu'il refuse, comme le fait si bien Obama, d'écouter tous les gens qui voudront absolument le mettre dans un extrême.

Pourquoi craint-on le métissage?

Récemment, le fils d'un de mes cousins qui a eu un enfant avec une Blanche me disait ceci : «Quand je suis en Europe, on me considère comme un Noir. Au Sénégal, on me traite de Blanc. Pas de place pour la neutralité!» Ses propos ont donné lieu à quelques observations. En Afrique, des femmes appliquent sur leur peau un produit chimique qui la blanchit presque complètement. Elles risquent ainsi leur vie, le khésal étant cancérigène. À l'inverse, les Occidentales fréquentent les salons de bronzage pour assombrir la leur. Serait-ce, ici comme là-bas, que la gent féminine recherche le teint d'une mulâtresse?

Pourtant le mot mulâtre - qui désigne les êtres issus de l'union d'un Blanc et d'une Noire, ou inversement - dérive de mulata («mule», en français), terme peu élogieux employé à l'origine par les esclavagistes portugais et espagnols du XVIIe siècle. Ce qui m'amène à poser la question suivante: pourquoi craint-on à ce point la diversité génétique et, donc, le métissage? Pourquoi cette obsession de la pureté de la race, qui nous a valu tant d'atrocités et qui gangrène encore la société américaine? Pourquoi ne dit-on pas tout simplement que Barack Obama est un mélange? Et qu'en tant que tel, il est mieux placé pour comprendre ce cosmopolitisme qui fait la richesse et en même tant le calvaire de société américaine.

La différence de couleur entre Obama et Boucar est aussi importante que celle entre Obama et un Blanc. Alors, si quelqu'un décide qu'Obama est Noir, il faudra qu'il trouve une autre race où loger tous les négros comme moi dont seul le sourire est visible à la tombée de la nuit. 

~ Boucar Diouf

31 mai 2011

Bientôt les vacances

Nos vies remplies sont parfois vides comme un désert.

La méditation : chemin de la paix mentale  


«Les circonstances dans lesquelles nous vivons exercent actuellement sur nous une influence très contraignante et entraînent un abondant flux de pensées qui paralyse nos tentatives de méditation. Il est donc nécessaire de se retirer dans un lieu relativement à l’écart des activités mondaines. Un animal sauvage vivant dans les forêts de haute montagne ne supporte aucunement l’agitation de la ville. Notre esprit méditatif ne peut non plus se développer dans des conditions où règnent en maîtres les distractions et les sollicitations extérieures permanentes.
     »Les Occidentaux travaillent beaucoup toute l’année, dans un bureau ou ailleurs, et disposent d’un ou deux mois de vacances. C’est pour eux l’occasion d’aller à l’étranger, de se rendre au bord de la mer, à la montagne ou à la campagne, dans l’idée d’y trouver le bonheur et le repos. Malheureusement, l’esprit, quant à lui, ne part guère en vacances : les cinq poisons, les souffrances et les difficultés intérieures font partie du voyage. En fait ce ne sont que des demi-vacances. Seule la méditation procure des vacances à plein temps.
      »Les habitants des villes aiment partir en week-end. Ils pensent que cela va les reposer du travail de la semaine. Le vendredi soir, ils sont très contents à la pensée que le lendemain ils vont aller à la campagne ou au bord de la mer. Mais, le samedi matin, les difficultés commencent : il faut préparer les affaires, chercher ce qu’on ne trouve pas quand on en a besoin, se dépêcher. Puis on prend la route et l’on se retrouve dans les embouteillages et les ennuis de circulation; il faut être attentif, se méfier de la police, etc. Une fois arrivé à destination, il faut encore se préoccuper de ce qu’on va manger et du lieu où l’on va dormir. Le dimanche soir, on reprend la route, on retrouve les bouchons, on s’énerve… et l’on termine le week-end épuisé. Quand on fait chiné [la pacification mentale], on trouve le vrai repos, on prend de vraies vacances.»

      ~ Bokar Rimpoché

***
      «Il y a une pépite d’or au fond de chacun de nous. Elle peut être enfouie sous un tas d’immondices. Il suffit de la retrouver et de la polir, pour lui redonner son éclat.»
      «On peut bien prendre 15 ou 20 minutes dans sa journée pour lui donner une autre saveur.» 

      ~ Matthieu Ricard

30 mai 2011

À Midas ou à Crésus

Poème de Victor Hugo (22 mai 1837); Recueil Les Voies intérieures.

À un riche

Jeune homme! je te plains; et cependant j'admire
Ton grand parc enchanté qui semble nous sourire,
Qui fait, vu de ton seuil, le tour de l'horizon,
Grave ou joyeux suivant le jour et la saison,  
Coupé d'herbe et d'eau vive, et remplissant huit lieues
De ses vagues massifs et de ses ombres bleues.
J'admire ton domaine, et pourtant je te plains!
Car dans ces bois touffus de tant de grandeur pleins,
Où le printemps épanche un faste sans mesure,
Quelle plus misérable et plus pauvre masure
Qu'un homme usé, flétri, mort pour l'illusion,
Riche et sans volupté, jeune et sans passion,
Dont le cœur délabré, dans ses recoins livides,
N'a plus qu'un triste amas d'anciennes coupes vides,
Vases brisés qui n'ont rien gardé que l'ennui,
Et d'où l'amour, la joie et la candeur ont fui!

Oui, tu me fais pitié, toi qui crois faire envie!
Ce splendide séjour sur ton cœur, sur ta vie,
Jette une ombre ironique, et rit en écrasant
Ton front terne et chétif d'un cadre éblouissant.  

Dis-moi, crois-tu, vraiment posséder ce royaume
D'ombre et de fleurs, où l'arbre arrondi comme un dôme,
L'étang, lame d'argent que le couchant fait d'or,
L'allée entrant au bois comme un noir corridor,
Et là, sur la forêt, ce mont qu'une tour garde,
Font un groupe si beau pour l'âme qui regarde!
Lieu sacré pour qui sait dans l'immense univers,
Dans les prés, dans les eaux et dans les vallons verts,
Retrouver les profils de la face éternelle
Dont le visage humain n'est qu'une ombre charnelle!

Que fais-tu donc ici? Jamais on ne te voit,
Quand le matin blanchit l'angle ardoisé du toit,
sortir, songer, cueillir la fleur, coupe irisée
Que la plante à l'oiseau tend pleine de rosée,
Et parfois t'arrêter, laissant pendre à ta main
Un livre interrompu, debout sur le chemin,
Quand le bruit du vent coupe en strophes incertaines
Cette longue chanson qui coule des fontaines.

Jamais tu n'as suivi de sommets en sommets
La ligne des coteaux qui fait rêve; jamais
Tu n'as joui de voir, sur l'eau qui reflète,
Quelque saule noueux tordu comme un athlète.
Jamais, sévère esprit au mystère attaché,
Tu n'as questionné le vieux orme penché
Qui regarde à ses pieds toute la pleine vivre
Comme un sage qui rêve attentif à son livre.  

L'été, lorsque le jour est par midi frappé,
Lorsque la lassitude a tout enveloppé,
A l'heure où l'andalouse et l'oiseau font la sieste,
Jamais le faon peureux, tapi dans l'antre agreste,
Ne te vois, à pas lents, loin de l'homme importun,
Grave, et comme ayant peur de réveiller quelqu'un,
Errer dans les forêts ténébreuses et douces
Où le silence dort sur le velours des mousses.

Que te fais tout cela? Les nuages des cieux,
La verdure et l'azur sont l'ennui de tes yeux.
Tu n'est pas de ces fous qui vont, et qui s'en vantent,
Tendant partout l'oreille aux voix qui partout chantent,
Rendant au Seigneur d'avoir fait le printemps,
Qui ramasse un nid, ou contemple longtemps
Quelque noir champignon, monstre étrange de l'herbe.
Toi, comme un sac d'argent, tu vois passer la gerbe.
Ta futaie, en avril, sous ses bras plus nombreux
A l'air de réclamer bien des pas amoureux,
Bien des cœurs soupirants, bien des têtes pensives;

Toi qui jouis aussi sous ses branches massives,
Tu songes, calculant le taillis qui s'accroît,
Que Paris, ce vieillard qui, l'hiver, a si froid,
Attend, sous ses vieux quais percés de rampes neuves,
Ces longs serpents de bois qui descendent les fleuves!
Ton regard voit, tandis que ton œil flotte au loin,
Les blés d'or en farine et la prairie en foin;
Pour toi le laboureur est un rustre qu'on paie;
Pour toi toute fumée ondulant, noire ou gaie,
Sur le clair paysage, est un foyer impur
Où l'on cuit quelque viande à l'angle d'un vieux mur.
Quand le soir tend le ciel de ses moires ardentes
Au dos d'un fort cheval assis, jambes pendantes,
Quand les bouviers hâlés, de leur bras vigoureux
Pique tes bœufs géants qui par le chemin creux
Se hâtent pêle-mêle et s'en vont à la crèche,
Toi, devant ce tableau tu rêves à la brèche
Qu'il faudra réparer, en vendant tes silos,
Dans ta rente qui tremble aux pas de don Carlos!

Au crépuscule, après un long jour monotone,
Tu t'enferme chez toi. Les tièdes nuits d'automne
Versent leur chaste haleine aux coteaux veloutés.
Tu n'en sais rien. D'ailleurs, qu'importe! A tes côtés,
Belles, leur bruns cheveux appliqués sur les tempes,
Fronts roses empourprés par le reflet des lampes,
Des femmes aux yeux purs sont assises, formant
Un cercle frais qui borde et cause doucement;
Toutes, dans leurs discours où rien n'ose apparaître,
Cachant leurs voeux, leur âmes et leur cœur que peut-être
Embaume un vague amour, fleur qu'on ne cueille pas,
Parfum qu'on sentirait en se baissant tout bas.
Tu n'en sais rien. Tu fais, parmi ces élégies,
Tomber ton froid sourire, où, sous quatre bougies,
D'autres hommes et toi, dans un coin attablés
Autour d'un tapis vert, bruyants, vous querellez
Les caprices du whist, du brelan ou de l'hombre.
La fenêtre est pourtant pleine de lune et d'ombre!  

O risible insensé! vraiment, je te le dis,
Cette terre, ces prés, ces vallons arrondis,
Nids de feuilles et d'herbe où jasent les villages,
Ces blés où les moineaux ont leurs joyeux pillages,
Ces champs qui, l'hiver même, ont d'austères appas,
Ne t'appartiennent point: tu ne les comprends pas.

Vois-tu, tous les passants, les enfants, les poètes,
Sur qui ton bois répand ses ombres inquiètes,
Le pauvre jeune peintre épris de ciel et d'air,
L'amant plein d'un seul nom, le sage au coeur amer,
Qui viennent rafraîchir dans cette solitude,
Hélas! l'un son amour et l'autre son étude,
Tous ceux qui, savourant la beauté de ce lieu,
Aiment, en quittant l'homme, à s'approcher de Dieu,
Et qui, laissant ici le bruit vague et morose
Des troubles de leur âme, y prennent quelque chose
De l'immense repos de la création,
Tous ces hommes, sans or et sans ambition,
Et dont le pied poudreux ou tout mouillé par l'herbe
Te fait rire emporté par ton landau superbe,
Sont dans ce parc touffu, que tu crois sous ta loi,
Plus riches, plus chez eux, plus les maîtres que toi,
Quoique de leur forêt que ta main grille et mure
Tu puisses couper l'ombre et vendre le murmure!

Pour eux rien n'est stérile en ces asiles frais.
Pour qui les sait cueillir tout a des dons secrets.
De partout sort un flot de sagesse abondante.
L'esprit qu'a déserté la passion grondante,
Médite à l'arbre mort, aux débris du vieux pont.
Tout objet dont le bois se compose répond
A quelque objet pareil dans la forêt de l'âme.
Un feu de pâtre éteint parle à l'amour en flamme.
Tout donne des conseils au penseur, jeune ou vieux.
On se pique aux chardons ainsi qu'aux envieux;
La feuille invite à croître; et l'onde, en coulant vite,
Avertit qu'on se hâte et que l'heure nous quitte.
Pour eux rien n'est muet, rien n'est froid, rien n'est mort.
Un peu de plume en sang leur éveille un remord;
Les sources sont des pleurs; la fleur qui boit aux fleuves,
Leur dit: Souvenez-vous, ô pauvres âmes veuves!

Pour eux l'antre profond cache un songe étoilé;
Et la nuit, sous l'azur d'un beau ciel constellé,
L'arbre sur ses rameaux, comme à travers ses branches,
Leur montre l'astre d'or et les colombes blanches,
Choses douces aux cœurs par le malheur ployés,
Car l'oiseau dit: Aimez! et l'étoile: Croyez!

Voilà ce que chez toi verse aux âmes souffrantes
La chaste obscurité des branches murmurantes!
Mais toi, qu'en fais tu? dis. - Tous les ans, en flots d'or,
Ce murmure, cette ombre, ineffable trésor,
Ces bruits de vent qui joue et d'arbre qui tressaille,
Vont s'enfouir au fond de ton coffre qui bâille;
Et tu changes ces bois où l'amour s'enivra,
Toute cette nature, en loge à l'opéra!

Encor si la musique arrivait à ton âme!
Mais entre l'art et toi l'or met son mur infâme.
L'esprit qui comprend l'art comprend le reste aussi.
Tu vas donc dormir là! sans te douter qu'ainsi
Que tous ces verts trésors que dévore ta bourse,
Gluck est une forêt et Mozart une source.

Tu dors; et quand parfois la mode, en souriant,
Te dit: Admire, riche! alors, joyeux, criant,
Tu surgis, demandant comment l'auteur se nomme,
Pourvu que toutefois la muse soit un homme!
Car tu te roidiras dans ton étrange orgueil
Si l'on t'apporte, un soir, quelque musique en deuil,
Urne que la pensée a chauffée à sa flamme,
Beau vase où s'est versé tout le cœur d'une femme.

O seigneur malvenu de ce superbe lieu!
Caillou vil incrusté dans ces rubis en feu!
Maître pour qui ces champs sont pleins de sourdes haines!
Gui parasite enflé de la sève des chênes!
Pauvre riche! - Vis donc, puisque cela pour toi
C'est vivre. Vis sans cœur, sans pensée et sans foi.
Vis pour l'or, chose vile, et l'orgueil, chose vaine.
Végète, toi qui n'as que du sang dans la veine,

Toi qui ne sens pas Dieu frémir dans le roseau,
Regarder dans l'aurore et chanter dans l'oiseau!

Car, - et bien que tu sois celui qui rit aux belles
Et, le soir, se récrie aux romances nouvelles, -
Dans les coteaux penchants où fument les hameaux,
Près des lacs, près des fleurs, sous les larges rameaux,
Dans tes propres jardins, tu vas aussi stupide,
Aussi peu clairvoyant dans ton instinct cupide,
Aussi sourd à la vie à l'harmonie, aux voix,
Qu'un loup sauvage errant au milieu des grands bois!

28 mai 2011

Question de perspective

Me revoilà une fois de plus avec mes meilleurs amis et Voltaire…
Pour certains, il s’agit d’une évidence, pour les cartésiens irréductibles et les sceptiques, il s’agit de sornettes.

Voltaire est toujours honni de nos jours pour les mêmes raisons qu’à l’époque où il vivait.
Hé! Plus ça change, plus c’est pareil.

***
Bêtes
Par Voltaire

Quelle pitié, quelle pauvreté, d'avoir dit que les bêtes sont des machines, privées de connaissance et de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n'apprennent rien, ne perfectionnent rien, etc.!

Photos Daniel Carbajal - voyez son commentaire à la fin du message

Quoi cet oiseau qui fait son nid en demi cercle quand il l'attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle, et en cercle sur arbre; cet oiseau fait tout de la même façon? Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois, n'en sait-il pas plus au bout de ce temps, qu'il en savait avant les leçons? Le serin à qui tu apprends un air, le répète-t-il dans l'instant? N'emploies-tu pas un temps considérable à l'enseigner? N’as-tu pas vu qu'il se méprend et qu'il se corrige?

Est-ce parce que je te parle, que tu juges que j'ai du sentiment, de la mémoire, des idées? Eh bien, je ne te parle pas; tu me vois entrer chez toi l'air affligé, chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l'avoir enfermé, le trouver, le lire avec joie. Tu juges que j'ai éprouvé le sentiment de l'affliction et celui du plaisir, que j'ai de la mémoire et de la connaissance.

Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l'a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, qui entre dans la maison agité, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre, qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu'il aime, et qui lui témoigne sa joie par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses.

Des barbares saisissent ce chien, qui l'emporte si prodigieusement sur l'homme en amitié; ils le clouent sur une table, et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mésaraïques. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds-moi, machiniste; la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu'il ne sente pas? A-t-il des nerfs pour être impassible? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature.

Mais les maîtres de l'école demandent ce que c'est que l'âme des bêtes? Je n'entends pas cette question. Un arbre a la faculté de recevoir dans ses fibres sa sève qui circule, de déployer les boutons de ses feuilles et de ses fruits; me demanderez-vous ce que c'est que l'âme de cet arbre? Il a reçu ces dons; l'animal a reçu ceux du sentiment, de la mémoire, d'un certain nombre d'idées. Qui a fait tous ces dons? Qui a donné toutes ces facultés? Celui qui fait croître l'herbe des champs, et qui fait graviter la terre vers le soleil.

Les âmes des bêtes sont des formes substantielles, a dit Aristote, et après Aristote l'école arabe, et après l'école arabe, l'école angélique, et après l'école angélique la Sorbonne, et après la Sorbonne personne au monde.

«Les âmes des bêtes sont matérielles », crient d'autres philosophes. Ceux-là n'ont pas fait plus de fortune que les autres. On leur a en vain demandé ce que c'est qu'une âme matérielle; il faut qu'ils conviennent que c'est de la matière qui a sensation; mais qui lui a donné cette sensation? C’est une âme matérielle, c'est-à-dire que c'est de la matière qui donne de la sensation à de la matière, ils ne sortent pas de ce cercle.

Écoutez d'autres bêtes raisonnant sur les bêtes; leur âme est un être spirituel qui meurt avec le corps : mais quelle preuve en avez-vous? Quelle idée avez-vous de cet être spirituel, qui, à la vérité, a du sentiment, de la mémoire, et sa mesure d'idées et de combinaisons, mais qui ne pourra jamais savoir ce que sait un enfant de six ans. Sur quel fondement imaginez-vous que cet être qui n'est pas corps périt avec le corps? Les plus grandes bêtes sont ceux qui ont avancé que cette âme n'est ni corps ni esprit. Voilà un beau système. Nous ne pouvons entendre par esprit que quelque chose d'inconnu qui n'est pas corps. Ainsi le système de ces messieurs, revient à ceci, que l'âme des bêtes est une substance qui n'est ni corps ni quelque chose qui n'est point corps.

D'où peuvent procéder tant d'erreurs contradictoires? De l'habitude où les hommes ont toujours été d'examiner ce qu'est une chose, avant de savoir si elle existe. On appelle la languette, la soupape d'un soufflet ~ l'âme du soufflet. Qu'est-ce que cette âme? C’est un nom que j'ai donné à cette soupape qui baisse, laisse entrer l'air, se relève, et le pousse par un tuyau, quand je fais mouvoir le soufflet.

Il n'y a point là une âme distincte de la machine. Mais qui fait mouvoir le soufflet des animaux? Je vous l'ai déjà dit, celui qui fait mouvoir les astres. Le philosophe qui a dit : Deus est anima brutorum*, avait raison : mais il devait aller plus loin.

* «Dieu est l’âme des bêtes/brutes». Autrement dit, une source, une énergie ou un seul principe anime tout ce qui existe … «All That Is», as one might say. Ou encore «Deus ex machina» - Dieu à l’intérieur du robot... biologique.

***
Encore une fois, les animaux humains n’ont pas de quoi se faire péter les bretelles.



Photos 

Horneros urbain 
En Uruguay, les horneros se nichent partout. Ce nid a la particularité d’être construit sur une fenêtre du bâtiment où je vis. À voir le nid, j'ai accumulé plus de 600 photos.  Tout a commencé par curiosité. Je prenais plaisir à prendre des clichés chaque jour. Ce fut une belle surprise de présenter ces photos à ma famille et aux amis…

J’ai pensé qu’il serait bon de mettre les photos en ligne pour les partager avec vous, principalement à ceux qui parmi vous se soucient de l'environnement. 

Je ne suis pas photographe. Le nid a été construit entre la fin de septembre et le 30 novembre. Les oiseaux travaillent de 8 à 10 heures par jour mais ils n'ont pas travaillé le dimanche!

Daniel Carbajal

27 mai 2011

Prolongation indue de la vie

Suite du message «Dans les chaussures de…», 23 mai.

Plus de 10 jours que ma mère se morfond, complètement dopée et parfois attachée à son grabat – protection oblige! Mais qui protège-on : le personnel (pour éviter des poursuites pour négligence) ou ma mère? Combien de temps vont-ils prolonger l’agonie?

J’ai pourtant transmis explicitement les volontés de ma mère (dument notariées en janvier 2000) : aucun acharnement thérapeutique ni prolongement de la vie. Faudrait-il partir en Suisse?

Dessin : DELUCQ

Meurtre par omission ou meurtre par compassion?
C’est à croire que les humains éprouvent un plaisir sadique à faire souffrir et/ou à regarder souffrir autrui.

En désespoir de cause, j’ai cherché inspiration/conseil dans le site de l’AQDMD. Voici un excellent résumé de l’aspect légal/éthique du «droit de mourir dans la dignité» au Canada – tiré d’un document pdf - site http://www.aqdmd.qc.ca/page17.php

J’apprécie particulièrement la conclusion du Dr Beauchamp; je me doutais bien qu’il y avait encore des médecins intelligents, humains et bienveillants…

Suicide assisté, euthanasie, sédation
Par Yvon Beauchamp M.D., C.C.F.P.; Services de soins palliatifs, Hôpital Sacré-Cœur de Montréal, CSSS Bordeaux-Cartierville-Saint-Laurent; Professeur-adjoint de clinique, Université de Montréal
2009-05

Introduction
• C’est mon impression qu’avec les années au Canada les soins palliatifs se sont donnés la mission d’être les champions de la Non-Euthanasie et d’être l’alternative universelle à un acte punissable au regard de la loi de Dieu, de la loi des Hommes et du Collège des Médecins.
• Il y a des gens qui pensent qu’«un développement accéléré des soins palliatifs est synonyme de non-besoin de suicide, de suicide assisté et d’euthanasie».
• Les soins palliatifs sont une chose et l’euthanasie est un autre sujet; le suicide et l’aide au suicide sont aussi des sujets différents mais qui sont toujours liés lors de nos discussions. L’un doit-il obligatoirement être en opposition avec l’autre ?
• La religion est affaire d’Églises, de foi non rationnelle et d’obéissance surtout
• Nos codes, civil et criminel, sont affaires de sociétés civiles laïques ici au Canada, de droits, de responsabilités et d’obligations légales et sociales mais aussi d’obéissance
• Le code de déontologie est affaire de professionnalisme, de connaissances, de savoir être, de savoir faire et encore d’obéissance
• Trois niveaux d’interpellation d’un médecin ou d’une infirmière qui sous-entendent des droits, des devoirs, des obligations, des acceptations et une obéissance aux règles.
Trois créneaux différents du même individu, créneaux dont l’importance relative varie d’un individu à l’autre.

Même débat; sujets différents
Sujets différents; même débat

• La société canadienne n’est pas statique, elle a cheminé, elle change sa pensée.
Un individu vient au monde, vit plus ou moins longtemps et meurt.
• Ces trois étapes de développement se sont traduites et se traduisent encore dans notre société par de délicates discussions, parfois des affrontements.
• Nous avons eu nos affrontements lors des décisions à prendre au regard de l’avortement et nous en avons encore au regard du fœtus et son existence en tant que personne légale; nous en avons sur le suicide (fin de vie décidée par l’individu) et sur l’aide au suicide ainsi que sur l’euthanasie ou encore sur la fin de la vie lors d’une sédation palliative.
• Je ne veux pas parler des religions et des Églises ce matin; elles ont leur propres règles concernant ces sujets.

L’histoire légale de l’avortement
Date/commentaire  

- Avant 1869 : Aucune loi ne fait mention de l’avortement
- 1869 : «Loi sur les infractions contre la personne».
Criminalisation de l’avortement et peine possible de la prison à perpétuité pour toute personne qui tente de s’avorter ou de procurer un avortement à une femme.
- 1892 : La diffusion d’information sur la contraception devient une activité criminelle.
- 1969 : Loi C-150 : donne la permission d’avorter si effectué dans un hôpital accrédité et si un comité thérapeutique composé de trois médecins responsables d’évaluer si la vie ou la santé de la femme est en danger, l’autorise. Sans ces conditions le geste demeure un crime. La loi permet aussi la diffusion d’information sur la contraception et la vente de moyens contraceptifs.
- 1969-1980 : Poursuites et acquittements à plusieurs reprises et dans plusieurs provinces du Dr Morgentaler.
- 1988 : Jugement de la cour suprême du Canada : Décriminalisation de l’avortement sans reconnaissance constitutionnelle du droit à l’avortement; ceci laisse la porte entrouverte à la possibilité pour l’État de restreindre ce droit dans le but de protéger le fœtus.

Euthanasie: mot inconnu dans le code criminel
Article/teneur

- 14 : «Nul n’a le droit de consentir à ce que la mort lui soit infligée»
- 215 : «…devoir de fournir les choses nécessaires à l’existence»
- 219 : «…négligence criminelle»
- 220 : «le fait de causer la mort par négligence criminelle»
- 222 : Homicide
- 229 : Meurtre
- 234 : Homicide involontaire coupable
- 245 : Le fait d’administrer des substances délétères
- 241 : Coupable quiconque conseille ou aide qu’un à se donner la mort
Meurtre au premier degré car l’intention de causer la mort est présente et il y a préméditation

Histoire légale du suicide et du suicide assisté au Canada
Date/article/commentaire

- Avant 1892 – Draft code – Pensées suicidaire passibles d’emprisonnement
Suicide et Aide au suicide punissables de mort
- 1892 – 238 et 237 – Allègement des peines :  
Tentative de suicide :  diminuée à 2 ans de prison,
Aide au suicide : demeure la prison à perpétuité
- 1906, 1927, 1953, 1970 – Réformes de la loi 
Aucun changement lors des révisions mais allègement de la peine pour l’Aide au suicide qui passe à 14 ans de prison. La tentative de suicide passe à un statut de «sérieux» à «moins grave» comme acte criminel
- 1972 – Abolition dans le code criminel canadien de l’aspect criminel de la tentative de suicide, mais non de l’aide au suicide

L’histoire légale d’un mot qui n’existe pas dans le code pénal
Date/conclusion

- 1983 – Commission de réforme du droit du Canada :
Consensus canadien sur 3 principes :
1. La protection de la vie humaine est une valeur fondamentale
2. Un malade a droit à l’autonomie et à l’autodétermination à propos de ses soins médicaux
3. La vie humaine doit être envisagée dans une perspective à la fois quantitative et qualitative
L’aide au suicide demeure un crime mais on supprime les ambigüités qui semblaient obliger un MD, de façon absolue, à poursuivre un traitement commencé
- 1994 – Commission sénatoriale sur l’euthanasie Rapport en 1995 :  
Ne suggère aucun changement dans la loi pour le suicide assisté (il y a des membres dissidents).
Définition de l’euthanasie : «un acte qui consiste à provoquer intentionnellement la mort d’autrui pour mettre fin à ses souffrances»
Subdivisions:
1. volontaire (demande du patient)
2. non volontaire (sans qu’on connaisse les vœux du patients)
3. involontaire (à l’encontre des vœux du patient)
Les trois formes d’euthanasie demeurent illégales et les seules ouvertures sont au regard de la forme volontaire et non volontaire pour lesquelles on suggère une diminution des peines lorsque l’élément de compassion est présent.
Définition sénatoriale de la «sédation palliative»

Le code de déontologie
Article/libellé

- 7 : Le médecin doit ignorer toute intervention qui ne respecte pas sa liberté professionnelle
- 28 : Obtention d’un consentement libre et éclairé du patient ou de son représentant légal avant d’entreprendre une investigation ou un traitement
- 55 : Le médecin ne doit pas diminuer les capacités physiques, mentales ou affectives d’un patient, sauf si cette diminution est requise pour des motifs préventifs, diagnostiques ou thérapeutiques
- 58 : Le médecin doit agir de telle sorte que le décès d’un patient qui lui paraît inévitable survienne dans la dignité. Il doit assurer à ce patient le soutien et le soulagement appropriés.
- 59 : Le médecin doit collaborer avec les proches du patient ou toute autre personne qui démontre un intérêt significatif pour celui-ci
- 60 : Le médecin doit refuser sa collaboration ou sa participation à tout acte médical qui irait à l’encontre de l’intérêt du patient, eu égard à sa santé.

La sédation palliative

• 1. «Atténuation ou disparition des manifestations pathologiques»
Dictionnaire Larousse
• 2. «La sédation complète est le fait de rendre une personne totalement inconsciente en lui administrant des médicaments non susceptibles d’abréger la vie»
Comité sénatorial spécial sur l’euthanasie et l’aide au suicide (1993)
• 3. «La sédation profonde, ou sédation terminale, se définit par l’induction et le maintien intentionnel d’un sommeil léger à profond, mais ne causant pas délibérément la mort, chez des patients en phase terminale de leur maladie»
Le Regroupement des Pharmaciens ayant un Intérêt pour les Soins Palliatifs (RPISP, 1995)
• 4. «Administration intentionnelle de substances sédatives au dosage minimal nécessaire dans le but d’obtenir le soulagement d’un ou plusieurs symptômes réfractaires en réduisant l’état de conscience temporairement ou définitivement d’un patient porteur d’une maladie avancée dont l’espérance de vie estimée est courte (jours ou semaines), ceci en collaboration avec une équipe multidisciplinaire compétente»
• Symptôme réfractaire: symptôme vécu par le patient comme insupportable et ne pouvant être contrôlé de manière satisfaisante pour le patient en dépit d'une prise en charge palliative correctement menée qui jusqu'alors ne compromettait pas la communication de la personne malade avec autrui.
Broeckart et Olarte (2000-2002-2004)

Ce que ce n’est pas

• 1. La sédation terminale devrait être distinguée de l’état d’altération progressif de la conscience qui accompagne spontanément l’évolution de la maladie vers la mort. Cette dernière résulte de l’addition des conditions métaboliques du mourir et des traitements utilisés.
• 2. La sédation terminale se distingue également de la sédation survenant occasionnellement comme effet secondaire non désiré des dérivés opioïdes utilisés à forte dose dans le cadre du soulagement de douleurs sévères. La sédation terminale consiste donc en une décision explicite de provoquer l’inconscience chez un patient pour prévenir ou répondre à une quelconque situation de détresse physique ou psychologique incontrôlable.

Qui sédater?

• Les situations singulières et complexes dont la réponse ne peut se réduire au seul domaine médical sortent du domaine des indications.
• Elles s’inscrivent dans un contexte de détresse persistante, vécue comme insupportable par le patient, comportant parfois une demande d’euthanasie. Elles ne peuvent s'envisager en termes de «maîtrise» au sens médical du terme.
• Parfois résumée par le terme de «souffrance existentielle», elle ne peut constituer en tant que telle une «indication» à la sédation.
• La prise en compte de ce type de souffrance ne peut être réduite à une prise en charge médicale ou pharmacologique.

Conclusion

• Débats persistants, la loi n’a pas encore changé. Le terme «euthanasie» n’existe pas dans le code criminel; on parle de meurtre au premier ou au second degré et tous les termes que l’on veut introduire n’y changent rien.
• La loi va changer si la société en fait vraiment la demande, de façon soutenue comme pour l’avortement et le suicide. Le terme «euthanasie», apparaitra-il dans nos codes de loi? L’aide au suicide sera-t-il décriminalisé? Il faut y penser, c’est une question de temps.
• Le médecin acceptera-t-il de poser ces gestes? Affaire de conscience, de religion peut-être et de code de déontologie. Ce qui est légal est-il nécessairement moral ou ce qui est moral est-il nécessairement légal?
• Sommes-nous une société meilleure religieusement ou culturellement que la société belge ou que celle des Pays-Bas ou des États de Washington et d’Oregon qui ont légiféré pour permettre et encadré ce fameux mot «aide au suicide médicalement assisté»? Ou bien est-ce que nous n’avons pas poussé aussi loin le débat?
• Pourquoi l’aide au suicide et l’euthanasie volontaire ne seraient-il pas d’autres gestes médicaux adéquats dans certaines circonstances ?
• Pourquoi est-ce moralement et légalement acceptable de sédater profondément et sans retour un malade en « disant laisser faire la nature et la maladie » (discours officiel) en sachant que la privation de nourriture et d’hydratation, conséquence du geste médical de sédater, est tout à fait en cause aussi dans un processus de décès qui s’étalera sur 6-7-8 jours et plus parfois, mettant souvent les familles dans des états émotionnels très affligeants ainsi que l’équipe soignante?
• On peut toujours argumenter que c’est le patient qui est prépondérant lors de la prise de décision des gestes que nous posons!
Pourtant c’est l’essence même des «soins palliatifs» que d’englober continuellement les familles et leur vécu dans nos décisions.
• Pourquoi est-ce illégal et criminel de faire une même sédation qui ne durerait pas de façon indue avec les mêmes médicaments, avec le même idéal de soulager une souffrance physique ou psychologique réfractaire?
Pourquoi la prise de décision du choix des médicaments qui obéit aux mêmes règles que pour une sédation palliative ne nous permettrait-elle pas de viser un processus de décès de durée moindre ?
• Sommes-nous hypocrites, de bonne foi ou naïfs?

26 mai 2011

Choisir d'aimer

Un texte inspiré/inspirant d’un enseignant spirituel que je respecte pour son intégrité – il semble «dire ce qu’il fait et faire ce qu’il dit»… du moins j’en ai l’impression, même si je ne l’ai jamais croisé.

Nous pourrions avantageusement nous inspirer de ses suggestions... Son site exhale une grande paix et montre qu’il est possible de créer des mondes parallèles sur cette planète, de vivre une autre sorte de bonheur, à l’abri du tourbillon de folie consumériste et guerrière qui prévaut sur terre actuellement.

Du site www.buddhaline.net

Quels sont les liens entre amour et compréhension? Il s’agit avant tout de bien s’entendre sur les termes : qu’est-ce qu’un véritable amour et comment y accéder?

L’instant d’aimer
Par Thich Nhat Hanh

LA COMPRÉHENSION

La compréhension et l’amour ne sont pas deux choses distinctes mais une seule et même chose. Imaginez que votre fils se réveille un matin et s’aperçoive qu’il est déjà tard. Il décide de réveiller sa petite sœur, afin qu’elle ait le temps de prendre son petit déjeuner avant de se rendre à l’école. Il se trouve qu’elle est de mauvaise humeur et qu’au lieu de dire : «Merci de m’avoir réveillée», elle dit : «Tais-toi! Laisse-moi tranquille!» et lui donne un coup. Il va probablement se fâcher, pensant : «Je l’ai gentiment réveillée. Pourquoi donc m’a-t-elle frappé ?» . Il aura peut-être même envie de lui rendre son coup. Mais alors il se souvient que sa sœur a beaucoup toussé pendant la nuit et il se dit qu’elle doit être malade. Elle s’est peut-être comportée ainsi à cause de cela. A ce moment précis, il comprend et n’est plus fâché du tout. Lorsque vous comprenez, vous ne pouvez vous empêcher d’aimer. Vous ne pouvez plus vous fâcher. Pour développer la compréhension, il faut vous exercer à regarder tous les êtres vivants avec les yeux de la compassion. Comprenant, vous ne pouvez pas vous empêcher d’aimer et, aimant, vous agissez naturellement de manière à soulager la souffrance de l’autre.

L’AMOUR VRAI

Il nous faut vraiment comprendre la personne que l’on veut aimer. Si notre amour n’est que désir de possession, ce n’est pas de l’amour. Si nous ne pensons qu’à nous-mêmes, si nous ne reconnaissons que nos propres besoins et ignorons ceux de l’autre, nous ne pouvons aimer. Nous devons regarder profondément afin de voir et comprendre les besoins, les aspirations et la souffrance de la personne qu’on dit aimer. C’est cela le fondement du véritable amour. Il est impossible de ne pas aimer quelqu’un qu’on comprend vraiment. De temps à autre, asseyez-vous près de l’être aimé, prenez sa main et demandez : «Mon amour, est-ce que je te comprends assez? Ou est-ce que je te fais souffrir ? Je te prie de me le dire afin que je puisse apprendre à t’aimer de façon juste. Je ne veux pas te faire souffrir et si je le fais à cause de mon ignorance, je te prie de me le dire afin que je puisse t’aimer mieux et que tu sois heureuse.» Si vous dites cela sur un ton qui transmette une véritable ouverture à la compréhension, l’autre se mettra peut-être à pleurer. C’est bon signe, car cela signifie que la porte de la compréhension s’ouvre et que tout sera à nouveau possible.

Un père peut ne pas avoir le temps ou ne pas être assez courageux pour poser une telle question à son fils. Alors l’amour entre eux n’aura pas la complétude qu’il pourrait avoir. Nous avons besoin de courage pour poser ces questions et si nous ne les posons pas, plus nous croyons aimer plus nous risquons de détruire ceux que nous essayons d’aimer. Le véritable amour a besoin de compréhension. Avec la compréhension, l’être aimé s’épanouira sans aucun doute.

MÉDITATION SUR LA COMPASSION

L’amour est un état d’esprit qui apporte paix, joie et bonheur. La compassion est un état d’esprit qui ôte à l’autre sa souffrance. Chacun de nous porte en soi les graines d’amour et de compassion et peut développer les merveilleuses sources de leur énergie. Nous pouvons nourrir l’amour inconditionnel, qui n’attend rien en retour et donc ne génère ni anxiété ni souffrance.

L’essence de l’amour et de la compassion est la compréhension, la capacité de reconnaître les souffrances physiques, matérielles et psychologiques d’autrui, de nous mettre dans la peau de l’autre. Nous pénétrons son corps, ses sentiments et ses formations mentales et ressentons en nous sa souffrance. L’observation extérieure creuse, faite en étranger, ne suffit pas à la déceler. Nous devons ne faire qu’un avec l’objet de notre observation. Étant en contact avec la souffrance d’autrui il naît en nous un sentiment de compassion. Être compatissant veut littéralement dire souffrir avec.

Nous commençons par choisir comme objet de méditation une personne soumise à des souffrances physiques ou matérielles, quelqu’un qui est faible et facilement malade, pauvre ou opprimé, ou sans protection. Ce type de souffrance est facilement décelable.

Ensuite nous pouvons nous exercer à rentrer en contact avec des formes de souffrances plus subtiles. Ces personnes ne peuvent pas du tout avoir l’air de souffrir, mais nous pouvons remarquer chez elles des souffrances ayant laissé des traces cachées. Ceux qui possèdent matériellement plus que le nécessaire souffrent également. Nous regardons en profondeur la personne qui est l’objet de la méditation sur la compassion, pendant la méditation assise et après, étant réellement en contact avec elle. Nous devons nous accorder suffisamment de temps pour arriver à un contact vraiment profond avec sa souffrance et poursuivre l’observation jusqu’à ce que la compassion naisse et se répande en notre être.

Le fruit de ce type d’observation profonde, de méditation, se transforme tout naturellement en action. Nous ne nous contenterons pas de dire, «J’aime beaucoup cette personne», mais dirons aussi : «J’agirai de sorte qu’elle souffre moins. » Il n’y a d’esprit de compassion véritable que celui qui incite à soulager la souffrance d’autrui. Nous devons trouver des façons de nourrir et d’exprimer notre compassion. Quand nous entrons en contact avec quelqu’un, nos pensées et nos actes doivent véhiculer notre compassion, même si cette personne dit et fait des choses difficiles à accepter. Nous nous exerçons à la compassion jusqu’au moment où nous voyons clairement que notre amour pour l’autre ne dépend en rien de son amabilité. Si tel est le cas, nous savons que notre esprit de compassion est fort et authentique. Nous serons nous-mêmes plus à l’aise et la personne qui a été l’objet de notre méditation finira par en bénéficier. Sa souffrance diminuera lentement et sa vie, grâce à notre compassion, sera progressivement plus radieuse et plus joyeuse.

Nous pouvons également méditer sur la souffrance de ceux qui nous font souffrir. Quiconque fait souffrir souffre indubitablement aussi. Il suffit que nous soyons attentif à notre respiration et que nous regardions profondément pour que la souffrance de quelqu’un nous devienne perceptible. Ses difficultés et ses peines peuvent avoir été engendrées en partie par la maladresse de ses parents alors qu’il était enfant. Mais ses parents peuvent à leur tour avoir été victimes de leurs propres parents ; la souffrance s’est transmise de génération en génération et s’est finalement incarnée en lui. Si nous percevons ce processus, nous ne lui reprocherons plus de nous faire souffrir, ayant compris que lui aussi est une victime. Regarder profondément donne la compréhension. Et une fois comprises les raisons pour lesquelles il s’est mal comporté, notre ressentiment disparaîtra et nous aspirerons à le voir souffrir moins. Nous nous sentirons calmes et légers et nous sourirons. L’autre n’a pas besoin d’être présent pour la réconciliation avec nous-mêmes. Le fait de regarder en profondeur suffit à l’engendrer. Et le problème cesse aussitôt d’exister. Un jour ou l’autre cette personne découvrira notre attitude et partagera le pouvoir régénérateur du flot d’amour qui s’épanche de notre cœur.

L’esprit d’amour apporte paix, joie et bonheur à nous-mêmes et à autrui ; l’observation attentive est l’élément qui nourrit l’arbre de la compréhension dont les plus belles fleurs sont l’amour et la compassion. Pour réaliser l’esprit d’amour nous devons aller vers la personne qui a fait l’objet de notre observation, de sorte qu’il ne reste pas seulement un fruit de notre imagination mais devienne source d’énergie capable d’abreuver le monde. Méditer sur l’amour ce n’est pas se contenter de rester assis sans bouger à visualiser notre amour qui se répand dans l’espace, comme des ondes sonores et lumineuses. De même que le son et la lumière pénètrent partout, ainsi le font l’amour et la compassion.

Mais si notre amour est purement imaginaire, il y a peu de chance qu’il ait quelque réel pouvoir. C’est dans la vie quotidienne même et le contact réel avec autrui que nous pouvons tester l’esprit d’amour, savoir s’il existe vraiment et évaluer son degré de stabilité. L’amour réel est visible dans notre vie courante, dans notre comportement vis-à-vis d’autrui et du monde. L’amour prend sa source profondément en nous et nous pouvons aider autrui à être très heureux. Une parole, un acte ou une pensée ont le pouvoir de réduire la souffrance de quelqu’un et lui donner la joie. Une parole peut apporter réconfort et confiance, détruire le doute, éviter à quelqu’un de commettre une erreur, résoudre un conflit ou ouvrir la porte de la libération. Un geste peut sauver la vie de quelqu’un ou lui permettre de saisir une occasion rare. Et il en est de même d’une seule pensée, car toute pensée conduit à parler et à agir. Si l’amour est dans notre cœur, chaque pensée parole ou acte peut opérer un prodige. La compréhension étant le fondement même de l’amour, les paroles et les actions qui en procèdent sont toujours d’une grande aide.

LE SOLEIL MON CŒUR

Nous savons que si notre cœur s’arrête de battre la vie cessera d’y couler, donc nous le choyons. Mais nous prenons rarement le temps de regarder que d’autres éléments, mais extérieurs, sont également essentiels à notre survie. Voyez l’immense source lumineuse appelée soleil. S’il cessait de luire, notre vie cesserait elle aussi, le soleil est donc un deuxième cœur pour nous, mais extérieur à notre corps. Ce cœur immense apporte la chaleur nécessaire à toute vie sur terre ; sans lui rien ne pourrait exister. Les plantes vivent grâce au soleil. Leurs feuilles absorbent son énergie, comme le dioxyde de carbone de l’air, pour nourrir l’arbre, la fleur, le plancton. Et les plantes rendent possible la vie humaine et animale. Tous – les êtres humains, les animaux et les plantes – nous consommons de la lumière solaire, directement ou indirectement. Il serait trop long de décrire tous les effets du soleil, ce grand cœur à l’extérieur du corps de l’homme. Notre corps n’est pas seulement la forme délimitée par la peau. Il est bien plus vaste. Il inclut même la couche d’air autour de notre planète; car si l’atmosphère disparaissait rien que pour un instant, notre vie prendrait fin. Chaque phénomène dans l’univers nous concerne, du caillou au fond de l’océan jusqu’au mouvement des galaxies, distantes de la Terre de millions d’années lumière. Walt Whitman a écrit «Je pense qu’un brin d’herbe ne compte pas moins que le labeur des étoiles...». Ce n’est pas là de la philosophie. Ces mots sont nés au tréfonds de son âme. Il a dit aussi : «Je suis vaste, je contiens des multitudes.»

NOURRIR LA VIGILANCE

Assis à table et voyant notre assiette pleine de nourriture qui sent bon, appétissante, nous pouvons nourrir notre conscience de l’amère douleur de ceux qui ont faim. Quarante mille enfants meurent chaque jour de faim et de carence d’éléments nutritifs. Chaque jour. Ce chiffre nous choque chaque fois que nous l’entendons. Regardant profondément dans notre assiette, nous pouvons «voir» notre mère, la Terre, les paysans et la tragédie de la faim et de la malnutrition.

Nous qui vivons en Amérique du Nord ou en Europe, nous sommes habitués à manger des céréales et autres aliments importés du Tiers-Monde, le café de la Colombie, le chocolat du Ghana ou le riz aromatique de Thaïlande. Nous devons savoir que les enfants de ces pays-là, hormis ceux des familles riches, ne voient jamais ces produits chez eux. Ils ne mangent que des produits de second ordre, les plus délicieux étant réservés à l’exportation pour faire rentrer des devises. Il y a même des parents qui, n’ayant pas les moyens de nourrir leurs enfants, doivent se résigner à les vendre comme domestiques à des familles qui, elles, ont de quoi les nourrir. Avant les repas, nous pouvons joindre les paumes des mains dans un geste de pleine conscience et penser aux enfants qui n’ont pas de quoi manger. Ce geste nous aide à nous maintenir conscient de notre chance, et peut-être un jour trouverons-nous des moyens pour contribuer à changer le système d’injustice qui règne dans le monde.

Dans nombre de familles de réfugiés, un enfant lève son bol de riz et dit plus ou moins ceci : «Aujourd’hui, sur la table, il y a beaucoup de mets délicieux. Je suis reconnaissant d’être ici avec ma famille à pouvoir les apprécier. Je sais qu’il existe tellement d’enfants moins chanceux qui ont très faim». Étant un réfugié, il sait, par exemple, que la plupart des enfants thaïs n’ont jamais l’occasion de contempler ce bon riz qui pousse dans leur pays et qu’il est sur le point de manger. Il est difficile d’expliquer aux enfants des pays «surdéveloppés» que dans le monde beaucoup d’enfants sont privés d’une nourriture si belle et si nourrissante. Avoir conscience de ce fait suffit à dépasser nombre de nos souffrances psychiques. Notre méditation peut finalement nous permettre de voir la nature de l’aide à apporter à ceux qui sont tellement démunis.

L’ÉCOLOGIE DE L’ESPRIT

Nous avons besoin d’harmonie, de paix. La paix est fondée sur le respect de la vie, la vénération profonde de la vie. Mais outre la vie humaine, nous devons respecter la vie animale, végétale et minérale. Les rochers peuvent être dotés de vie. On peut détruire aussi la Terre. La dégradation de notre santé est liée à la destruction du monde minéral. La manière de cultiver la terre, le traitement des ordures, tout cela est inter-relié.

L’écologie doit être profonde, et non seulement profonde, mais universelle, car ce sont les consciences qui sont polluées. La télévision, par exemple, nous pollue et pollue nos enfants. Elle sème des graines de violence et d’inquiétude dans l’esprit de nos enfants et dégrade leur conscience, de la même manière que les produits chimiques et les arbres que l’on coupe détruisent l’environnement. Nous devons protéger l’écologie de l’esprit, sinon la violence et l’insouciance dans ce domaine continueront à déborder dans bien des domaines de la vie.

LA RÉCONCILIATION

Que faire quand nous avons blessé quelqu’un qui nous considère maintenant comme son ennemi? La personne peut appartenir à notre famille, à notre communauté ou à un autre pays. Je pense que vous connaissez la réponse. Il faut commencer par prendre le temps de dire : «Je suis désolé, je t’ai peiné par ignorance, par manque d’attention, ou d’adresse. Je ferai de mon mieux pour changer, je n’ose rien te dire de plus.». Il arrive que nous n’ayons pas l’intention de peiner quelqu’un, que nous le fassions par manque d’attention ou de maladresse. Il est important que nous soyons vigilants dans la vie quotidienne, de prononcer des paroles qui ne blessent pas. Il faut ensuite tenter de faire monter en nous le meilleur de nous même, la fleur; de nous transformer. C’est le seul moyen de prouver la sincérité de vos paroles. Quand vous serez régénéré, devenu agréable, l’autre ne tardera pas à le remarquer. Par la suite, chaque fois que vous aurez l’occasion de l’approcher, vous viendrez à lui comme fleur et il notera tout de suite que vous avez beaucoup changé. Peut-être ne sera-t-il même pas utile que vous parliez. Vous voir ainsi lui suffira, il vous acceptera et vous pardonnera. C’est « parler avec sa vie et pas seulement avec des mots » comme on dit. Lorsque vous commencez à voir la souffrance chez votre ennemi, c’est que votre vision s’est approfondie. Lorsque vous voyez en vous le désir que cette personne ne souffre plus, c’est signe de vrai amour.

Mais prenez garde, on peut penser parfois être plus fort qu’on ne l’est vraiment. Pour éprouver votre force, allez à l’autre pour l’écouter et lui parler, vous saurez aussitôt si votre amour compatissant est authentique ou non. Vous avez besoin de l’autre pour le découvrir. Si vous vous contentez de méditer quelques principes abstraits comme la compréhension ou l’amour, ce peut-être seulement de la compréhension ou de l’amour imaginaires. Se réconcilier ne veut pas dire signer un traité hypocrite et cruel. La réconciliation s’oppose à toute forme d’ambition et ne prend aucun parti. La plupart d’entre nous choisissent leur camp en tout combat ou conflit. Nous distinguons entre le bien et le mal sur la base de preuves partielles ou d’ ouï-dire. Pour agir l’indignation est nécessaire, mais une indignation, même justifiée et légitime, ne suffit pas. Notre monde compte suffisamment de gens prêts à se jeter dans l’action par indignation. Ce dont il a besoin c’est de personnes capables d’amour, qui ne choisissent pas leur camp et donc peuvent avoir une vision globale de la réalité.

Nous devons continuer à pratiquer la pleine conscience et la réconciliation jusqu’au jour où nous verrons en l’enfant décharné et squelettique d’Ouganda ou d’Éthiopie notre propre enfant, jusqu’au jour où la faim et la souffrance de toute espèce de vie seront devenues nôtres. Alors nous verrons tous les êtres avec les yeux de la compassion et nous pourrons véritablement œuvrer à l’allégement de la souffrance.

Extrait de «La Sérénité de l’instant» (Paix et joie à chaque pas) 1992
Traduction Sterling Collins et Marie-Béatrice Jehl

Thich Nhat Hanh
Village des pruniers
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