
En particulier dans le
domaine de l'alimentation. De plus en plus de gens ont recours aux banques
alimentaires. Que faire quand il faudrait choisir entre se loger ou se nourrir pour joindre les deux bouts?!
Un
degré ahurissant de cupidité
Alexandre Sirois / La
Presse; avril 2023
En
matière de rémunération, les dirigeants des grandes entreprises se dépassent
presque chaque année pour donner un nouveau sens au mot indécence.
L’année en cours est encore relativement
jeune et pourtant, déjà, le mélange d’audace et d’inconscience qu’ils
manifestent quant aux salaires et autres avantages offerts nous laisse bouche
bée.
La plus récente nouvelle à ce sujet date
d’il y a quelques jours.
Traumavertissement
: ce que vous allez lire dans les lignes qui suivent est dérangeant, alors
que se serrer la ceinture en raison de la hausse des prix à l’épicerie est
devenu un sport national.
On a appris que les cinq plus hauts
dirigeants de Loblaw, l’an dernier,
ont eu droit à 32 millions de
dollars en salaires et bonis. C’est
une hausse annuelle de 52 %.
Notre journaliste Martin Vallières
rapportait que le numéro deux de l’entreprise, Robert Sawyer, a vu son salaire
de base passer de 666 667 $ à 1
million de dollars. Et ce n’est qu’une petite partie de sa rémunération
globale. Au total, il a empoché pas moins de 9,35 millions en 2022.
Vous avez bien lu : 9,35 millions pour
cet ancien président et chef de la direction de Rona.
Et Galen
Weston, le numéro un de l’entreprise? Sa rémunération a bondi à 11,79 millions «après que des consultants
engagés par la compagnie que sa famille contrôle eurent déterminé qu’il était
sous-payé», a rapporté le Globe and Mail.
Ici aussi, vous avez bien lu.
«Sous-payé.»
Selon le Rapport annuel
sur les prix alimentaires publié à la fin de l’année dernière, une famille de quatre personnes dépensera
1065 $ de plus cette année pour son panier d’épicerie qu’en 2022.
En lien avec ce phénomène, au Québec, les
banques alimentaires rapportent un achalandage record.
Rien à ajouter, votre honneur.
En 2004, après le passage
de l’ouragan Charley, la Floride a été le théâtre d’un débat sur la cupidité au
sein du pays qui se veut le symbole du capitalisme.
De nombreux commerces avaient décidé de
faire une interprétation stricte de la loi de l’offre et de la demande. Les
sinistrés sans électricité ayant un besoin urgent de sacs de glace, de chambres
d’hôtel ou d’aide pour la reconstruction ont été saignés à blanc. Les prix pour
ces biens et services ont bondi. Un générateur pouvait être vendu presque dix
fois plus cher que son prix habituel.
«Il faut avoir atteint en son cœur un
degré ahurissant de cupidité pour être prêt à tirer profit de la souffrance
d’une personne que vient de frapper un ouragan», avait alors déclaré le
procureur général de l’État, Charlie Crist.
C’est le philosophe Michael J. Sandel qui raconte tout ça dans un livre
intitulé Justice.
Il rappelle aussi que certains
économistes ont défendu les prix abusifs. À leurs yeux, ceux-ci reflétaient
simplement le prix du marché.
Ce à quoi le philosophe rétorque que
défendre de façon aveugle la liberté des marchés dans de telles circonstances,
c’est négliger un argument de nature morale qui figure au cœur du débat.
Il
explique qu’il est normal de s’indigner face à une telle injustice.
«La
cupidité est un vice, une manière d’être condamnable, en particulier quand elle
a pour effet de rendre insensible à la souffrance d’autrui, écrit Sandel. Plus qu’un vice personnel, c’est un vice
qui va à l’encontre de la vertu civique. Dans les moments difficiles, une bonne
société serre les rangs. Les gens s’entraident; ils ne cherchent pas à se
saisir de l’occasion pour accroître au maximum leur profit. Une société dans laquelle
les gens font de l’argent sur le dos de leur voisin en période de crise n’est
pas une société bonne. La cupidité excessive est par conséquent un vice qu’une
bonne société devrait, dans la mesure du possible, chercher à décourager.»
Les dirigeants des grandes entreprises du
secteur de l’alimentation et tous ceux qui ont cautionné la hausse
substantielle de leur rémunération auraient tout avantage à réfléchir à la
leçon de Michael Sandel.
À leur décharge, leur secteur n’est pas le seul à valoriser la cupidité excessive.
C’est généralisé.
En janvier dernier, le
Centre canadien de politiques alternatives a révélé que la rémunération des 100
PDG les mieux payés des entreprises cotées à la Bourse de Toronto a grimpé de
31 % entre 2020 et 2021.
Ces
dirigeants gagnent 243 fois le salaire moyen au pays.
La tendance est lourde, et l’écart
continue de se creuser au fil des ans.
Même que certaines des pratiques mises en
place pour tenter d’empêcher la rémunération des dirigeants de s’envoler vers
la stratosphère ont souvent un effet pervers. Le vote consultatif des
actionnaires sur la politique de rémunération, par exemple.
Pour un expert comme François Dauphin,
président-directeur général de l’Institut sur la gouvernance, les choses
changeront seulement «quand on atteindra un niveau de sensibilisation dans la
société en général».
Les pressions exercées pour une plus
grande équité «entre la rémunération des dirigeants et la rémunération dans la
société ou dans l’entreprise elle-même» auront alors un effet véritable.
D’ici là, les prix exorbitants d’un steak
ou d’un chou-fleur vont demeurer très difficiles à avaler.
https://www.lapresse.ca/contexte/editoriaux/2023-04-09/un-degre-ahurissant-de-cupidite.php